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Vendémiaire

Blog d'actualité politique

Opinion publique dans le monde arabe sur l’opération spéciale de la Russie en Ukraine

Publié le 22 Mars 2022 par Vendémiaire in International

Opinion publique dans le monde arabe sur l’opération spéciale de la Russie en Ukraine
Voici la manière dont des intellectuels arabes spécialistes de géopolitique jugent de l’intervention russe, les principales questions sont abordées, non seulement à partir de l’Ukraine, mais d’un point de vue historique que l’occident ignore ou agit comme s’il l’ignorait. L’ensemble des interventions bien que contradictoires sur la nature et les effets de l’intervention s’entendent tous sur la remise en question du leadership US et sur la manière dont les dirigeants du monde arabe et plus encore les peuples sont plutôt du côté russe même si seule la Syrie le fait de manière franche. Le déterminant essentiel se trouve en Eurasie, du côté de la Chine et l’ASIE centrale. Là encore on voit l’énorme différence dans la mobilisation totale en faveur de l’OTAN exigée de la part de la France comme des autres pays occidentaux et le débat qui se développe partout dans le monde sur la naissance d’un nouvel ordre mondial. (note et traduction de Danielle Bleitrach dans histoireetsociete)

Chronique : SociétéRégion: La Russie dans le monde

Le Centre d’études sur l’unité arabe (CAUS) a récemment organisé un webinaire très intéressant et utile pour comprendre la confrontation OTAN-Russie dirigée par les États-Unis en Ukraine et les développements internationaux connexes. De nombreux universitaires, diplomates et analystes arabes ont tenté d’analyser la situation actuelle en Europe et, dans la mesure du possible, de fournir des prédictions politiques. Parmi les questions abordées avant tout, il y avait la façon d’articuler les développements actuels qui ont conduit à l’hystérie militaire exacerbée par l’Occident en Ukraine contre la Russie fraternelle, les préparatifs menés de longue date par Kiev avec l’agression contre Donetsk et Lougansk, et l’attaque contre la Crimée.

La question en débat tournait autour de la nature de “l’opération” : S’agissait-il d’un stratagème conçu par l’Occident pour nuire à la Russie en l’entraînant dans un conflit prolongé avec l’Ukraine, comme cela s’est produit avec l’Union soviétique en Afghanistan ? Ou l’opération spéciale était-elle une frappe préventive russe bien réfléchie pour arrêter l’expansion de l’OTAN en Ukraine – une menace directe pour la sécurité nationale russe ?

Beaucoup pensent que l’analogie avec l’Afghanistan faisait partie de la propagande occidentale visant à faire passer Moscou pour un « acteur réactif », une caractérisation renforcée par l’accent mis par les médias occidentaux sur la lenteur de l’offensive militaire russe. La majorité des intervenants, favorables à la Russie soutiennent que la comparaison entre l’Ukraine et l’Afghanistan n’a pas sa place ni en termes d’échelle ni, plus important encore, en termes de résultats. Ils prédisent que là où la Russie a échoué en Afghanistan, elle réussira en Ukraine. Il faudra un certain temps avant que les forces spécialisées de la contre-guérilla russe préparent le terrain pour que l’armée russe entre à Kiev et pour imposer deux revendications fondamentales: le désarmement de l’Ukraine et le renversement des élites politiques d’extrême droite. Tout retard dans la réalisation de ces objectifs sera principalement le produit des calculs russes, qui visent à cibler les capacités militaires de l’ennemi plutôt que de détruire l’infrastructure ukrainienne. En attendant, une attention particulière est accordée au discours du président Poutine, dans lequel il a dit très clairement que l’opération spéciale de démilitarisation et de dénazification de l’Ukraine est une intervention chirurgicale, dans laquelle une tumeur maligne doit être enlevée sans endommager les organes vitaux.

Le point de vue opposé, qui soutient une théorie du complot occidentale visant à attirer la Russie dans un piège ukrainien, estime que l’objectif de l’Occident est de renforcer et d’élargir la portée de l’OTAN en rapprochant fortement ses activités provocatrices des frontières de la Russie. Et a agi ainsi pour jeter un licol international si puissant sur la Russie que ses dirigeants soient obligés d’aller à la guerre pour des fins géostratégiques, indépendamment des coûts économiques énormes. Ce postulat a suscité un débat sur la manière dont la Russie a fait face aux sanctions économiques depuis 2014. Mais il y a un manque de données ici, car aucune étude sérieuse n’a été menée en Occident et ils ne peuvent que deviner comment l’économie russe « se sent » maintenant.

