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Vendémiaire

Blog d'actualité politique

L’Inde soutient la Russie pour trois raisons

Publié le 24 Avril 2022 par Vendémiaire in International, Asie, Histoire - textes fondamentaux - débats - biograph...

L’Inde soutient la Russie pour trois raisons

Il s’avère qu’en 1986, comme je le raconte dans mes mémoires, j’étais à MOSCOU (comme Gabriel Garcia MARQUEZ avec lequel je partageais l’Humanité quotidienne à l’hôtel Rossia) au moment de la célébration de l’amitié soviéto-indienne entre le fils Gandhi et Gorbatchev, (j’ai même été le visage de la russe typique aux côtés d’une indienne, à la télévision soviétique pour illustrer cette amitié). Et depuis cette époque, qui était aussi celle d’un long voyage de sept semaines au TADJIKISTAN, j’ai suivi avec encore plus d’intérêt l’évolution des relations russo-indienne, le rôle décrit ici d’équilibre joué par la Russie et qui existe d’ailleurs dans toute l’Asie centrale est essentiel pour comprendre les liens entre ces pays parfois hostiles les uns aux autres y compris dans l’Organisation de Shanghaï. La Chine fait des affaires mais la méfiance est générale contre ce pays et c’est la Russie avec sa diplomatie héritée de l’URSS qui joue un rôle d’unification au-delà des liens commerciaux. On mesure mal en FRANCE, le rôle de cette diplomatie qui grâce en particulier à PRIMAKOV a ainsi maintenu des liens équilibrés entre adversaires non seulement en ASIE, mais en Afrique, et au Moyen ORIENT. Le lien d’amitié entre les peuples est maintenu et joue un rôle aujourd’hui. (note de Danielle Bleitrach traduction de Marianne Dunlop pour histoireetsociete)

https://vz.ru/politics/2022/4/22/1154755.html

22 avril 2022, 08:28
Photo : N. Akimushkin
Texte : Dmitry Bavyrin

 

Les Indiens ont doublé leurs achats de pétrole russe et ont refusé d’aider le Japon à livrer des marchandises à l’Ukraine. Les espoirs de Washington de briser Moscou et New Delhi se sont effondrés pour une douzaine de raisons différentes, mais trois en particulier – ou même quatre, si vous en comptez une autre, quasi mystique – s’imposent.

Le journal VZGLYAD a précédemment écrit que le charbon russe, qui fait l’objet d’un embargo en Europe, est volontiers acheté par l’Inde. Bloomberg rapporte maintenant que les entreprises indiennes ont doublé leurs achats de brut russe. La transaction ne s’est pas réalisée via les appels d’offres de l’État russe, mais d’une manière différente : les raffineries indiennes préfèrent passer des contrats privés pour le brut russe, non pas à cause des sanctions américaines, mais parce que c’est plus rentable pour elles.

C’est une nouvelle importante pour l’économie russe, mais elle ne l’est pas moins pour la politique étrangère russe car elle marque un nouvel échec de l’administration du président américain Joe Biden, ainsi qu’une grande humiliation à la vue de tous.

Il y a une semaine à peine, Washington et New Delhi ont eu des entretiens d’une importance particulière, dont le principal sujet était la rupture des liens russo-indiens dans les domaines de la défense, de l’énergie et d’autres domaines stratégiques. En contrepartie, les Américains ont promis aux Indiens une alternative en matière d’armes, d’argent et de savoir.

Sinon, comme l’ont souligné les médias américains, les Indiens pourraient avoir des problèmes. En outre, comme cela a également été souligné à cette occasion, de nombreuses questions se posent quant au respect des droits de l’homme, notamment des droits des musulmans, par la “plus grande démocratie du monde”.

Les Indiens détestent être menacés ou recevoir des ordres en anglais (ce que Washington a peut-être oublié), mais l’échec de la diplomatie américaine était prévisible pour d’autres raisons.

La première est une sorte d’obsession des autorités indiennes pour le pétrole. La question de savoir où acheter de l’or noir en plus grande quantité et à moindre coût est toujours au centre de l’attention de New Delhi et ne nécessite guère de justification détaillée.

