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Vendémiaire

Blog d'actualité politique

Que se passe-t-il au Mexique ?

Publié le 28 Novembre 2006 par Claudia Magana in Amérique du Sud et Centrale

par Claudia Magana
correspondante de Vendémiaire au Mexique

Dans les medias français, il y a en ce moment peu d'informations à propos du Mexique, souvent incomplètes, malgré le moment difficile et dangereux que nous vivons.

Le Mexique vit aujourd'hui des temps très durs, des convulsions politique, sociale et des consciences, période que même le sous-commandant Marcos a qualifiée "d'antichambre d'une révolution". Cette idée de révolution fait partie du cadre de références mexicain et malheureusement, les faits actuels ressemblent à un « déjà vu » historique, avec deux précédents, l'un en 1910 et l'autre en 1988.
Comment tout cela est-il arrivé ?

Avec l'arrivée au pouvoir des « technocrates » comme Miguel de la Madrid Hurtado, puis Carlos Salinas de Gortari (ALENA), Ernesto Zedillo et finalement Vicente Fox, nous avons connu vingt-quatre ans de libéralisme. En appliquant cette doctrine et entre autres les conseils du FMI, de la Banque Mondiale, puis en entrant dans l'ALENA, nos dirigeants n'ont pas réussi a produire une économie saine et un bien-être social ; au contraire nous connaissons aujourd'hui l'une des pires crises de l’époque moderne que le pays n'ait jamais éprouvée.
Au niveau politique en l988, le PRI (Parti Révolutionnaire Institutionnel) avec Carlos Salinas de Gortari a volé la victoire électorale au gagnant Cuauhtemoc Cardenas Solorzano, candidat de gauche. Cette fraude est considérée comme l’une des plus sinistres de mémoire de Mexicain. En réaction, elle a eu pour conséquence la création d’un parti de gauche, le PRD (Parti de la Révolution Démocratique).

Après plus de 70 ans de pouvoir du PRI (on parlait d’une dictature d’Etat), en 2000 une nouvelle ère d'espoir s’ouvrit pour le Mexique. Les élections présidentielles donnèrent une victoire « propre », avec une marge confortable, au candidat du PAN (Parti Action National), Vicente Fox Quezada, un homme issu du monde de l'entreprise, ancien patron de Coca-Cola, gouverneur du Guanajuato, son état natal. Fox est arrivé au pouvoir avec une majorité de consensus. Le rêve d'un réel changement était général, l'une de ses devises était même « le gouvernement du changement » : mais tout finit en cauchemar. Fox a gaspillé tout son capital de sympathie, n’a en rien œuvré pour une transition vers la démocratie, a continué la politique de ses prédécesseurs priistes, mais tout en donnant encore plus de pouvoir aux intérêts patronaux, autant nationaux qu'étrangers, tout en restant aux ordres des Etats-Unis, avec une absence de gouvernement.

Pendant ses six années de mandat, Fox a tout promis et n’a rien accompli. Le pire s’est passé durant la dernière élection présidentielle. En dépit de la Constitution et des lois du Code électoral en vigueur, nous avons été les témoins d'une gigantesque manipulation orchestrée par le patronat et les partis politiques contre le charismatique candidat de la gauche PRD Andres Manuel Lopez Obrador (AMLO).
La sale guerre anti-AMLO, pour empêcher sa candidature, a commencé quand le président Vicente Fox en se servant de son pouvoir présidentiel, des pires ruses et mensonges, essaya de ternir son prestige de maire de Mexico, puis dans une illégalité manifeste, quand il tenta de lui retirer son impunité de maire pour le bannir du jeu politique. Mais de suite, AMLO bénéficia d'un immense soutien populaire, d’abord spontané puis structuré, et l’affaire en resta là, mais elle avait affaibli et divisé le pays. Après avoir orchestré une série de calomnies contre AMLO, en le présentant comme un « épouvantail partageux », fort de ses appuis dans les mass media, Fox lança une campagne de publicité payée sur fonds publics salissant AMLO et ses amis politiques.

Finalement, le 2 juillet 2006, jour des élections présidentielles, la situation était incertaine. Les premières projections donnaient une courte victoire à AMLO contre le candidat du parti au pouvoir, Felipe Calderon, puis comme par magie les mêmes enquêtes changèrent de favori, et enfin le comptage des voix fut manipulé de telle façon que les résultats officiels donnèrent la victoire à Calderon avec un écart de 250 000 votes sur AMLO... et 7 millions de bulletins invalidés - soit vingt-huit fois plus !
Immédiatement, le PRD, la société civile et AMLO avec ses 15 millions de votants hurlèrent à la fraude électorale et refusèrent le résultat. Le IFE et le TRIFE (commissions fédérales électorales) relevèrent de graves irrégularités telle que l'intervention du président Fox et sa campagne de diffamation, les pressions des entreprises et de l’église, le dépassement des budgets de campagne. Les institutions qualifièrent ces infractions de fautes graves tout en minimisant les faits, clôturèrent le processus électoral et déclarèrent Calderon vainqueur. La seule solution équitable aurait été le recomptage des voix, mais Calderon s'y refusa. Il demeura aux yeux d'une partie de la société un président illégitime, affaibli par sa victoire douteuse et dénué de tout soutient et consensus populaire.

Fox laisse un pays sans stabilité sociale, divisé, fracturé, avec de nombreux conflits non résolus :
- le Chiapas du EZLN (Ejercito zapatista de liberacion nacional), même s'il s'était vanter de régler ce conflit en quinze minutes, ce qu'il na pu réaliser en six ans.
- l'enfer d’Oaxaca où un conflit des enseignants a déclenché un grand mouvement social, l'APPO (Asamblea de pueblos populares de Oaxaca). Le combat dure depuis juin, la population civile souffre au quotidien des violations des droits de l'homme perpétrés par la police et ses supplétifs. Sur place, les dernières exactions des autorités et les premières déclarations d'intention de Calderon vont dans le sens d'un fort durcissement du conflit et d'une répression rappelant aux Mexicains les heures les plus sombres de leur histoire.

Calderon est conscient de son déficit de légitimité, a peur du peuple et s'en protège. Au mépris de la Constitution, pour prévenir toute contestation, la cérémonie de son investiture se déroulera derrière une barrière d'acier et une garde de policiers et de soldats (on parle de 600 effectifs), mesure déjà condamnée par le bureau des Droits de l'Homme au Mexique.
Sur le plan de la sécurité intérieure, les premières nominations de son cabinet politique révèlent une future politique de la « main dure », sans compromis. En économie, sont nommés des "Chicago boys" des technocrates sans contacts avec la société civile, la réalité sociale du pays (pauvreté et misère de plus de 40 millions de Mexicains). Dans la partie sociale, tous ses membres sont issus du parti au pouvoir et quelques-uns viennent même de l'extrême-droite.
Ajoutons l'inévitable censure des journalistes de centre et gauche. La société est mécontente, les gens sont exaspérés et des groupes armés ont déjà fait leur apparition (peut-être créés par le gouvernement lui-même).

Si le gouvernement poursuit le processus de répression et de mépris du peuple qu'il a déjà amorcé avant même d'être officiellement intronisé, une ère sombre de violence et de douleur se profilera pour le Mexique.
Une vision d'ensemble étrangement similaire aux événements qui ont précédé la révolution de 1910…

Claudia Magana

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