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Vendémiaire

Blog d'actualité politique

Le père de la diplomatie « rouge »

Publié le 27 Novembre 2022 par Vendémiaire in Histoire - textes fondamentaux - débats - biograph..., Europe Est & Centrale

Le père de la diplomatie « rouge »
par Mikhaïl Kostrikov

Nous avions déjà dans ce blog rappelé le rôle entièrement nouveau de la diplomatie soviétique telle que va la mettre en œuvre Lénine à cette conférence de Gènes avec le traité de Rapallo et la manière dont la jeune révolution pourtant exsangue a su déjouer les pièges de l’occident qui ne négociaient que pour en finir avec l’Union soviétique avec le piège de la “dette” héritée du tsarisme. Ce qui est mis en avant ici est le rôle joué par un jeune noble de la famille Tchitchérine dans l’élaboration d’une stratégie diplomatique. L’évolution de ce patriote de sa formation complète aux langues, à l’art, son érudition mais aussi sa capacité de travail et son respect pour les autres, même ses a-priori d’aristocrates, tout cela a été mis au service de l’URSS. Un tel texte émanant aujourd’hui du KPRF dit aussi la réalité d’aujourd’hui: chacun face à la patrie en danger peut transcender son appartenance de classe et au contraire les mettre au service de la Russie si celle-ci exige comme l’Union soviétique le bien de chacun pour le bien de tous. (note de Danielle Bleitrach, traduction de Marianne Dunlop)

Auteur : Mikhail KOSTRIKOV, docteur en histoire

La Pravda, 24 novembre 2022

En avril 1922, une réunion internationale sur les questions économiques et financières a débuté dans l’antique ville italienne de Gênes. Vingt-neuf États ainsi que cinq dominions britanniques y ont participé. Les États-Unis ont ignoré la réunion, se contentant d’envoyer un observateur. Cet événement est entré dans l’histoire comme la Conférence de Gênes. La principale tâche de l’Occident collectif au cours de cette période était de contraindre le jeune État soviétique, qui venait de prendre le dessus dans la guerre contre les envahisseurs étrangers, à faire preuve de soumission.

À cette fin, la veille, à la fin du mois de mars 1922, tout un groupe d’experts à Londres avait passé plus d’une semaine à élaborer des ultimatums à présenter au gouvernement bolchevique. Ils voulaient que la RSFSR admette toutes les dettes non seulement du gouvernement tsariste, mais aussi d’autres “autorités”, qui avaient sévi dans diverses parties de l’ancien Empire russe après février 1917, et contracté des prêts sans aucune retenue auprès de leurs mécènes étrangers.

Si la partie soviétique avait accepté ces conditions, notre pays aurait été endetté jusqu’au cou pendant des décennies. Et en cas de rejet, elle se serait vu refuser l’entité politique, la reconnaissance diplomatique, ce qui aurait signifié un boycott international et un blocus économique. Ainsi, quiconque prétend aujourd’hui que les sanctions draconiennes dans le cadre de la “culture de l’annulation” auxquelles la Russie est confrontée aujourd’hui sont sans précédent ignore tout simplement l’histoire et, surtout, celle de son propre pays.

Tout semblait avoir été pensé dans les moindres détails. Mais une semaine seulement après le début de la réunion de Gênes, le 16 avril, les politiciens occidentaux ont subi un véritable choc. Dans la ville italienne de Rapallo, les délégations soviétique et allemande concluent un traité, renonçant à leurs revendications mutuelles, et la République de Weimar reconnaît légalement la nationalisation par les bolcheviks de la propriété allemande, tant publique que privée, en RSFSR.

Les plans occidentaux visant à isoler notre pays se sont effondrés. Il s’agissait d’une reconnaissance diplomatique de la puissance soviétique. De notre côté, le traité de Rapallo a été signé par le commissaire du peuple aux affaires étrangères, Gueorgui Vassilievitch Tchitchérine, qui a été le principal artisan du triomphe diplomatique de la Russie soviétique à la conférence de Gênes. Le 24 novembre, nous célébrons le 150e anniversaire de sa naissance.

