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Vendémiaire

Blog d'actualité politique

Italie 1919-1920 : luttes défensives et offensives

Publié le 29 Juin 2012 par Vendémiaire in Histoire - textes fondamentaux - débats - biograph...

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Vous avez pu lire tout récemment sur ce blog un  billet sur l’insurrection milanaise de 1898 [ Milan 1898 ], puis quelques textes de Gramsci relatifs aux mouvements populaires à caractère insurrectionnel des années 1915 – 1920, i moti comme disent les Italiens [ Gramsci sur les insurrections turinoises de 1915 et 1917 et sq]. J’annonçais que je terminerai par une rapide réflexion personnelle. La voici donc.

Il ne s’agit pas ici d’une étude sur ce que les Italiens appellent il Biennio rosso, ces années 1919-1920 où pointait une Révolution improbable, ni sur le mouvement turinois des Conseils d’entreprise. L’historiographie en est surabondante, les points de vue sont fort divers, et le Web en donne une excellente présentation.

Il ne s’agit pas non plus d’une présentation fouillée de la réflexion du jeune Gramsci (il est né en 1891), réflexion nourrie de toute la philosophie de son temps, de Croce à Gentile, aiguisée par la multiforme pensée socialiste et anarchiste contemporaine, de Labriola à Sorel, mûrie par sa pratique militante au contact de ces ouvriers turinois, autodidactes anarchistes ou socialistes, et de ces techniciens éduqués de la nouvelle industrie… Je ne peux que renvoyer à l’inépuisable richesse des études gramsciennes, toujours en cours.

Un mot simplement ici par rapport à notre présent et à ce que j’appelais dans un billet récent des « luttes défensives », qui semblent n’avoir d’autre perspective que, comme je l’écrivais, « limiter la casse ». [ Perspectives "à Gauche" ]

Luttes que les thuriféraires de la presse bourgeoise ont beau jeu de stigmatiser comme luttes ringardes, conservatrices, au regard de la nouveauté du contexte de mondialisation.

Il n’est évidemment pas question d’aller chercher une quelconque solution ou un quelconque modèle dans la situation italienne de 1919-1920. Par contre, il est très intéressant de démêler ce qui a pu se jouer entre l’aspect « défensif » et l’aspect « constructif » des luttes de cet extraordinaire Biennio rosso.

L’aspect « défensif », qui n’a rien d’un repliement de désespoir, témoigne d’une combativité spontanée quasi chromosomique des masses populaires urbaines, combativité nourrie d’auto-acculturation valorisante, de haine pour les institutions étatiques, et, en ce qui concerne plus particulièrement les ouvriers, de la maturation d’une conscience de classe spécifique. Les explosions « anarchiques » spontanées qui en découlent, et qui témoignent d’un courage protestataire admirable, finissent toujours par la défaite. Comment, par exemple, ne pas penser à la révolte des Bersaglieri d’Ancone (le grand port de la côte adriatique), qui, soutenus par les militants anarchistes et socialistes locaux, refusent de partir combattre en Albanie en juin 1920 : il faudra à l’armée royale, (soutenue par l’aviation !), trois jours de combats pour noyer dans le sang l’insurrection…

Ce qui fascine dans le Biennio rosso est d’abord la spontanéité apparente d’une action ouvrière nourrie d’anarchisme et de socialisme, méfiante à l’égard des structures « descendantes » des syndicats et du parti socialiste, confiante dans la capacité des masses à s’auto-organiser.

Ce qui fascine plus encore est l’intrication de luttes protestataires « défensives » (contre la cherté de la vie, contre le refus patronal d’améliorer salaires et conditions de travail) avec la mise en place de structures dans lesquelles Gramsci voyait comme une préfiguration des institutions de la société socialiste future. Les comités d’usine turinois, subversion des tranquilles comités syndicaux d’entreprise, n’ont pas pour mission d’être, selon l’expression souvent appliquée aux soviets, les « idiots utiles » du processus révolutionnaire, que l’on videra de leur vertu démocratique dès que le Parti aura pris le pouvoir politique central… Il ne s’agissait pas d’une tactique marchepied de la crise révolutionnaire décisive, de la « prise du palais d’hiver » léniniste. Il s’agissait bel et bien d’une longue et complexe entreprise de subversion « de l’intérieur » du système capitaliste, et l’on comprend qu’elle ait suscité l’enthousiasme des libertaires et des tenants des coopératives de production.

On comprend aussi à l’évidence qu’elle ait suscité la méfiance des socialistes institutionnels, tant au plan national (« l’aventurisme » turinois nourrit en contrecoup l’agitation fasciste), qu’au plan international : les socialistes allemands notamment, convaincu d’accéder au pouvoir par la voie électorale, ne comprennent pas l’attitude de ces Italiens protestataires face à un état quasi-artificiel, dont il ne s’agit pas de prendre la tête, mais qu’il s’agit de phagocyter. Ces mêmes socialistes comprennent encore moins l’attitude de ces Turinois qui ne voient pas le parti socialiste (sa fraction communiste) comme un guide éclairé du prolétariat, mais comme la réalité de militants immergés dans la masse ouvrière, et en tirant la vertu de leur action mobilisatrice (l’hebdo L’Ordine nuovo)

Cette position nourrit tout autant l’opposition des républicains partisans d’une Italie repliée sur elle-même, car Gramsci, et bien d’autres, sont résolus partisans du libre échange, de l’ouverture des frontières, qui leur paraissent des conditions dangereuses certes, mais indispensables à la production autogérée qu’ils préconisent pour l’avenir.

 La rencontre de ces luttes ouvrières urbaines avec les luttes paysannes de la vallée du Pô et du Mezzogiorno s’inscrit dans la même dialectique du réalisme immédiat (les paysans sans terre occupent les terres des grands propriétaires) et d’une réalité déjà communiste, au sens étymologique : de l’action commune naît la solidarité des braccianti et la perspective d’un avenir de travail en commun.

Dans une situation radicalement nouvelle, au terme des deux décennies mussoliniennes, on conçoit que le PCI auréolé de sa résistance antifasciste, pointera dans son officialisation posthume de la pensée de Gramsci la nécessité d’être actif dans toutes les institutions démocratiques, dans toutes les formes de vie démocratique présentes dans le système capitaliste, avec comme perspective sa longue subversion « de l’intérieur ». On conçoit aussi son adhésion inconditionnelle, ou presque, à la construction européenne. On imagine aussi facilement comment les dérives que l'on sait ont pu advenir, dérives qui n'auraient certainement pas eu aussi facilement l'aval d'un Gramsci désormais sanctifié et livré à la voracité universitaire.

 

René Merle

http://rene.merle.charles.antonin.over-blog.com/article-italie-1919-1920-luttes-defensives-et-offensives-107505787.html

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