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Vendémiaire

Blog d'actualité politique

Cuba / Économie, société, histoire

Publié le 16 Avril 2020 par Vendémiaire in Caraïbes

Cuba / Économie, société, histoire

 

Publié par Graziella Pogolotti dans Juventud Rebelde– 22 mars 2020

lundi 13 avril 2020
Traduit par Nicole Bedez

 

« Déchiffrer les clés de l’histoire permet de mieux comprendre les réalités du présent  ». Ou comment la culture de la canne à sucre et du café apportée d’Haïti, l’île voisine, après la déclaration de son indépendance en 1804 et le rejet de l’esclavage, a ouvert la voie à Cuba à une industrie du sucre en situation de monopole qui a profondément marqué l’histoire du pays et ses relations avec l’Espagne et les États-Unis, et engendré des conséquences économiques et politiques encore d’actualité : monoculture, dépendance à l’exportation, absence d’industrie nationale, expansion néocoloniale…
Nicole Bedez

De très dures conditions de travail étaient imposées dans les champs et dans les moulins à sucre – Photo d’archive

De très dures conditions de travail étaient imposées dans les champs et dans les moulins à sucre – Photo d’archive

La coutume de prendre une tasse de café nous vient de la Révolution haïtienne, la première véritablement émancipatrice de ce côté-ci de l’Atlantique. Avant, on buvait du chocolat. L’événement survenu dans l’île voisine eut des répercussions de grande ampleur dans notre évolution historique. De nombreux colons français cherchèrent refuge à Cuba. Quelques-uns amenèrent avec eux une partie de leurs anciens esclaves. Ils développèrent la culture du café et furent aussi les vecteurs d’une culture d’un certain raffinement.

Bien que la censure de la métropole ait tenté de l’empêcher, l’information sur ce qui se passait là-bas circula. Parmi les puissants, l’inquiétude se fit jour quant à l’éventualité que se produisent des révoltes semblables chez les opprimés de l’esclavage et chez les affranchis marginalisés pour des questions de races. Par ailleurs, les idées émancipatrices inspirèrent ceux qui, aux côtés de Aponte [1], s’étaient convertis en précurseurs de l’indépendantisme.

Jusqu’à l’insurrection, Haïti dominait le marché mondial émergent du sucre et du café. La production étant interrompue par la guerre, les Cubains se préparèrent pour remplir ce vide. Cette décision allait marquer notre histoire d’une profonde empreinte. C’est en se substituant à Haïti sur le marché sucrier mondial que commençait le processus de dépendance à l’exportation et à la monoculture, avec des conséquences de tous ordres quant au développement du pays.

Les ports de La Havane et de Matanzas s’ouvraient directement aux échanges avec les États-Unis et vers le large espace atlantique. Les usines sucrières se concentrèrent dans l’ouest. Le recours à la main d’œuvre bon marché fut décrété. La traite négrière augmenta très rapidement. Dans les champs et dans les moulins à sucre, on imposa des conditions de travail très dures. Des fortunes émergèrent du trafic du « bois d’ébène » qui, dans bien des cas, furent investies dans l’industrie en pleine croissance. Les maîtres du commerce constituèrent ce que Moreno Fraginals appela une « saccharocratie », une minorité éclairée, cosmopolite, qui essayait sans succès d’obtenir des concessions de la cour espagnole. En légitime défense, ils se retranchèrent dans l’anti-abolitionnisme et se tournèrent vers le voisin du nord où l’économie des plantations, instaurée dans les états du sud, répondait à des intérêts semblables.

Les potentats créoles investirent une partie de leur capital dans le pays où s’initiait ce qui allait se transformer en expansion impérialiste. Dans ce contexte, ils forgèrent les notions annexionnistes. À plusieurs reprises, ils organisèrent des lobbies pour négocier avec les autorités nord-américaines, lesquelles évitaient les conflits possibles avec Madrid en attendant que le fruit mûr tombe entre leurs mains.

Pendant ce temps, dans l’est de Cuba la production sucrière était faible. Ce qui dominait c’était l’élevage et la culture de petits fruits. À côté de grands propriétaires terriens tel Francisco Vicente Aguilera, il y avait des petits producteurs. Le jeune Antonio Maceo emportait les récoltes provenant du travail de sa famille à Santiago où il put instaurer des liens avec la franc-maçonnerie. L’intervention nord-américaine dans la guerre de Cuba accéléra la déformation structurelle de notre économie. Les grandes plantations modernes s’implantèrent depuis Sancti Spíritus jusque dans l’est de la Grande île. De grands domaines agricoles furent établis et on déplaça les petits producteurs. Le pouvoir néocolonial déploya à Cuba sa première expérimentation. À l’amendement Platt [2] fut ajoutée la signature de traités de réciprocité commerciale qui, au travers de modalités douanières préférentielles, éliminaient la concurrence d’autres pays et étouffaient l’émergence d’une industrie nationale. Cuba vendait du sucre et achetait tout le reste.

Dans mon enfance, la répartition des tâches établie dans ma famille me rendait responsable de l’achat du ravitaillement nécessaire au foyer. C’est alors que je connus, avec mes expériences personnelles, les restrictions dues à la Deuxième guerre mondiale, quand le transport des marchandises convergeait vers l’Europe assiégée. Dans ces circonstances, le gouvernement cubain créa l’ORPA [3], un organisme chargé de réguler la distribution de produits stratégiques. On rationna l’essence. Certains inventèrent un soi-disant carburant national à base de composants d’alcool, corrosif pour les moteurs. La viande se fit rare. La rumeur de la rue annonçait l’arrivée des denrées alimentaires. Il fallait courir à toute vitesse pour atteindre une échoppe au milieu de la pagaille des quémandeurs, comme cela apparaît dans les premières pages de La carne de René (La viande de René), un roman de Virgilio Piñera. Des fabricants de produits d’hygiène, tributaires des substances nord-américaines, Crusellas et Sabatés, manquaient de matière première. Un ami entrepreneur essaya de fabriquer du savon. Il se procura du suif à l’abattoir et obtint, avec de grandes difficultés, un produit pestilentiel et sans consistance.

Déchiffrer les clés de l’histoire permet de mieux comprendre les réalités du présent. L’expérimentation néocoloniale mise en œuvre à Cuba, aujourd’hui plus subtile, avec l’appui du capital financier, s’est répandue dans le reste du monde. Sous couvert des méthodes et de l’idéologie néolibérales, en usant de toute sorte de procédés, y compris de la violation des principes de la démocratie bourgeoise, elle se rue sur les colonies d’hier et menace aussi la souveraineté de certaines anciennes métropoles. La défense de la souveraineté politique, culturelle et économique répond à un intérêt primordial de l’humanité tout entière, car l’appétit insatiable de la puissance dominante met en danger la survie de la planète.

 

http://www.cubadebate.cu/opinion/20...

 

[1] En 1812, une rébellion indépendantiste est menée à Cuba par José Antonio Aponte, un homme libre de couleur. Celle-ci est sévèrement réprimée [NDT].

[2] L’amendement Platt est une disposition légale américaine votée en 1901 par le Congrès des États-Unis qui décidait des conditions du retrait des troupes américaines présentes à Cuba depuis la guerre hispano-américaine de 1898 [NDT].

[3] Oficina de regulación de precios y abastecimientos (Office de régulation des prix et du ravitaillement) [NDT].

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