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Vendémiaire

Blog d'actualité politique

Les putschistes de l'agro-business en Argentine

Publié le 6 Juillet 2008 par Altamiro Borges in Amérique du Sud et Centrale

Après 100 jours de lock-out putschiste, les barons de l'agro-business argentin ont décidé de suspendre les barrages sur les routes et d'autres formes violentes de protestation qui ont causé de graves pénuries dans l'approvisionnement de tout le pays avec l’objectif de déstabiliser le gouvernement démocratiquement élu de Cristina Kirchner.

Selon Alfredo Angeli, patron de la FAA ( Fédération Agraire Argentine, syndicat patronal agricole, ndt ), les vieilles oligarchies latifundiaires, aujourd’hui rebaptisées en agro-business, doivent concentrer leurs forces dans la pression sur les parlementaires, qui entament le débat sur le projet de loi visant à taxer les exportations de céréales – que l’on nomme les “retenues”.

Nous irons camper à l’Assemblée” menace-t-il !

 

Le conflit agraire chez nos voisins, riche d’enseignements pour les Brésiliens, reflète la radicalisation de la lutte de classes en Amérique Latine.

 

D’un côté, les quatre organisations rurales ( F.A.A., Sociedad Rural Argentina, Confederaciones Rurales Argentinas et CONINAGRO, organisations patronales, ndt ), avec des intérêts divers, qui refusent de payer plus d’impôts, malgré la fortune amassée avec l’augmentation des prix de leurs productions et la croissance soutenue de l’économie – une moyenne annuelle de 8% ces dernières années. L’agro-business est puissant dans une économie reposant sur l’agriculture. L’Argentine est le troisième plus grand producteur mondial de soja – presque exclusivement transgénique –, ce qui a rapporté l’an passé 13 millions d’US$ sur le marché extérieur. Elle est aussi grande exportatrice de viande et de blé.


Médias, généraux, évêques et classe “merdienne”


Les grands propriétaires peuvent compter sur l’appui déclaré des grands média hégémoniques, en particulier l’abject journal “Clarin” ; de vieux généraux putschistes qui ne cherchent même pas à cacher leur sinistre figure lors des défilés de l’opposition ; d’une hiérarchie catholique sclérosée, nostalgique du bon vieux temps de la dictature militaire et la fameuse classe “merdienne” ( jeu de mots du rédacteur sur classe moyenne, ndt ), spécialisée en défilés de casseroles dans les quartiers chics comme Recoleta et Belgrano . Dès le début du conflit le 11 mars, ces secteurs putschistes n’ont pas masqué leur désir d’en finir avec la Présidente Cristina Kirchner. Les plus exaltés vont même jusqu’à appeler de leurs vœux le retour de la sanguinaire dictature militaire, qui a séquestré et assassiné plus de 30 mille Argentins entre 1976 et 83.


Pour donner corps à ce projet, les barons de l’agro-business ont opté pour la stratégie du chaos économique. Les barrages criminels sur les routes ont provoqué des pénuries sur les aliments et les combustibles dans plusieurs villes, jusqu’à la capitale. L’industrie a, de son côté, fait planer la menace de 50 000 licenciements en raison des manques de matières premières et d’énergie. L’Union Industrielle Argentine, la plus grande organisation patronale du pays, a prétexté que le mouvement la contraignait à de telles mesures. L’Association des Supermarchés a précisé pour sa part que les barrages avaient affecté le transport de marchandises en général et pas uniquement celui des céréales destinées à l’exportation.  Ce désastreux blocus, qui a pratiquement stoppé la vente de céréales à l’exportation, a entraîné une perte de 1 milliard de US$ de taxes pour le gouvernement.

 

Le lock-out des “généraux de la planète médiatique”


De l’autre côté, se trouve le gouvernement de Cristina Kirchner, avec toutes ses ambiguïtés. Elle et son mari, Néstor, ont été élus avec l’appui des secteurs agraires et ont appliqué une politique de soutien à l’agro-business – y compris en libéralisant totalement la culture des O.G.M.. Comme le souligne Miguel Croceri, professeur à l’Université de La Plata, les grands propriétaires ont été largement favorisés par le gouvernement actuel, “atteignant des records de profit et de faramineux bénéfices grâce à l’exportation”. Avec le retour de l’inflation sur les denrées alimentaires, Cristina a décidé de publier un décret qui relève le montant des “retenues”. Voilà la vraie raison de cette violente réaction des grands patrons agraires. Jusqu’à maintenant, malgré quelques hésitations, elle maintient fermement ce cap.


Dans une courageuse attitude, Cristina s’est évertuée à mobiliser sur un plan politique la société, par des manifestations. Elle a, à l’occasion d’un rassemblement en avril, rappelé que le coup d’état du 24 mars 1976 avait été lui aussi précédé d’un mouvement du même type de la part des latifundiaires, et elle a dénoncé des figures du mouvement de l’époque aujourd’hui impliquées dans cette campagne. . “Le passé cherche à revenir mais il n’ y parviendra pas”, a-t-elle déclaré. Comme elle l’a souligné, le putschisme actuel ne se distingue que par un aspect :“Cette fois, il ne sont pas venus avec des tanks mais portés à bout de bras par les “généraux de la planète médiatique” qui ont confisqué l’information  en la triturant et en l’orientant ».

