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Vendémiaire

Blog d'actualité politique

Oaxaca : un peuple pris en otage par le gouvernement

Publié le 6 Décembre 2006 par Claudia Magana in Amérique du Sud et Centrale

Il y eut un concours entre des militaires nord-américains experts en torture et la police sous le mandat de Francisco Ramírez Acuña [ex gouverneur du l’Etat du Jalisco et actuel ministre de l’Intérieur du Mexique] : qui trouverait le premier une petite souris.
Tandis que les gladiateurs du Pentagone débattaient encore, les bourreaux de Ramírez Acuña remportèrent la victoire. Ils présentèrent un petit éléphant qui tremblait en répétant sans arrêt : « Je suis une petit souris, je l’ai déjà dit, je le suis, c’est moi ! Où dois-je signer ? »

Jaime Avilés, paru dans La Jornada



En ce moment, alors que j’écris ces lignes et aussi quand vous les lirez, à Oaxaca et dans d’autres Etats du Mexique, il y a des centaines de gens innocents membres de l’APPO (Assemblée Populaire des Peuples de Oaxaca) qui sont torturés, condamnés par le gouvernement pour les délits de sédition, d’association de malfaiteur, ou d’incendie, entre autres. Des gens qui participaient à un mouvement social, juste et pacifique. Ils usaient d'un droit républicain, légal, avec des revendications sociales telles que l’amélioration des salaires, plus de justice et aussi la démission du gouverneur d’Oaxaca, Ulises Ruiz Ortiz (URO) du PRI (Parti Révolutionnaire Institutionnel), à cause de son inefficacité, de sa corruption, de son refus du dialogue.

Ces personnes sont torturées avec la délicatesse habituelle de la police et des hommes de main gouvernementaux. Ils sont en train de cracher leurs poumons, d'être violés, suppliciés avec les méthodes les plus «raffinées» de la «guerre sale» des années 70, avec des décharges électriques sur la langue et les organes génitaux, avec des chiens dressés pour mettre en pièces les mains, les pieds et le visage, l’asphyxie avec des sacs plastiques ou de l’eau pétillante pimentée dans le nez, des piqûres sous les ongles et bien sûr des coups jusqu'à faire exploser les viscères et les os, et d'autres techniques toutes aussi barbares et illégales. Je suis désolée de vous raconter tout ça, mais qu'il se passe de telles atrocités dans un pays soi-disant démocratique est intolérable ; un gouvernement qui devait veiller sur son peuple et le protéger est devenu son bourreau.

Les autorités locales et fédérales ont pris le peuple en otage et l’administration est en guerre contre son peuple. Il y a un terrorisme d’Etat, et le gouvernement veut un peuple docile, qui n’existe pour lui et ses amis que lors des élections et de la perception des impôts, et après tais-toi ! Empêcher des manifestations, même pacifiques, et la revendication des droits les plus fondamentaux, telle semble être la consigne.

Des hommes politiques drogués au Prozac, mégalomanes, éloignés de la réalité, inventent un pays qui n’existe pas, comme l’ex président Fox créa « Foxilandia » (voir Wikipedia), néologisme d'un monde merveilleux, une fiction aux chiffres maquillés. Selon eux nous vivons dans un état de droit institutionnel, la paix est rétablie ; il y a bien quelques insurrections mais elles sont contrôlées en toute légalité et respect des institutions. «Tout va très bien, madame la Marquise», répètent en écho les média affidées à un peuple qui, lui, souffre de la brutalité d'un Etat qui a effacé tout droit humain ou constitutionnel, la dignité, les garanties légales minimales. Devant les atrocités de l’Etat, les institutions des droits de l’Homme sont impuissantes, les hommes politiques restent immobiles : ni l’ex-président Fox qui avait déjà «fermé la boutique» après les élections du 2 juillet, ni URO qui reste cramponné au pouvoir, n’interviennent. Unique réaction, habituelle : déclencher une chasse aux sorcières et ranimer la xénophobie anti-amérindienne vieille de plus de 500 ans.

Oaxaca est un Etat naturellement riche, mais ses habitants, dont une forte population indienne, sont parmi les plus pauvres de la fédération. En mai 2006, un groupe de 70 000 enseignants de la section 22 de Oaxaca ont demandé au gouverneur Ulises Ruiz une amélioration salariale, similaire à l'augmentation décrétée dans d'autres Etats de la république, des infrastructures et du matériel didactique pour le million d’élèves de la région. La réponse gouvernementale fut négative. Alors les professeurs se sont mis en grève illimitée, soutenus par le peuple avec une manifestation de 80 000 personnes. Les enseignants on fait un sit-in sur la place principale. URO réagit avec sa brutalité coutumière et envoya la police pour réprimer le mouvement : il y eut des violations de droits fondamentaux et des assassinats. A cette manifestation se sont joints des gens protestant contre la précarité de la vie et les bas salaires. Ainsi naquit l’APPO le 22 juin.

Un mouvement social et pacifique composé de citoyens de tous âges, éducateurs, universitaires, étudiants, ouvriers, paysans, indiens, femmes au foyer… avec une structure horizontale et démocratique, sans leader mais avec à sa tête un comité de représentants. Un mouvement sui generis qui a largement dépassé les instances gouvernementales par sa force, son idéal d'action pacifique et son efficacité contre l’inertie du gouvernement.

Les doléances de l’APPO se sont accrues jusqu'à demander la démission du gouverneur. Plusieurs manifestations sont restées sans réponse. Vu l’ampleur des événements, le Sénat de la République a été saisi de la procédure pacifique et légale dite de la "disparition des pouvoirs" à Oaxaca, le gouverneur étant remplacés par un intérimaire. Mais les législateurs du PRI et du PAN ont refusé, en opposant de faibles arguments.

