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Vendémiaire

Blog d'actualité politique

Marxisme, terreur et dictature

Publié le 31 Janvier 2010 par Jean Maffioletti in France-Politique - société

aaa Vendemiaire 2010 drapeau

par Jean Maffioletti

 

Voilà un titre à réjouir journalistes et philosophes à la TV. Politiquement correct. A l’absence près d’Hitler, de Mussolini et de tous les méchants apparentés, de Pinochet à Saddam Hussein. C’est un exercice académique que d’introduire un nouveau au panthéon des monstres, mais à force d’être trompeuses les apparences se muent parfois en évidences.

 

Au chapitre IV des ses Discours sur la première décade de Tite Live Machiavel expose déjà – ou expose toujours – l’idée qui forme le sol d’une pensée dont la république, quelque soit sa forme, constitue l’horizon : « Dans toute république il y a deux partis, celui des grands et celui du peuple. » Parlant de Rome il ajoute : « Les soulèvements d’un peuple libre sont rarement pernicieux à sa liberté. Ils lui sont inspirés communément par l’oppression qu’il subit ou par celle qu’il redoute. » Lorsqu’il ne parle plus de Rome, qu’il faut tenir pour quelque chose comme le monde des idées de Platon (cum grano salis) et qu’il descend dans le monde des ombres et des apparences, ou si l’on préfère, dans le monde sublunaire aristotélicien, il semble qu’il analyse de toutes autres réalités. Ainsi la révolte des Ciompi, au livre III de ses Histoires florentines, évoque une insurrection des basses classes qui fit trembler Florence au XIVe siècle. L’événement est traité sur le modèle de la Conjuration de Catilina telle que la rapporte et l’analyse l’historien latin Salluste : Catilina le séditieux qui tentait fortune contre la république en s’appuyant sur les bas-fonds et les fils de famille dépravés. Même dans la Rome vertueuse quelque chose ébranle déjà les fondements de la république et de la liberté. Or le présent de l’Italie ne connaissait même pas de république « bien constituée ».

 

Les Histoires florentines narrent le surgissement d’une plèbe immonde et insoupçonnée dont use le principal chef du mouvement, Michele di Lando, allié à Salvestro de medicis, pour réduire à quia la noblesse et les grandes fortunes de la laine et du commerce. Puis il se retourne contre les insurgés, anéantit leurs troupes de bric et de broc, jette aux chiens les premiers fondements tout juste posés d’une république des pauvres et opère un travail d’alchimiste en séparant le plomb de l’or : énergiquement étrillées les basses classes sans statut sont renvoyées à leurs soupentes et à leurs caves tandis que leurs alliés des métiers artisanaux – gens d’ordre et de bien en définitive – voient leurs positions politiques très confortées face à l’aristocratie et aux fortunes, qui ne peuvent pour lors que plier. Cette bizarrerie hiérarchique, cette sorte particulière de révolution restaura d’abord un calme relatif. Mais Machiavel écrit : « Comme il en résultat d’abord en divers temps des suites très graves, et dont nous aurons souvent occasion de parler, nous appellerons l’une de ces factions le parti du peuple et l’autre celui de la plèbe. » Façon lucide, percutante même, de désigner in absentia le troisième élément ; le tiers exclu de la République. La construction du chapitre sur les ciompi  (dont on n’a donné ici qu’un schéma très partiel) parce qu’il est formé sur le modèle de la Conjuration de Catilina, évoque une identité entre Rome et Florence dans l’incontrôlable ; dans l’impossible discours sur la république. Mais c’est l’Histoire – par exemple l’arc tendu entre les deux cités – qui permet de penser à la fois l’universalité du processus d’affrontement, l’unicité du principe républicain (la solution la meilleure ; Machiavel n’est pas relativiste en ce sens là, malgré les apparences) et la spécificité pragmatique de chaque solution. C’est tout cela que doit prendre en compte le jugement politique. En tout cas il conclut ainsi la fin de la révolte : « Ces succès médusèrent la populace et ramenèrent à la raison les meilleurs des artisans, qui comprirent quelle honte c’était pour eux, après avoir dompté la superbe des nobles, de supporter la puanteur de la plèbe. » Le début du livre IV sonne comme une seconde conclusion : « Les cités qui se gouvernent sous le nom de république, surtout lorsqu’elles sont mal constituées, passent souvent, par leurs révolutions, non pas, comme bien des gens le croient, de la liberté à la servitude, mais de la licence à la servitude et vice versa. Car ni les pourvoyeurs de la licence – les popolani (le vulgaire, ndlr) – ni ceux de la servitude – les magnats- ne se réclament d’autre chose que du nom de la liberté ; ce qu’ils veulent tous c’est s’affranchir, les uns des hommes, les autres de la loi. » Etranges propos. Ils mériteraient une grande attention. En tout cas ils semblent éloignés des lignes sur la bénéfique division et l’harmonieux combat des patriciens et du peuple dans la république antique. Il est question de « cités qui se gouvernent sous le nom de république ». Et question aussi de « républiques mal constituées ». N’est pas romain qui veut. Le modèle est derrière et l’objectif devant. Il est en Amazonie des tribus où le futur se situe toujours dans le dos du locuteur. En son langage il marche à reculons ; le présent appartient au passé. Il est ce que l’on voit, c'est-à-dire ce qui est déjà déroulé. On a toujours le futur dans le dos.