Le fait est qu’au moment le plus crucial, un noble de la famille Tchitchérine est devenu chef de la politique étrangère soviétique. Il est devenu chef du Commissariat du peuple aux affaires étrangères en mai 1918, lorsque la mutinerie des légionnaires tchécoslovaques a commencé dans notre pays, donnant lieu à une intervention étrangère de grande envergure et à la guerre civile. En occupant ce poste jusqu’en 1930, G. V. Tchitcherine a réussi à laisser un héritage impressionnant : la reconnaissance officielle du pays soviétique et de sa place légitime dans le système des relations internationales.

Personne n’aurait pu prédire un tel destin pour ce garçon né le 24 novembre 1872 sur le domaine de Tchitchérine dans le village de Karaoul, district de Kirsanov, province de Tambov. L’ancienne famille noble à laquelle il appartenait aurait pris racine au XVe siècle dans l’une des proches collaboratrices de l’épouse du grand-duc Ivan III, Sophie Paleologue, arrivée avec elle de Byzance. À différentes époques, les Tchitchérine ont pu servir la Russie à divers titres, notamment lors de la prise de Kazan par les troupes d’Ivan le Terrible, des événements du Temps des troubles et de l’accession au trône de la dynastie Romanov, et lors de la guerre patriotique de 1812.

Le père de Gueorgui était le diplomate Vassily Nikolaevitch Tchitchérine, dont la carrière l’a conduit au Brésil, en Allemagne, en Italie et en France. Le propre oncle de Gueorgui, le frère aîné de son père, était également une célébrité. Boris Tchitchérine était un scientifique encyclopédique, dont les intérêts allaient de l’histoire du droit, où il a laissé une marque notable, à la création du premier modèle de l’atome.

La mère du futur chef du ministère soviétique des affaires étrangères était la baronne Georgina Yegorovna Meiendorf. Par une étonnante coïncidence, son mariage avec Vassili Tchitchérine a eu lieu à l’endroit même où brillerait plus tard leur futur fils – à Gênes, ou plutôt à bord d’un navire de guerre russe qui naviguait alors vers cette ville italienne.

Il y a beaucoup de surprises dans le destin de Gueorgui Vassilievitch en général. Compte tenu de son parcours, personne n’aurait pu imaginer qu’il deviendrait un participant actif du mouvement révolutionnaire russe. Son père n’avait pas seulement été diplomate, mais était également devenu, vers la fin de sa vie, un sectaire protestant, ce qui l’a conduit à démissionner.

Après cela, la famille Tchitchérine est retournée sur ses terres, et Gueorgui a grandi jusqu’à l’âge de 12 ans, avec peu de contacts avec ses pairs et le monde extérieur en général. Une stricte moralité chrétienne domine l’éducation familiale. Mais en même temps, sa mère a su inculquer à son fils l’amour des arts et certains principes moraux qui ont rendu Gueorgui très sensible aux injustices de la vie. Sans le savoir lui-même, il faisait alors ses premiers pas pour rejoindre les rangs des combattants du bonheur du peuple.

Privé d’un large cercle social, Gueorgui lit beaucoup, s’intéressant particulièrement à l’histoire. Il montra également un grand intérêt pour les langues étrangères et les maîtrisait facilement, c’est-à-dire qu’il était un polyglotte né. Bien des années plus tard, les diplomates occidentaux ont été étonnés par un commissaire du peuple soviétique qui passait facilement et sans complication d’une langue à l’autre dans sa communication avec eux.

Les chercheurs qui ont étudié la biographie de Gueorgui Vassilievitch pensent qu’il a été fortement influencé par la mort de son père. Après sa retraite, celui-ci avait cherché un endroit où il pourrait se rendre utile. Pendant la guerre russo-turque de 1877-1878, il se porte volontaire pour les Balkans dans le cadre d’une mission de la Croix-Rouge. Il en est revenu gravement malade, souffrant de la tuberculose, et est décédé peu après en 1882.

