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Articles politiques

Mercredi 8 mai 2002

Un soulagement au goût amer

08-05-02

 

 

 

Le second tour des présidentielles a heureusement écarté la menace du Front National. Mais qui à gauche pourrait aujourd'hui se réjouir de la situation actuelle ? Cette "victoire" laisse un goût plus qu'amer...

Personnellement, j'ai voté Chirac. D'autres parmi nous ont préféré s'abstenir ou voter blanc. Comme des millions d'électeurs, j'ai voté Chirac avec beaucoup de réticence, mais toutefois sans hésitation démesurée. Plusieurs raisons avaient guidé mon choix.

D'abord, j'ai considéré qu'il valait mieux voter pour " SuperMenteur " plutôt que de voir " SuperMenteur+SuperFascho " faire un bon score, ce qui aurait, à court terme, par le poids politique qu'aurait alors représenté le Front National, distrait ce qui reste des forces encore réellement de gauche dans leur lutte pour la défense de leurs idées.

Ensuite, je n'ai jamais partagé l'analyse de ceux qui, à gauche, prônaient un pourrissement de la situation, et qui allaient même parfois jusqu'à souhaiter assister à l'accession de Le Pen au pouvoir, avec l'espoir que cela entraînerait des soulèvements populaires. Compte tenu de l'évolution des sociétés industrialisées lors des dernières décennies, mais aussi des leçons que l'on peut aisément tirer des aventures armées qui ont pu avoir lieu dans ce contexte, il est certain qu'une telle situation ne pourrait profiter qu'au pouvoir en place et au renforcement de l'Etat policier. N'oublions pas en outre le nouveau paramètre qui influe sur toute politique nationale ou internationale depuis le 11 septembre, à savoir l'appui apporté par les Etats-Unis à ce qu'ils appellent "la lutte antiterroriste". On a bien vu ceux que l'on désigne par là : pas seulement les "vrais" terroristes, ceux qui perpétuent des attentats aveugles, mais aussi tous ceux qui résistent à l'injustice et à l'oppression. A cet égard, le soutien apporté par Bush au criminel de guerre Sharon dans ses exactions en Cisjordanie ne laisse aucun doute quant au soutien qu'il apporterait à un Le Pen au pouvoir (et ce, bien entendu, malgré les déclarations médiatiques de Powell).

Un soulagement au goût amer, donc, d'autant que rien n'est joué.

D'abord, le second tour des élections a montré que si Le Pen a été cantonné dans ces précédents scores, son socle électoral est solide et bien réel.

Ensuite, chacun sait que le véritable gouvernement (et donc les lois qui seront votées, les orientations prises, etc.) ne sera constitué qu'en fonction du résultat des législatives. Or, je reste persuadé que quel que soit ce gouvernement, qu'il soit de droite ou de gauche, nous aurons une politique centriste.

Si la droite l'emporte, elle mettra bien évidemment sa politique en oeuvre, mais certainement en tenant compte à la fois des désirs exprimés par les électeurs lors du premier tour des présidentielles, et aussi du "consensus" qui a porté Chirac au pouvoir grâce aux voix de gauche. Car comme le déclarait Mamère sur TF1, si jamais un Président de la 5e République n'a obtenu un tel score, jamais non plus il n'aura été aussi "mal élu".

Si la gauche plurielle l'emporte, c'est le Parti Socialiste qui imposera sa politique : les poids respectifs des Verts et d'un PC laminé ne pèseront guère dans la balance. Or les caciques du PS, malgré leurs déclarations fracassantes, n'ont visiblement pas retenu la leçon du premier tour. Champions du double langage, ils continuent à parler à gauche (et encore... seulement lorsqu'il s'agit d'idées générales) et à agir en lorgnant à droite. Les ténors du PS campent sur une position politique désastreuse : si les électeurs ont boudé les bulletins PS, ce n'est pas à cause de la politique qu'ils ont mise en oeuvre (les dirigeants), mais parce qu'ils n'ont pas compris (les électeurs) tout le bien fondé de l'action du gouvernement Jospin. Les électeurs de gauche sont des abrutis qui ne savent pas lire entre les lignes...