 

Mais revenons à nos moutons. En 1530 Francesco Guicciardini publie ses Considérations à propos des Discours de Machiavel. A propos du chapitre IV il soutient que la discorde entre patriciens et plébéiens fut une mauvaise et non une bonne chose. Il veut que toujours et partout la concorde vaille mieux que la discorde. Pourtant l’argumentaire de Guicciardini n’est pas d’une ordinaire naïveté : Les patriciens, dit-il, ne devinrent oppresseurs de la plèbe qu’à la disparition des rois qui, auparavant, se chargeaient de cette besogne. Tout le chapitre de Guicciardini repose ainsi sur l’idée qu’il y a un état, ou au moins une instance oppressive, coercitive, extérieure aux classes tout en assurant la suprématie des puissants. C’est bien vu, mais Machiavel, appuyé sur l’écart entre la Rome de Tite Live et la Florence de son temps, évoque de plus profondes et moins saisissables réalités. Tout semble se passer comme s’il y avait toujours, on l’a dit, un tiers innommé, et même innommable dans le monde que nous qualifions pour rire de sublunaire. Un exemple : i popolani ; la plèbe. Le même mot, plèbe, prend deux sens opposés à Rome et à Florence dans la langue de Machiavel. A Rome elle est l’une des deux composantes dont la rivalité ordonnée produit la république, la liberté et la puissance. A Florence elle pue et doit être contenue sous terre. En même temps il écrit lui-même qu’après l’écrasement de cette plèbe qui fut, brièvement, suffisamment maitresse de Florence pour y imposer son ordre, la noblesse et la bourgeoisie vécurent dans la crainte et une réciproque hostilité, et qu’il en découla une longue période de troubles graves pour la cité. Encore une fois le tiers exclu fait des siennes.

 

Tout cela évoque irrésistiblement l’analyse de Marx dans Le 18 brumaire de Louis Bonaparte. On fait toujours les révolutions en costume d’époque parce qu’on n’a que le passé pour penser. Il est des évidences qu’il ne faut pas hésiter à rappeler. Mais Machiavel s’est constitué un passé à plusieurs strates. Un passé absolu ; l’antique. Et un passé présent et passé à la fois, muni de multiples passerelles. Il y a eu Rome, et aujourd’hui une autre histoire commence. Le florentin est au début d’un monde dont nous occupons l’autre extrémité temporelle. Les classes s’y affrontent de cent manières. Toute remise en cause devient alors une violence immorale et destructrice mais en tout cas inévitable, consubstantielle  à cet univers même. Les ciompi de Florence, les jacques, les sans-culottes, les communards et les bolcheviques, pour ne citer qu’eux en une esquisse presque académique, reposent la question de l’inévitable, de l’inéluctable violence. Malédiction qui vient se heurter à la paix, à l’état. Qui vient ébranler la paix de l’état.

 

Marxisme, terreur et dictature sont généralement des termes associés, avec plus ou moins d’enthousiasme selon les camps. Mais si l’on médite la vision du florentin on verra peut être se dessiner autre chose. Aucun penseur et praticien politique révolutionnaire ne trouve utile ou expédient d’user de violence pour asseoir son pouvoir. Mais tous travaillent avec le fait que cette violence est destructrice. Il s’agit donc de l’éviter au maximum et d’en user le plus stratégiquement possible. Il faut se mettre à l’abri du pouvoir de l’état dans les deux sens de l’expression : s’écarter des coups ; asséner des coups. Dans le même chapitre III des Histoires florentines Machiavel pose l’une des formules qui jalonnent son œuvre comme en un traité de physique, voire d’algèbre, à savoir que toute l’histoire des cités tient en le désir que les riches ont de commander, et les pauvres de ne pas leur obéir. Terreur et dictature. Terreur révolutionnaire et Dictature du prolétariat, Robespierre et Lénine, offrent des voies à explorer autour de ces questions.