Il suffit de savoir que parmi les piliers sur lesquels repose l’économie indienne figurent le raffinage du pétrole et l’industrie chimique. En outre, la classe moyenne du pays se développe, bien que lentement, les transports publics laissent à désirer et la nouvelle (mais pas la dernière) génération du baby-boom a déjà atteint l’âge d’obtenir le permis de conduire.

L’Inde moderne n’est pas seulement “la plus grande démocratie” – c’est tout simplement le plus grand pays du monde en termes de population. Dix millions de personnes de plus y vivent aujourd’hui qu’en Chine – un milliard 426 millions.

Cela dit, le pétrole est une chose que les États-Unis ne peuvent pas offrir à l’Inde actuellement. Tout d’abord, ils n’en ont pas assez eux-mêmes, et les prix élevés des carburants continuent de pousser l’inflation à un niveau jamais atteint depuis 40 ans. Deuxièmement, l’Arabie saoudite, qui alimente l’OPEP, a entamé un divorce historique avec Washington et refuse d’augmenter sa production de pétrole (ce qui est conforme aux paramètres de l’accord OPEP+ avec la Russie).

La deuxième raison est la nécessité pour New Delhi de garder constamment un œil sur la Chine susmentionnée. En fait, l’Inde a deux ennemis acharnés : le Pakistan, qui se trouve dans l’orbite de l’influence américaine, et la Chine. Les conflits territoriaux avec Pékin ne sont pas simplement non résolus ; ils couvent et éclatent sporadiquement, comme ce fut le cas, par exemple, il y a deux ans, lorsque des gardes-frontières indiens et chinois se sont tirés dessus dans la région montagneuse du Ladak, faisant des dizaines de victimes des deux côtés.

Soit dit en passant, l’armée indienne est armée d’environ 80 % d’armes de fabrication soviétique ou russe, mais dernièrement, la part de la Russie dans les achats du gouvernement pour la défense indienne est tombée à 50 %. L’armement est une chose que les Indiens n’hésiteraient pas à prendre aux États-Unis également, mais le complexe militaro-industriel russe remporte la compétition en termes de prix et de flexibilité, et il accepte la production conjointe et le transfert de certaines technologies que les États-Unis n’offrent pas.

Mais revenons à la Chine. Les États-Unis veulent la freiner par tous les moyens possibles, objectif qu’ils n’atteindront pas de toutes façons. De leur côté, les autorités indiennes comprennent que si elles écoutent Washington maintenant et trahissent Moscou au moment le plus délicat, presque critique pour elle, elle ne sera plus en équilibre entre New Delhi et Pékin, mais formera une alliance stable avec la Chine. Une chose dont les Indiens ne veulent surtout pas.

Le revers de la médaille de cette situation est l’énorme responsabilité de la diplomatie russe. Il lui faut garder cet équilibre et le ressentir subtilement. Après tout, ce qui est une force de la “marque” russe dans ce cas est sa faiblesse : il y a des gens dans l’élite indienne qui convainquent les autres que la Russie a déjà fait un choix de principe en faveur de la Chine et que ce sont donc les États-Unis qu’il faut écouter.

Ces personnes soulignent généralement que le chiffre d’affaires du commerce russo-indien représente aujourd’hui un dixième de celui du commerce russo-chinois. Mais ils ne disent rien sur le fait que son potentiel de croissance est énorme. Les autorités des deux pays ont déjà prescrit d’augmenter d’un tiers le chiffre d’affaires des échanges commerciaux d’ici 2025. Dans le contexte de la guerre économique entre la Russie et l’Occident, ce résultat pourrait être atteint plus tôt que prévu.

Au cours de l’année écoulée, par exemple, les échanges entre l’Inde et Moscou (en tant que ville) ont augmenté de plus de 60 %, malgré la pandémie.

Il n’y a pas beaucoup de ces “sceptiques” en Inde jusqu’à présent – pour la troisième raison pour laquelle l’amitié entre l’Inde et la Russie semble assez forte. Cette raison est à l’origine historique, mais elle est aujourd’hui de nature presque mentale. Les gens ordinaires en Inde ne savent pas grand-chose de la politique étrangère, mais ils aiment beaucoup la Russie et les Russes. Ils ont l’habitude d’être amis avec la Russie et les Russes, c’est leur réalité et une partie de la mémoire nationale.