Le laminage du PC ne porte pas non plus à un soulagement serein. Que l'on soit ou non adhérent de ce parti, sympathisant ou non, il est indéniable qu'au fil des ans le PC a tourné les dos à ce qui faisait sa raison d'être, à savoir son électorat populaire et les idées et les combats qui y sont liés, pour se consacrer, de fait et malgré l'illusion proclamée de " tirer le gouvernement vers la gauche ", à une politique politicienne qui l'a progressivement vidé de sa substance. Or, le rôle que le PC jouait à gauche ne saurait être à l'heure actuelle repris par aucun autre parti. Le vide ainsi laissé, même momentanément, est une aubaine pour les extrêmes de droite comme de gauche. Cette situation ne saurait s'assainir que si le PC trouvait la force et le courage de se remettre en question, et choisissait de retrouver certains des principes et des idéaux qui ont fait sa force.

A l'extrême gauche, occupée par les trotskistes dans les élections, l'attrait vient essentiellement de la capacité restée intacte de proposer des projets et des débats soutenus par de véritables approches théoriques et politiques (là encore, que l'on soit ou non d'accord avec ces projets), et non pas par ces longues litanies de gestion comptable en cours dans les autres partis. C'est bien ce qui a conduit un certain nombre d'électeurs du PS et du PC à voter pour l'extrême gauche, quittes ensuite à s'étonner de la position prise par Arlette Laguillier lors du second tour, position pourtant en parfaite concordance avec la logique de Lutte Ouvrière.

 

 

 

Mais les partis, et c'est un lieu commun que de le dire, sont devenus des institutions où l'appareil de parti supplante les consciences, et dans lesquelles les changements structurels et idéologiques sont lents et difficiles. Or, nous en sommes convaincus à Vendémiaire, l'avenir appartient à de nouvelles structures et surtout, ce qui en est le fondement, à une nouvelle approche citoyenne et politique. Le choc du premier tour a quelque peu réveillé les consciences. Il nous faut éviter de laisser aux hommes politiques le soin de les rendormir avec des discours lénifiants. Il faut retrouver la dynamique qui présidait jadis aux choix politiques de chacun. Loin des farces électorales, il faut réintroduire de véritables débats d'idées, de projets de sociétés, c'est-à-dire retrouver le chemin de la théorie politique, et faire en sorte que ces débats, quand ils existent encore, sortent des  îlots intellectuels où ils se cantonnent pour, de nouveau, concerner l'ensemble des citoyens. Qui aujourd'hui lirait encore un Louis Althusser, un Georges Politzer ou un Raymond Aron ? On lit les mémoires plus ou moins trafiquées, saupoudrées de " révélations " et de ragots, des stars de la politique de droite et de gauche, ou bien encore les réflexions d'un Juppé chaussant les bottes de Montesquieu.

Je suis convaincu qu'à l'heure actuelle l'avenir réside dans les mouvements de citoyens, dans un grand nombre d'associations, dans toutes les microstructures qui échappent, précisément, à la perversion structurelle des partis. C'est dans les mouvements contre la marchandisation de la culture, dans les mouvements contre la pensée unique et le politiquement correct, dans les mouvements qui défendent certains idéaux comme les Droits de l'Homme, dans ceux qui se battent contre la misère et la précarité, pour le droit à la dignité de chaque citoyen, dans tous ces mouvements épars (la liste serait longue) que se forgeront les nouvelles forces politiques capables de changer l'avenir et les mentalités. C'est en tout cas en ce sens qu'il nous faut oeuvrer.

 

 

 

Bernard Giusti

Ecrivain

Par Bernard Giusti
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Mardi 15 février 2005

OPA sur les services publics

15-02-05

 

 

 

On le sait, sous le prétexte fallacieux de la fameuse « harmonisation européenne » et au nom d'une soi-disant « rentabilisation », les services publics français sont bradés les uns après les autres.

Or, si l'on avance « l'harmonisation européenne », cela signifierait que nos gouvernements successifs n'ont jamais eu aucun poids pour défendre, au niveau européen, les services publics français. Et dans ce cas, si nous n'avons aucun poids, nous ne voyons pas très bien ce que nous faisons en Europe. A moins que les gouvernements de droite comme de gauche n'aient pas vraiment fait le forcing...

Quant à l'argument de la « rentabilisation », il impliquerait que les services publics ne sont pas rentables. C'est exactement l'inverse : c'est bien parce qu'ils sont rentables qu'ils sont bradés. En réalité, les services publics constituent des marchés juteux convoités par le privé. On imagine mal, en effet, des entrepreneurs privés investir dans des entreprises non rentables.