La situation n’a fait que se dégrader, et six mois de conflit plus tard, par manque de dialogue, par autisme politique des gouvernements locaux et fédéraux, il en résultait l’une des plus cruelles répressions qu’a connu le Mexique ces dernières années. Au lieu de dialoguer, le gouvernement a choisi d’employer la force, y compris des militaires en civil fortement armés pour rétablir l’ordre dans la ville. L’APPO avait déjà pris les principales rues de la ville, et les jeunes se ont élevé des barricades avec des voitures, camions, ferrailles à l’entrée des principales artères, comme celle du 5 señores a côté de l’université UABJO. Les universitaires se sont aussi solidarisés avec l’APPO.

Les insurgés prirent pacifiquement diverses radios : Universidad et d'autres fréquences privées pour informer les auditeurs de leurs réunions, tactiques et avancées. Dans le même temps, le gouvernement et le PRI créèrent une radio anonyme qui, avec un total manque d’étique, incita à la violence, à brûler les bureaux de l’APPO et des associations des Droits de l’Homme, à dénoncer les partisans de l’APPO ; en premier lieu les têtes des leaders tels que Flavio Sosa furent mises à prix sans que les autorités bougent le petit doigt.

La lutte avait commencé, batailles de policiers, militaires, marins, sicaires, escadrons de la mort, partisans du PRI, gouvernement et agitateurs contre le peuple. La violence qui dure depuis octobre a laissé plus de vingt morts sur le carreau dont un journaliste américain (Brad Will de Indymedia New York.), des centaines de blessés graves, torturés ; au moins 40 disparus, au minimum 203 détenus illégalement, enchaînés, ont été transportés par hélicoptère dans des prisons de haute sécurité au nord du pays (loin de leurs familles), coupés du monde, sans avocat, traités comme des terroristes et criminels tandis que les mafieux se baladent joyeusement partout avec la plus totale impunité. Et pour sortir de la prison la caution s'élève à 4 millions de pesos (275 000 euros) !

L’APPO commençait à devenir trop importante et dangereuse, pour la réprimer le gouvernement a déclenché une chasse aux sorcières impitoyable, aveugle et à incriminé des gens pris au hasard dans la foule, manifestants ou non, n’emportant pas des blessés. Ils étaient entre autres des mineurs, retraités, médecins, étudiants, femmes au foyer, professeur, un maire, un journaliste, etc., la plupart de faciès indien, qui parfois ne maîtrisent pas l’espagnol.

Des détentions illicites, des accusations falsifiées, des crimes fabriqués, le gouvernement avec ses cerbères cherche des coupables, des séditieux, n’importe qui, n’importe où, il faut trouver des boucs émissaires, il faut terroriser, inoculer la peur et faire passer le message du plus fort et de quel côté est la loi, il faut punir les rebelles. Les foyers sont pris d'assaut, les familles démembrées, les hôpitaux visités par de faux médecins, la traque en tout lieu, dans les bus, la rue, au travail. A l’école des enfants ne comprennent pas, regardent terrorisés la bestialité de ces hommes armés jusqu'aux dents qui enlèvent leurs professeurs en train de travailler dignement pour les incarcérer et les traiter comme des malfaiteurs pour avoir participé à un mouvement pacifique et légal devenu délictueux. Et après on manipule les faits en faisant de la police une victime du peuple.

Le père Romualdo Mayrén, de l'archevêché de Oaxaca et représentant de la Commission Diocésaine de Justice et Paix a déclaré qu’il y a un «état d’exception, de facto», que le gouvernent de URO a des problèmes de «myopie, astigmatisme et daltonisme, parce qu’il a confondu l'anticonformisme avec la subversion, l’exigence avec la révolte, la clameur contre l’injustice avec la déstabilisation sociale et la lutte sociale avec le crime organisé.»

Le message du président Calderon est clair : «main dure» (répression), «application du poids de la loi», «lutte contre le terrorisme», «ça coûtera des vies». En ce sens, le choix des membres de son nouveau cabinet est révélateur. Par exemple, le ministre de l’Intérieur Francisco Ramírez Acuña (surnommé "le Cavernicole", c'est-à-dire "le Cro-Magnon") ex-gouverneur de l'Etat de Jalisco. Ses antécédents ? Entre autres, avoir ordonné la chasse et torture de jeunes altermondialistes lors du sommet de 2004, un des pires épisodes de torture et de répression jamais vu à Guadalajara. Il exigea «je veux une centaine de détenus, maintenant !» et la police se mit à appréhender n’importe qui pour remplir son quota. Conséquence : plus de 700 cas de violations des droits de l’homme.

Paradoxe : il y a un recul politique, institutionnel, un état militariste et fasciste de toute évidence, et dans le même temps un progrès dans la conscience populaire. La révolution se fait en paix, les gens se mobilisent pacifiquement tandis que l’état impuissant face à la volonté du peuple réagit avec la machine de répression policière et les armes tandis que la seule arme du peuple reste sa voix !

Si vous vous demandez : le Mexique est-il démocratique ? La réponse est : le peuple l’est, pas son gouvernement.

La lutte se poursuit et l'Histoire avance. Cependant, la douleur est permanente. Tenir l'opinion internationale informée est notre premier objectif. Nous espérons de sa part, au moins des organismes internationaux des Droits de l’Homme, une réaction aux cris du peuple mexicain, dernier souci d'un gouvernement uniquement obsédé par le dépeçage économique du pays au profit de quelques-uns.


Claudia Magana
Correspondante de Vendémiaire au Mexique

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