Dans l’histoire que le XXe siècle nous a léguée, il ne pouvait guère en être autrement. L’Hindoustan s’est débarrassé de la domination britannique au début de la guerre froide, alors que les relations entre l’URSS et ses alliés de la coalition anti-Hitler étaient déjà tendues. Moscou s’est, comme on pouvait s’y attendre, rapproché du jeune État indien, tandis que le jeune État pakistanais antagoniste s’est, comme on pouvait s’y attendre, rangé sous l’aile des Anglo-Saxons.

Beaucoup de choses ont été tissées dans cette amitié. Et ce que nous appelons souvent ironiquement “Hindi rusi bhai bhai” [हिंदी रूसी भाई भाई “Les Russes et les Indiens sont des frères”, NdT] a en Inde une sérieuse charge morale que peu de gens ici peuvent deviner parce qu’ils ne se souviennent pas de toutes les conséquences du “bhai bhai”.

Après que l’Inde se soit libérée des Britanniques, il y avait encore des colonies portugaises sur le sous-continent indien – des villes portuaires avec leur périphérie, considérées par les Nations unies comme faisant partie intégrante du Portugal : Daman, Diu, Dadra et Nagar Haveli, ainsi que des territoires qui constituent l’État moderne de Goa, très apprécié des touristes russes.

En 1954, avec le soutien de volontaires armés indiens, Dadra et Nagar Haveli ont déclaré leur indépendance vis-à-vis de Lisbonne, devenant des États non reconnus avec une participation indienne décisive – des analogues proches des républiques populaires du Donbass.

En 1961, l’histoire coloniale de l’Hindoustan a pris fin lorsque l’armée indienne a lancé son opération militaire à Goa. Au cours de ce conflit éphémère de deux jours, plus de 20 soldats indiens et une trentaine de Portugais (plus de trois mille ont été faits prisonniers) ont été tués, après quoi tous les territoires cités sont devenus partie intégrante de l’Inde.

Une affiche soviétique conçue par Ivanov en soutien à l’Inde. La carte montre Goa, Daman et Diu.

Moscou les immédiatement reconnus comme tel en livrant bataille, à l’ONU et dans d’autres forums, aux “colonialistes, racistes et impérialistes” – les représentants des pays occidentaux qui ont pris le parti du Portugal (ce dernier n’a reconnu sa défaite que 13 ans plus tard – après la chute de la dictature de Salazar).

La position officielle du gouvernement de Nikita Khrouchtchev était que “le peuple soviétique était unanimement favorable à l’Inde qui est notre amie”. Mais les Indiens ont plutôt gardé en mémoire le futur secrétaire général Leonid Brejnev qui visitait l’Inde pendant l’opération de Goa et utilisait son charme naturel pour rassurer les Indiens sur son soutien sans équivoque : “Nous sommes heureux comme vous êtes heureux” – et tout dans le même état d’esprit.

À en juger par les écrits dans les médias indiens, ce “soft power” fonctionne toujours. Il ne faut pas sous-estimer le degré d’égoïsme conjoncturel du gouvernement de Narendra Damodardas Modi, mais ce nationaliste hindou est aussi un homme de principe et les “commentateurs de géopolitique” locaux raisonnent ainsi : les Russes nous ont soutenus alors et ne pas les soutenir maintenant, ce n’est pas seulement trahir, mais faire preuve d’une noire ingratitude.

L’ingratitude est un concept très important dans la culture nationale et politique indienne. L’ingratitude gâche le karma. Personne ne veut paraître ingrat – les dieux n’aident pas de telles personnes.

En d’autres termes, l’alliance russo-indienne est liée non seulement par l’histoire et l’argent, mais aussi par un élément presque mystique. Une école athée soviétique n’aurait guère apprécié cela, mais la Russie se porte mieux avec que sans, et l’Inde en tant que nation assemblée sur la base de la religion d’autant plus.

Au moment de la finalisation de ce matériel, le gouvernement indien a refusé d’aider le Japon à livrer des fournitures à l’Ukraine. Les Japonais disent – c’est le hasard, la bureaucratie. Mais nous, nous savons !

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