 

Plusieurs centrales syndicales, l’héroïque Association des “Mères de la Place de Mai”, la grande majorité du mouvements des “piqueteros” ( mouvement spontané de comités de chômeurs qui s’est formé lors de la grande crise du début des années 2000 et maillon essentiel du mouvement social argentin aujourd’hui, ndt ) et quelques partis de gauche soutiennent ces mesures d’augmentation des “retenues”, tout en critiquant les ambiguïtés du gouvernement. Lors de la grande manifestation du 18 juin, où plus de 100 000 personnes ont envahi la place de Mai, les employés de banque ont bloqué les agences de la capitale et plusieurs vols ont été annulés ou retardés. Selon le reporter du journal “Brasil de Fato” ( Journal du Mouvement des Paysans Sans Terre du Brésil – MST, ndt ), “la manifestation a illustré la très grande diversité des soutiens, où nombre d’artistes et d’intellectuels ont défilé au côté des représentants du mouvement social ”.


Le journal publie également une interview du dirigeant de la Fédération “Tierras y Viviendas”
( Fédération de la centrale syndicale C.T.A. regroupant des paysans sans emploi et des piqueteros, ndt ), l’ex-député Luis D’Elia, qui accuse l’oligarchie médiatique de “ chercher à déstabiliser la démocratie afin de créer les conditions propices à la destitution de Cristina”. Hebe Bonafini, leader des “Mères de la Place de Mai” appelle le peuple à se mobiliser pour “ la défense de la démocratie et de la liberté. Pas de retour en arrière !”.

 

Un manifeste signé par près de 900 intellectuels s’en prend aussi au putschisme de l’oligarchie agraire.

Le philosophe Rubén Dri pousse même un cri d’alarme: “le putsch est déjà lancé. Des phrases telles que ‘nous sommes en guerre’ et ‘c’est une révolution’ témoignent de l’état d’esprit de le droite mais aussi de la gauche stupide”. La section brésilienne de la LIT ( Liga Internacional de Trabalhadores –4ème Internationale trotskyste, ndt ), le PSTU brésilien a ouvertement soutenu les barrages sur les routes.


Le vrai fléau de l’agriculture


La suspension temporaire des barrages ne met pas pour autant un terme aux affrontements de classes en Argentine. Les “retenues”, crées en 1967, suspendues dans les années 90 par le néo-libéral Carlos Menem et reprises en 2002, ont trois objectifs majeurs : redistribuer les considérables profits du secteur engendrés par le boom sur les produits agricoles ; financer les subsides sur les engrais et le combustible  dont les prix sont contrôlés par le gouvernement ; et éviter toute flambée des prix des céréales et de leurs dérivés sur le marché intérieur. Lors de la brutale récession du début de ce siècle, cet impôt a constitué un des piliers du rétablissement économique du pays, apportant les liquidités nécessaires pour le moratoire sur la dette extérieure et pour mettre fin à la parité dollar-peso. Il représente actuellement 13% des recettes fiscales de l’Union Argentine.


Même des économistes proches du néo-libéralisme reconnaissent que cet impôt est indispensable pour le pays. Pour Luiz Carlos Bresser Pereira, ex-ministre de Fernando Henrique Cardoso ( dernier Président du Brésil, social-démocrate de droite, ndt ), les “retenues” sont “absolument fondées” et ont permis la “remarquable croissance de l’Argentine ces dernières années”. Elles ont empêché que le pays ne dépende trop que de sa production agricole en finançant son industrialisation et autorisant une meilleure redistribution des richesses. L’économiste brésilien rappelle que le Brésil a aussi pratiqué ce type de retenues, intitulées “confisco cambial” ( “retenue de change”, ndt ), entre 1930 et 1980, et qui ont permis l’industrialisation nationale. “Le Brésil pourrait doubler son taux de croissance s’il appliquait la même politique, mais, chez nous, personne n’a le courage de s’attaquer au secteur agricole”.


Avec leur violente et longue campagne de barrages et de blocus, les barons de l’agro-business ont démontré qu’ils se souciaient comme d’une guigne de l’avenir du pays et de son peuple. À l’image de l’oligarchie brésilienne, leurs homologues argentins n’ont comme seule et unique préoccupation l’importance de leurs profits. Leur discours nationaliste, empreint de grands slogans sur le progrès économique, constitue juste une façade masquant leurs appétits capitalistes. Leur attitude putschiste et arrogante est en tous points identique. Lors des élections présidentielles brésiliennes en 2006, beaucoup de ces “saigneurs” de la terre arboraient sur leur véhicule de grands autocollants avec ce slogan : “Lula, le fléau de l’agriculture”. N’alimentons donc aucune illusion sur la nature des potentats de ce secteur, qui ne se sont jamais défaits de vieilles habitudes héritées de leur passé esclavagiste.

 

 

Altamiro BORGES

Journaliste, membre du Comité Central du PcdoB, auteur de nombreux ouvrages sur le syndicalisme

 

Traduction : Pedro DA NOBREGA

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