A la suite de son éducation familiale, Gueorgui a également pu recevoir une bonne éducation classique. En 1884, il entre au lycée de la province de Tambov. Lorsque sa famille quitte son domaine pour retourner à Saint-Pétersbourg, il poursuit ses études dans la capitale, au 8e gymnase masculin. En 1891, il devient étudiant au département d’histoire et de philologie de l’université de Saint-Pétersbourg.

Après avoir obtenu son diplôme, Gueorgui semble suivre les traces de son père : il prend du service au ministère des affaires étrangères. Mais ce n’était pas tout à fait ça. Bien que sa famille ait sans doute souhaité le voir, comme son père, devenir un diplomate de carrière, il a poursuivi sa passion. Poursuivant son vif intérêt pour l’histoire, il commence à travailler aux principales archives du ministère des affaires étrangères de Saint-Pétersbourg (qui font aujourd’hui partie des archives de la politique étrangère de l’Empire russe – M.K.). Lorsque les préparatifs de la publication de l'”Esquisse de l’histoire du ministère des Affaires étrangères de Russie” étaient en cours, Georgy Tchitchérine y a participé, travaillant sur la section relative au XIXe siècle.

Mais le travail d’archivage n’était pas son seul passe-temps. Alors qu’il était encore à l’université, Tchitchérine a assisté aux révoltes étudiantes, et finalement, son désir d’enfance de justice dans la vie a fait son œuvre : il s’est lié d’amitié avec des militants révolutionnaires, soutenant sincèrement l’idée de libérer la Russie de l’oppression de l’autocratie. Il commence à lire la littérature que la censure tsariste classe comme interdite, et finit par s’imprégner des idéaux du mouvement de gauche.

En 1904, Gueorgui Tchitchérine a pris la décision de partir secrètement pour l’Europe, sans bien sûr se douter à ce moment-là qu’il ne pourrait revenir définitivement qu’en 1918, dans un tout autre pays. Il s’installe d’abord en Allemagne, où il adhère au POSDR, devient membre de sa section berlinoise, et est bientôt élu secrétaire du Bureau central du parti à l’étranger. Son parcours en politique n’a pas été facile. D’abord favorable aux bolcheviks, Tchitchérine rejette ensuite la position de Vladimir Lénine sur la scission, la considérant comme schismatique, et passe pour un temps dans le camp des mencheviks.

De 1907 jusqu’au début de la Première Guerre mondiale, l’activité de Gueorgui Vassilievitch s’est déplacée en France et en Belgique. Il a surtout agi en tant que publiciste, a collaboré à divers périodiques sociaux-démocrates et a publié son propre journal, Le Marin. Tchitchérine a publié sous le pseudonyme d’Ornatsky dans les pages de Notre Parole [Nache Slovo, NdT], entre autres. En conséquence, il est devenu assez populaire parmi l’émigration révolutionnaire. Il est également connu qu’il était impliqué dans l’aide aux prisonniers politiques russes. Ses activités multiformes sont également appréciées par le “service de sécurité” tsariste, qui le prend en considération.

Le déclenchement de la guerre mondiale a entraîné un changement important dans la vie et les opinions de Tchitchérine. D’abord “défenseur”, il a finalement été capable d’évaluer correctement l’essence du conflit impérialiste en cours, adoptant une position anti-guerre. En 1915, il s’est rendu compte de la justesse de Lénine et de ses camarades et est retourné dans le camp bolchevique en ce qui concerne ses opinions politiques. À la même époque, il quitte la France et s’installe en Grande-Bretagne. Il y apprend les événements de la révolution de février en Russie.

Tchitchérine s’engage activement dans des activités visant à aider le retour des révolutionnaires russes de l’émigration, devient secrétaire de la Commission des délégués russes. Mais il se heurte à l’opposition des autorités britanniques. Le fait est que la position anti-guerre qu’il a adoptée irritait Londres, qui avait besoin que les soldats russes continuent à verser leur sang dans la guerre pour les intérêts de la couronne britannique. Donc, en août 1917, Tchitchérine a été accusé de subversion. Il s’est retrouvé à l’isolement dans la prison de Brixton pendant plusieurs mois.