 

Le terme de terreur ne fut pas d’abord un jugement porté sur le pouvoir des jacobins.  C’est un ensemble de mesures destinées à terroriser les ennemis de la République au moment où la guerre de Vendée faisait rage et où l’Europe coalisée était aux frontières. Le terme s’oppose alors à Tyrannie. Aussi le mot Terreur ne soulevait-il pas de réprobation morale par lui-même, ni ne bouleversait les consciences outre mesure. Il s’imposait pour donner sens à la chose ; pour exprimer un choix politique stratégique dicté par le refus du discours  chrétien monarchiste et la nécessité d’affirmer et de garantir l’avènement d’un autre ordre. Cela est toujours terrorisant. Robespierre est l’enfant de Jean-Jacques Rousseau. La terreur n’est que la réponse, ni juste ni vengeresse, mais simplement incontournable, à la tyrannie qui a forgé et régi la société dépravée.

 

Pourtant ce n’est pas d’idéologie que se nourrit la terreur, mais de bonnes et claires considérations politiques. A savoir que la paix de l’état, l’état source de paix, repose en dernière instance sur la violence. C’est ainsi qu’il est garant de la paix et de l’ordre. Mais jamais un état n’a effacé – si ce n’est en paroles – les partis qui s’affrontent dans la société. C’est là où réside la faiblesse de Guicciardini critiquant Machiavel. Tous les machiavéliens savent que l’état est un instrument, un appareil et même un appareillage. Le machiavélien Robespierre sait très bien que la révolution ne peut établir la république dans des normes morales tolérables sans faire fonctionner l’appareil. Sa ligne est démocratique et parmi ses pires ennemis sont d’ailleurs les hébertistes ; les enragés.

La fin de Robespierre, trop souvent négligée par l’Histoire, est révélatrice. Les conventionnels « modérés » paniquent devant la tourmente extérieure et intérieure, et la montée en puissance du mouvement populaire. Alliés à quelques aventuriers – l’époque leur était propice – ils font arrêter Robespierre et ses amis par les gendarmes de Barras. Le peuple de Paris apprend la chose et fait sonner le tocsin. Les sections en armes se rassemblent. Toutes les prisons de Paris refusent de mettre l’incorruptible sous les verrous. Il finit par atterrir au Quai des orfèvres, soit parmi les siens qui tous, Saint-Just en tête, le pressent d’agir. Il n’a qu’un mot à dire pour déclencher une insurrection et liquider la Convention. Mais il refuse de sortir de la légalité et affirme préférer s’expliquer devant un tribunal révolutionnaire. Barras et les contre révolutionnaires, qui n’osaient plus bouger devant le peuple visiblement très déterminé, tentent le tout pour le tout lorsqu’ils apprennent la passivité de leur ennemi. Les sans-culottes privés d’ordres et de chef se sont retirés dans la nuit. On arrête Robespierre et les siens. Blessé d’une balle il s’évanouit sur la feuille où il commençait juste de rédiger un appel au peuple. Tous seront guillotinés le lendemain, sans autre forme de procès, ni tribunal révolutionnaire. La réaction thermidorienne commence, sans lois, sans intentions démocratiques, mais beaucoup plus massacrante que ne le fut la Terreur. En tout cas il ne faut pas oublier cette image de l’incorruptible laissant retourner dans l’ombre, par respect pour le pouvoir d’état, ceux qui en étaient sortis par amour de la République.

 

Au XIXe siècle naquit un autre Machiavel. Marx n’était pas le premier – il le dit lui-même – à avoir pensé les luttes de classes. Mais il modifiait la donne et jetait sur la Révolution française l’œil parfois goguenard de l’historien. Il riait à vrai dire de cette curieuse illusion sur l’état comme bien ou comme mal absolu. Il établissait en théorie son caractère oppressif, et en pratique sa grande souplesse comme instrument politique. Théoricien machiavélien il condamnait l’anti étatisme de la Commune de Paris, en 1871 mais, socialiste, il en faisait le modèle des révolutions dont tous attendaient qu’elles se produisent incessamment. La Commune se constituait comme anti étatique de façon passablement utopiste mais prenait en charge, outre la guerre contre l’ennemi intérieur (la bourgeoisie) et extérieur (les prussiens), toutes les fonctions régaliennes et les services publiques au plus proche des citoyens et avec leur participation immédiate. Marx tenait la Commune pour une erreur politique tactique certes, mais une mise en œuvre spontanée remarquable de ce que devait produire socialement une révolution ouvrière et populaire. Il a sauvé en quelque sorte ce mouvement de l’échec en en faisant une rupture dans l’histoire du capitalisme ; le premier mouvement qui toucha à l’état. Après la notion positive de Terreur apparaît la notion positive de Dictature, en l’occurrence, du prolétariat.