Bien évidemment, ces arguments de « l'harmonisation européenne »  et de la « rentabilisation » ne sont là que pour masquer les méfaits d'un ultra-libéralisme tatchérien en passe de dominer non seulement toute l'Europe, mais tous les pays industrialisés (1).

Il semble que désormais le scénario conduisant à la casse d'un service public, qui à l'origine fonctionnait correctement, soit bien rôdé. Prenons l'exemple de France Télécom : dans un premier temps on rend un service public déficitaire par des investissements hasardeux qui le mènent  au bord de la faillite. Dans un second temps, on augmente les prix sous prétexte de renflouer l'entreprise publique. Ce faisant, en pratiquant des tarifs prohibitifs, on ouvre grand les portes aux entreprises privées qui n'ont plus qu'à s'engouffrer dans la brèche en pratiquant des prix bien plus bas par rapport à France Télécom, mais qui sont cependant largement suffisants pour que ces entreprises privées engrangent des bénéfices juteux. Ce qui est une façon de pousser les utilisateurs dans les bras du privé. Gageons que lorsque France Télécom ne pourra plus utiliser le monopole de l'abonnement téléphonique pour retenir sa clientèle, elle devra réviser ses prix à la baisse...  ou disparaître.

Depuis quelques temps est venu le tour de la Poste, qui est entrée dans cette logique de casse du service public. Les changements sont visibles pour les usagers.  L'ancien esprit de « service public » disparaît à la vitesse grand V. A la place, on forme les nouveaux agents et on « déforme » les anciens en leur inculquant la notion de « rentabilité », en transformant les agents en commerciaux. Le racket est devenu patent : hausse des prix, fermeture des bureaux « non rentables » (qui jouaient pourtant un rôle de premier plan, et surtout assuraient ce pour quoi la poste a été inventée : le service public pour tous), suppression de boîtes aux lettres, suppression de personnel, qualité des services laissant à désirer...

Mais ce sur ce dernier point, la qualité des services, il convient d'apporter une précision, et pour ce faire je raconterai l'anecdote, véridique, d'une vieille dame voulant poster une lettre. La voilà donc au guichet, devant une jeune employée bien formatée par les managers de la Poste. D'abord, la vieille dame apprend que sa lettre, qui pourtant se présente sous forme d'une enveloppe à bulles format 21x27, tout à fait normale, n'est pas une lettre mais un colis ! En effet, après avoir trituré l'enveloppe dans tous les sens, sans se soucier de la résistance du contenu d'ailleurs, l'employée zélée a découvert que l'enveloppe contient un CD. «Ah ! Mais ce n'est pas un document. Vous devez payer le prix d'un colis.» La vieille dame argue que son envoi ne pèse que quelques grammes, mais l'employée n'en a cure. «Votre colis, vous voulez l'envoyer comment ?» « En ordinaire.» répond la vieille dame. «Comme vous voulez.» Suit alors cette phrase extraordinaire : «Mais si vous voulez être sûre qu'il arrive, il faut l'envoyer en recommandé, parce que sinon...» La vieille dame finira par acquitter un prix exorbitant pour un envoi de quelques grammes...

La morale de l'histoire est bien évidemment que la qualité du service à la Poste est déjà dépendant des ressources de chacun. L'égalité devant le service public n'a déjà plus cours. Si vous postez simplement un courrier, vous n'êtes pas sûr qu'il arrivera... ou alors il faut payer plus... Car c'est évident : nous n'affranchissons normalement nos lettres et nos colis que pour permettre aux agents de les mettre à la poubelle, ou «qu'ils se perdent »..! Sinon, il faut payer un supplément.

L'autre enseignement, c'est que tout est bon pour soutirer un maximum d'argent aux usagers, sous les prétextes les plus fallacieux. D'ailleurs on ne parle déjà plus d'usagers mais de « clients ».

Enfin, devant l'inflation des prix, l'agressivité commerciale des employés, la baisse de qualité des services (2), qui s'étonnera que les usagers se précipitent dans les bras du privé lorsque celui va reprendre le «marché postal» ? Si pour un prix inférieur à celui pratiqué par la Poste j'ai l'assurance de voir arriver mon courrier, pourquoi paierai-je plus cher ?