Il a fallu un certain temps avant qu’il ne soit enfin libéré. Libéré en grande partie grâce au prestige qu’il s’était acquis pendant ses 14 années dans les rangs de l’exil révolutionnaire. Il n’avait pas été oublié, ils ont compris à quel point le nouveau gouvernement avait besoin de lui et ils ont essayé de l’aider. Lorsque les Soviétiques ont été confrontés à la position intransigeante de Londres, l’ambassadeur britannique George Buchanan s’est tout simplement vu refuser le droit de quitter la Russie. Les Britanniques ont dû négocier et ont finalement accepté de libérer les émigrants politiques russes qu’ils détenaient en échange de la permission pour leurs diplomates de quitter le territoire russe.

Ainsi, au début de 1918, Tchitchérine a été libéré et est rapidement retourné en Russie. Dès la fin janvier, il a été nommé adjoint au Commissariat du peuple pour les affaires étrangères, que dirigeait alors Lev Trotsky. Et immédiatement Gueorgui Vassilievitch a dû s’engager dans des négociations difficiles pour conclure la paix avec l’Allemagne à Brest. C’est là que le commissaire du peuple et son nouvel adjoint ont eu l’occasion de faire leurs preuves. Mais ils l’ont fait de manière complètement différente.

Si Trotsky s’est fait remarquer par son comportement provocateur, a failli faire dérailler les pourparlers et a démissionné le 22 février, Tchitchérine, travaillant au sein de la délégation soviétique, a pu se révéler pleinement comme un diplomate. Parmi les signatures apposées sur le traité de paix de Brest, il y a un autographe de Gueorgui Vassilievitch. Bien sûr, c’est une page difficile de l’histoire de notre pays. Comme vous le savez, Lénine lui-même a qualifié la paix d'”obscène”. Mais en cédant sur le plan tactique, le gouvernement soviétique a gagné sur le plan stratégique : il a pu bénéficier d’un répit bien nécessaire et, à l’automne de cette année-là, après l’effondrement de l’empire allemand et le déclenchement de la révolution dans ce pays, il a rompu cet accord.

Après son retour des négociations avec les Allemands, Tchitchérine a consacré toutes ses connaissances et son énergie à l’organisation du travail du bureau diplomatique soviétique. Officiellement, il en prend la tête le 30 mai 1918. Beaucoup de choses ont dû être reprises à zéro. Oui, et le ministère tsariste des affaires étrangères, dans la période précédant la première guerre mondiale, ne s’est pas montré une seule fois, et c’est un euphémisme, du côté le plus fort. Tchitchérine a donc hérité d’un legs difficile.

Les activités de Gueorgui sont jugées de manières diverses par les historiens et les contemporains. Beaucoup de ces derniers sont bien sûr guidés par des motifs personnels. Il est donc raisonnable d’évaluer son travail par ses résultats spécifiques. A savoir : l’activité du ministère des Affaires étrangères a été organisée en peu de temps, et son chef lui-même est resté à son poste bien plus longtemps que ses collègues parmi les chefs des autres commissariats du peuple. En soi, cela constitue déjà un indicateur.

Non seulement son excellente formation et sa grande ouverture d’esprit, mais aussi sa grande capacité de travail, et d’ailleurs ses contemporains ont noté qu’il travaillait souvent la nuit et ne dormait que quelques heures par jour. Ses qualités humaines sont également à souligner : il a toujours traité le personnel du Commissariat du peuple avec une correction et un respect absolus. Comme mentionné ci-dessus, Gueorgui Vasilyevich dans son enfance connaissait parfaitement les langues européennes de base, pouvait communiquer dans celles-ci, lire et écrire. Diplômé du lycée et de l’université, il connaissait le latin et avait également étudié l’arabe et le hindi.

Tchitchérine avait une excellente maîtrise de la langue, tant à l’écrit qu’à l’oral. Il pouvait polémiquer, persuader, inspirer. Et cela ne s’appliquait pas seulement à sa communication avec ses collègues-diplomates. On sait qu’il a brillamment pris la parole au IIIe Congrès panrusse des Soviets, celui-là même qui a adopté la Déclaration des droits des travailleurs et des exploités, précurseur de la première Constitution soviétique. Tout cela parle sans équivoque de Georgy Vasilievich comme d’un homme d’État et d’un personnage public exceptionnel : non seulement dans notre histoire, mais dans toute l’histoire du monde, il y a eu peu de tels personnages.