Le webinaire a également examiné l’impact de l’opération spéciale ukrainienne sur l’ordre mondial. Beaucoup dépendra de l’issue des hostilités, mais ce n’est pas le seul facteur. Même en supposant que la Russie ne parvienne pas à atteindre ses objectifs politiques et militaires en Ukraine et que l’OTAN se renforce en conséquence, le maintien de la direction de l’OTAN par Washington n’est pas gagné d’avance, en particulier à la lumière de l’expérience qu’ont pu faire ses alliés d’un tel leadership en Afghanistan et en Irak. Ce n’est pas un hasard si l’Allemagne s’est lancée dans un programme ambitieux de restructuration de son armée et de modernisation radicale de sa stratégie de défense, ou si certaines puissances européennes restées neutres ou sont en train de reconsidérer leur position. À l’Est, un géant chinois apparaît avec une armée bien équipée et très disciplinée. Si l’opération spéciale en Ukraine, comme le prétendent les médias occidentaux, a momentanément distrait Washington de ses politiques agressives, alors en fin de compte, les États-Unis – à l’origine un projet impérialiste, défendu et promu par une série de guerres – ne toléreront pas la rivalité à leur leadership contesté maintenant par la Chine. Un orateur l’a dit ainsi : si les États-Unis ne restent pas au sommet de l’ordre mondial, ils ne resteront pas unis et une guerre civile éclatera sur leur sol. La question se pose : comment l’OTAN se sentira-t-elle dans ce nouvel environnement, et comment les pays du monde arabe devraient-ils réagir à tout cela ?

Cela soulève des questions sur la relation entre l’histoire et le changement. Il y a une perception que les dirigeants occidentaux qui ont apporté des changements majeurs à l’ordre mondial n’ont pas le sens de l’histoire. Un autre point de vue a exprimé des doutes sur la mesure dans laquelle l’histoire peut être utilisée comme un outil de changement dans une direction particulière et comment elle s’applique aux politiques américaines actuellement défaillantes. Les réalités géopolitiques mondiales ont été extrêmement complexes, l’Occident n’a pas réussi à les gérer jusqu’à présent. Rien qu’au niveau des interactions eurasiennes-atlantiques, leur trajectoire et leur impact sur l’ordre mondial futur étaient trop multiformes pour faire des prédictions véridiques et fiables. Et, incidemment, comme cela a été dit lors du webinaire, cette interaction sera reconsidérée dans un proche avenir en faveur de l’augmentation de l’influence des États eurasiens sur la politique mondiale.

La troisième question, discutée assez longuement au cours du webinaire, était de nature morale : comment peut-on exprimer sa sympathie pour le besoin légitime de la Russie de défendre sa sécurité nationale tout en s’opposant à l’usage de la force pour faire respecter ses exigences ? De nombreux participants ont noté qu’une partie importante de l’opinion publique arabe était encline à soutenir le ressentiment de la Russie à l’égard de l’expansion brute et permanente de l’OTAN dans des pays qui faisaient autrefois partie du bloc de l’Est. Plus important encore, certains ont demandé comment le soutien aux actions russes en Ukraine peut se concilier avec l’opposition au comportement américain en Irak et en Afghanistan et, plus important encore, au comportement israélien en Palestine sous la rubrique de la soi-disant protection de la sécurité nationale. Selon un point de vue, si la Russie limitait ses opérations au Donbass afin de déloger les forces ukrainiennes afin de permettre aux républiques de Donetsk et de Lougansk d’acquérir le droit à l’autodétermination légitime, la position russe aurait plus de légitimité, car les deux républiques ont une population majoritairement russe ethnique. D’autres soutiennent que ce point de vue n’aborde pas la question de la légitimité parce qu’il encourage les mouvements séparatistes qui, s’ils ne sont pas arrêtés, conduiront à la prolifération de petits États. Après tout, il n’y a pas de pays sans minorités. Le Royaume-Uni, qui se compose d’un certain nombre de parties disparates – l’Écosse, le Pays de Galles, l’Angleterre et l’Irlande du Nord envahie – peut être cité à cet égard. Avec les tendances actuelles, ces parties de l’État commun pourraient légitimement exiger la sécession du pays commun et le statut d’un État indépendant. D’ailleurs, c’est en Écosse et en Irlande du Nord que ces tendances à l’indépendance sont les plus fortes.

En ce qui concerne la position arabe sur la question ukrainienne, il a été noté que la Syrie était le seul pays arabe dont le soutien à la Russie dépassait le niveau diplomatique, exprimé dans son vote contre la récente résolution du Conseil de sécurité de l’ONU sur l’Ukraine, au niveau logistique. Les installations dont dispose la Russie dans les ports syriens incarnent à quel point les intérêts russes et syriens sont étroitement liés. Tout comme Moscou a sauvé ce pays en lui évitant de tomber entre les mains de terroristes activement soutenus et armés par l’Occident et les monarchies du Golfe. Dans le même temps, la Syrie est l’une des régions qui souffriront le plus de la prolongation de l’opération spéciale en Ukraine.

Lors du webinaire, de nombreux analystes plus courageux dans leur jugement que leurs collègues diplomates sont arrivés à une conclusion claire: tout État, y compris la Russie, a le droit parfaitement légitime de défendre ses intérêts nationaux, et plus encore l’opération spéciale russe en Ukraine. Dans les circonstances actuelles où l’Occident, en particulier les États-Unis, abandonne ses alliés à leur sort, les pays du monde arabe ne devraient compter que sur leurs propres forces et poursuivre des politiques uniquement dans l’intérêt de leur État et de leur nation, contrairement au passé.

Viktor Mikhin, membre correspondant du RANS, exclusivement pour le magazine en ligne « New Eastern Outlook ».

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