 

 

 

Le bradage des services publics, ce n'est pas demain, c'est déjà au quotidien. Le racket postal actuel est à l'image de ce qui est en train de se mettre en place dans les hôpitaux, à EDF-GDF, dans les transports...

Je parle de racket puisque la Poste a encore le monopole de ce service, et que donc l'usager n'a pas le choix. La Poste, encore service public, peut dès lors pratiquer les prix qui lui conviennent sans que l'usager ait son mot à dire, ce qui fait partie de cette stratégie visant à instaurer l'ultra-libéralisme. Lorsqu'il s'agissait d'un service d'Etat, les politiques ne tenaient pas à se mettre trop à dos la population en exagérant la hausse des prix. Aujourd'hui, les politiques pensent s'être déchargés de toute responsabilité en privatisant à tour de bras après avoir mis en place une phase de "semi-public" réputé indépendant du pouvoir. Mais ils restent les premiers et seuls responsables de la dégradation actuelle.

Nous devrons nous en souvenir lorsque nous mettrons nos bulletins dans les urnes. Notamment, les partisans du Oui à la Constitution européenne ne peuvent pas ignorer que cette Constitution signera l'arrêt de mort d'une des principales fonctions de la République, le service public pour tous.

 

 

 

Michel Strausseisen

 

 

 

 (1) Par « ultra-libéralisme tatchérien » il faut évidemment entendre cette approche économique qui n'a qu'un seul principe : le profit à tout prix, à n'importe quel prix. Dans cette optique, plus les profits sont grands, plus le coût humain l'est aussi, mais ce dernier est tenu pour négligeable. Bien qu'historiquement liés, l'ultra-libéralisme de Tatcher et de Bush et le libéralisme gaullien n'ont pas grand chose à voir.

(2) Pour un utilisateur régulier, il faut compter un certain pourcentage de « courrier égaré »...

 

 

Par Michel Strausseisen
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Samedi 4 novembre 2006
Par Philippe Marlière (Maître de conférences en science politique à l’université de Londres)

Selon ses partisans, la candidature de Ségolène Royal s’impose pour deux raisons « rédhibitoires » : 1) leur candidate est la mieux placée pour rassembler les socialistes et la gauche ; 2) les sondages la plébiscitent.
 
La campagne interne est en train de nettement infirmer le premier argument. Loin de rassembler les socialistes et la gauche, Ségolène Royal apparaît diviser profondément son camp. En dépit de l’embargo des médias voulu par le camp royaliste, le rassemblement du Zénith a souligné combien les contours flous et ambigus de son discours avaient fini par exaspérer un auditoire plutôt bien disposé à son égard au début de la soirée. Le « blairisme à la française » de Mme Royal (35 heures, carte scolaire, jurys populaires, encadrement militaire des jeunes délinquants) heurte en effet un nombre croissant de militants socialistes qui s’informe et débat. Quoi de plus normal pour des socialistes français de s’émouvoir des lourds emprunts à un homme d’Etat qui est couramment présenté comme le consolidateur du thatchérisme ?
 
Reste le deuxième argument, celui de sondages exceptionnellement flatteurs pour Ségolène Royal. Une certaine presse ne se prive jamais de rappeler que Laurent Fabius est « toujours bon dernier dans les sondages », « loin derrière Mme Royal ». Mais de quels sondés s’agit-il ? De « sympathisants socialistes ». Rappelons d’abord une évidence : ce sont bien les militants qui seront appelés, les 16 et 23 novembre, à choisir le candidat socialiste et non les « sympathisants ». Pourquoi dans ce cas continuer à nous bombarder de sondages qui ne concernent en aucune manière la population électorale du moment ? Y aurait-il quelque tentation de la part des médias d’influencer l’issue de ce scrutin ? Troublant, n’est-ce pas ? Mais regardons de plus près le stratagème et on s’aperçoit que la ficelle est vraiment grosse. Demandez à un politologue ce qu’est un « sympathisant socialiste » et il sera bien à la peine de vous répondre. S’agit-il d’un électeur qui vote fidèlement pour le PS, occasionnellement ou simplement d’un transfuge de la droite qui s’apprête à voter socialiste pour la première fois ? Ces distinctions importent car elles renvoient au degré de proximité et de familiarité avec le PS, ses débats, sa culture et à une connaissance plus ou moins fine des enjeux de ces primaires. Nous ne le savons pas. Nos sondeurs continuent imperturbablement de nous présenter ces « sympathisants » comme une catégorie politiquement homogène. En réalité, ces sondages reposent souvent sur des échantillons ridiculement petits et sont aussi fiables que les sondages « micro-trottoirs » dont sont friands les journalistes en mal d’inspiration. Ces échantillons ne sont ni fiables, ni représentatifs, d’un point de vue scientifique. Ce sont des artefacts d’opinion car ils fabriquent de toute pièce un point de vue qui n’existe que dans l’esprit des… sondeurs. Sonder les « sympathisants » socialistes dans le cadre de ces primaires, c’est donc aussi pertinent que d’aller recueillir le point de vue du peuple allemand lors de la campagne référendaire française au printemps 2005…
 