Lénine, le supérieur immédiat du commissaire aux affaires étrangères et chef du gouvernement soviétique, l’a décrit comme suit : “Tchitchérine est un excellent travailleur, très consciencieux, intelligent et bien informé. De telles personnes doivent être appréciées. Que son défaut soit ses faibles capacités de commandement, ce n’est pas un problème. Il y a tant de personnes dans le monde qui ont le défaut inverse”. C’est-à-dire qu’Ilyich, en fait, n’a noté comme défaut que l’affabilité naturelle de Gueorgui Vassilievitch, que certains ont pris pour de la mollesse et ont essayé d’en abuser. Mais en cas de besoin, le commissaire pouvait aussi faire preuve de fermeté. Par conséquent, la situation à la tête de l’agence n’était parfois pas des plus faciles.

La structure du Commissariat du peuple de l’époque prévoyait deux adjoints. L. M. Karakhan était responsable de la direction orientale de la politique étrangère. Gueorgui Vassilievitch a rapidement trouvé un langage commun avec lui, et leurs relations se sont construites dans un esprit amical. Les choses étaient différentes avec un autre adjoint, M.M. Litvinov, qui était responsable de la direction ouest. Ici, il y avait plus de rivalité. Ils avaient également des points de vue différents sur le système de fonctionnement de l’institution. En outre, l’adjoint avait essayé à plusieurs reprises de passer “par-dessus la tête” de son chef.

Peut-être pour cette raison, Tchitchérine a souvent essayé de pénétrer personnellement dans les détails de nombreuses questions, même peu importantes. Probablement, sa méfiance envers l’un de ses adjoints a eu un impact ici. En conséquence, ses contemporains ont noté qu’il consacrait trop de temps et d’énergie à la “paperasse”.

Tous ces problèmes n’étaient pas insurmontables, et les résultats du travail de G.V. Tchitchérine étaient impressionnants, surtout au vu des conditions incroyablement difficiles dans lesquelles se trouvait le jeune État soviétique. Le commissaire du peuple n’a cessé d’utiliser des méthodes diplomatiques pour briser le cercle hostile formé autour des frontières du pays. Il est parvenu à conclure des accords avec les gouvernements des pays baltes. La conclusion d’accords avec l’Afghanistan, l’Iran et la Turquie est un succès majeur de la diplomatie soviétique. Et, bien sûr, le triomphe à Gênes.

Officiellement, la délégation est alors dirigée par Vladimir Lénine, président du Conseil des commissaires du peuple, mais il juge inopportun qu’il assiste en personne à la réunion internationale. Et c’est Tchitchérine, son adjoint dans la délégation, qui exerçait la direction de fait. Il a pris la tâche qui lui a été confiée très au sérieux, comprenant qu’il s’agissait d’une chance de rompre l’isolement diplomatique. Mais en même temps, il était clair que la position de l’Occident serait consolidée et dure. Il fallait briser ce jeu de l’adversaire.

Aujourd’hui, lorsqu’ils évaluent les événements de la conférence de Gênes, de nombreux chercheurs et commentateurs adoptent la position des politiciens et des historiens d’Europe occidentale, en rejetant toute la responsabilité sur les bolcheviks et leurs nationalisations. Ce point de vue est totalement erroné, car dès l’époque de la révolution de février, les impérialistes avaient déjà, comme on dit, senti l’odeur du sang et se préparaient à diviser entre eux l’Empire russe en voie de désintégration. En témoignent l’intervention militaire étrangère massive et la guerre civile sanglante qu’elle a provoquée, qui n’aurait pas été possible sans le soutien du mouvement blanc par l’Occident.