 

Le remarquable historien anglais – anglais ici n’importe guère – Eric Hobsbawm note à ce sujet, dans Aux armes historiens. Deux siècles d’histoire de la Révolution française, un point curieux et révélateur : la plupart des intellectuels bolcheviques étaient admirateurs de Robespierre et des jacobins, et se sentaient un peu comme leurs équivalents au sein de la révolution russe. Aussi furent-ils accusés – c’est de bonne guerre – de pratiquer la terreur, comme leurs parangons. Nul n’ignore que Lénine était profondément marxiste ; la notion de dictature du prolétariat lui était un fil rouge dans l’action politique. Or, contre ses accusateurs il se défend de pratiquer la terreur. Par exemple : « On nous reproche de pratiquer la terreur, mais ce n’est pas la terreur des révolutionnaires français, qui guillotinaient des gens désarmés, et j’espère que nous n’irons pas jusque là. » Lénine usait-il là d’un mensonge, d’un faux-fuyant pour ne pas avouer l’inavouable ? Toute sa pratique révolutionnaire proteste qu’évidemment non ! Il est inutile de s’étaler là-dessus. «  … j’espère que nous n’en arriverons pas là » ne signifie nullement que des circonstances malheureuses pourraient pourtant y amener, mais tout au contraire qu’il ne faut pas prendre la terreur jacobine pour la dictature du prolétariat. C’est d’une importance capitale. Il est facile de constater que dans la Russie bolchevique c’est la Commune de Paris (et non la Révolution française) qui est le centre d’une grande partie de la réflexion et de la propagande politiques, et de nombreuses manifestations commémoratives. A ce moment le  mot d’ordre est « Tout le pouvoir aux Soviets ». C’est à la fois la base même de toute démocratie populaire et la négation des impératifs d’état, militaires et politiques. Lénine se trouve affronté à la question de l’état sous une forme tout à fait nouvelle. C’est, comme pour toute révolution, la guerre intérieure et la guerre extérieure. Mais se pose la nécessité urgente, brûlante, de ne pas ajouter simplement une révolution aux autres. La nécessité d’un tournant de l’Histoire. Et voilà que les régiments de moujiks reviennent du front après avoir pour la plupart logé une balle dans la tête de leurs officiers. Ils veulent le pain et la paix. Ils ne veulent plus se battre. Et voilà que les sociaux-démocrates allemands massacrent les communistes allemands pour éviter toute contagion. Les puissances capitalistes, quoique saignées à blanc,  envoient des corps d’armées contre la Russie. Ces troupes font certes preuve d’un entrain mitigé mais la théorie du maillon le plus faible a échoué dans la pratique. Il devait suffire que chaque nation fasse rendre gorge à ses maîtres. Mais aucune nation ne fit rendre gorge à ses maîtres, du moins au bon moment. Dans cette étape nouvelle, comment comprendre que le tiers exclu, ardemment appellé à l’action politique, se soit massivement retiré. Du coup le stalinisme retourna à l’état tel qu’en lui-même, indiscutablement pour sauver la Révolution, ou au moins le pays. Les chinois ont aussi tenté l’aventure ; contre Staline, faut-il le préciser ? Des révolutions nationales ont emboité le pas. Mais la question de l’extinction de l’état reste irrésolue aujourd’hui.

 

Machiavel  et Marx constituent, aux deux bornes d’un monde, des figures symétriques. La question reste : comment s’en débarrasser ? Question vitale, puisque l’état est à la fois l’instrument permanent et le remède relatif au malheur des hommes. Il est certain en tout cas qu’il s’agit toujours de guerres et qu’il faut les gagner.

 

Jean Maffioletti

 

Article publié dans le numéro 35 (décembre 2009) de la revue Chemins de Traverse

 

Les citations de Machiavel sont tirées de la traduction des éditions de la Pléiade. Gallimard, 1952.

Luigi Guicciardini. Considérations à propos des discours de Machiavel sur la première décade de Tite Live. L’Harmattan. 1997.

Eric Hobsbawm. Aux armes citoyens. Deux siècles d’histoire de la Révolution française. La Découverte. 2007.

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