L’échec militaire des interventionnistes était inattendu pour eux et très contrariant, car à un moment donné, le succès semblait très proche. Mais les bolcheviks ont tenu bon. Cependant, l’échec militaire n’a jamais arrêté les politiciens occidentaux. Auparavant, ils avaient plus d’une fois réussi à voler diplomatiquement à la Russie tsariste les victoires que l’armée russe avait remportées sur le champ de bataille. Le souvenir est encore frais du brillant succès remporté par l’Europe au Congrès de Berlin en 1878, qui a dans une grande mesure annulé le succès de la Russie dans la guerre contre la Turquie.

Le problème n’était donc pas du tout la nationalisation, même si celle-ci a dû être très douloureuse pour les pays occidentaux. En réponse à l’ultimatum de l’Occident, les Soviétiques ont réclamé un dédommagement pour les dommages infligés au pays par les interventionnistes. Dans le même temps, Tchitchérine a montré l’humeur pacifique du côté soviétique dans son discours d’ouverture de la conférence le 10 avril.

Et puis il y a eu ce traité avec la République de Weimar, signé dans la ville de Rapallo, qui a montré au monde comment il était possible d'”annuler” des revendications mutuelles au nom d’un avantage commun. L’accord germano-soviétique avait une importance vitale pour les deux pays placés dans des circonstances similaires. Et l’Occident a dû faire face à cette nouvelle réalité, que le gouvernement soviétique avait néanmoins pu imposer dans des conditions inégales.

L’année suivante, en 1923, Tchitchérine mène une autre grande bataille diplomatique. La conférence de Lausanne a déterminé le statut des détroits de la mer Noire, en accordant le contrôle à la Turquie. Il est vrai que le cadre de leur utilisation n’était pas des plus favorables pour l’URSS, autorisant les navires de guerre non originaires de la mer Noire à y pénétrer sans aucune restriction explicite.

Il faut dire qu’au départ, la diplomatie occidentale, principalement britannique, est beaucoup plus ambitieuse. Cependant, les Britanniques ont dû abandonner leurs tentatives de démanteler la Turquie et prendre eux-mêmes le contrôle des détroits. Cela s’est produit en grande partie parce que les Soviétiques, grâce aux efforts de Tchitchérine, ont normalisé leurs relations avec Ankara et ont ainsi facilité la position de Mustafa Kemal Atatürk et de ses partisans. Jamais peut-être dans l’histoire des deux pays, ni avant ni après, leurs relations n’ont été aussi constructives et empruntes de confiance.

Son travail tendu et désintéressé pendant plus d’une décennie, sans beaucoup de repos, n’est pas resté sans conséquences. Sa santé se détériore et, à l’automne 1928, il est envoyé en Allemagne pour y être soigné. Il n’abandonne pas pour autant son poste et fait de son mieux pour participer aux affaires, mais il n’a pas pu se remettre complètement et, en 1930, il retourne dans sa patrie et présente sa démission. Le 21 juillet de la même année, il est démis de ses fonctions de commissaire du peuple.

À la retraite, le désormais ancien diplomate s’est remis à sa longue passion pour l’art. Il a notamment écrit un livre sur Mozart, dont il connaissait bien les œuvres qu’il aimait jouer lui-même au piano.

Il est décédé le 7 juillet 1936. Bien qu’il fut officiellement le second responsable des affaires étrangères, il est clair qu’il est le père de la diplomatie “rouge”. Il a défini les principes de la politique étrangère soviétique, que le pays a continué à suivre et qui l’ont finalement fait passer du statut de paria international à celui de l’un des pays les plus respectés au monde, avec de nombreux alliés et partisans. Ces principes comprennent avant tout le rejet des traités inégaux en politique étrangère et l’établissement de relations entre les pays sur la base du respect mutuel.

Dans l’histoire, ce représentant d’une vieille famille noble, qui a rejoint le Comité central du parti bolchevique, est resté comme un homme d’État soviétique exceptionnel. Respecté par ses adversaires et apprécié par ses camarades, il s’est lui-même décrit comme ayant “un excès de sensibilité, de flexibilité, une passion pour la connaissance globale, ne connaissant jamais le repos, étant constamment en état d’agitation”.

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