Mais il y a pire. La plupart de ces sondages, nous l’avons vu, sont grossièrement exécutés, au mépris des règles déontologiques élémentaires (échantillons minuscules et non représentatifs). Certains sondages imposent carrément une problématique aux sondés. Pour enfoncer le clou de la démonstration (c’est-à-dire pour pouvoir affirmer que Ségolène Royal est réellement plébiscitée par le « peuple des sympathisants socialistes »), il leur faut aussi montrer que la candidate est la « plus compétente » des trois dans tous les domaines : affaires étrangères, social, économie, culture, sports, etc. Ici, ces pseudo-sondages frisent le ridicule et sont franchement hilarants. Avant que la campagne interne ne démarre, Ségolène Royal devançait  ses concurrents de 20 à 40 points dans tous les secteurs de gestion. Sacrebleu, Mme Royal est assurément une super candidate ! Mais qu’est-ce qui permettait alors aux sondés d’émettre des points de vue aussi tranchés dans des domaines aussi divers et techniques ? Mystère.
 
Venons-en au fait : ces sondages sont une vaste entreprise de décervelage (ou d’intimidation) à l’endroit de militants socialistes désorientés, qui s’apprêtent, la mort dans l’âme, à voter pour la « madone des sondages » pour éviter un « nouveau 21 avril ». Certains ne s’y sont résolus que parce qu’on leur assure – sondages à l’appui – que Mme Royal est la « seule candidate capable de battre la droite ». Allons jusqu’au bout du raisonnement. Comment croire un instant que Laurent Fabius soit « scotché » aux 10-15% d’intentions de vote que lui prédisent les « sondages » ? Comment un candidat qui vient de réunir 21% des voix militantes sur son nom et ses idées au dernier congrès du PS, qui recevra la majorité des voix du NPS, des MJS, une minorité de celles de Rénover Maintenant, l’intégralité des voix de FMDS (Dolez-Filoche) et aussi celles de certains jospiniens, pourrait effectivement être si largement distancé ? A vos calculettes et faites l’addition ! La manipulation médiatico-sondagière est ainsi révélée. Ces pseudo-sondages n’ont d’autre objectif que de tenter d’imposer aux militants socialistes, de l’extérieur, la candidate des grands groupes de presse (…et des caciques du PS) !
 
Les seuls sondages qui, aujourd’hui, auraient un sens, seraient ceux effectués auprès de militants socialistes. Cas hypothétique, car évidemment cela n’arrivera pas : imaginons qu’un institut de sondages interroge une grosse fédération du PS (le Nord, par exemple). Un tel sondage révélerait aujourd’hui des intentions de vote pour Laurent Fabius de 2 à 3 fois supérieures à celles enregistrées par ces sondages manipulateurs. Tout à coup, le « candidat distancé » ne le serait plus ! On comprend donc pourquoi les grands groupes de presse sarko-blairistes ne commandent pas de tels sondages. Le soutien intra-partisan en faveur de Fabius serait enregistré à son niveau réel, c’est-à-dire en deuxième position et probablement talonnant Mme Royal et la candidate « plébiscitée » par les sondages ne le serait plus...
 Camarades, la « madone des sondages » est un mythe. Vous pouvez donc tranquillement voter selon vos convictions socialistes.


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Passages médias Gérard Filoche :
Aux arènes de France mercredi 15 novembre
Articles prévus dans Vsd, Toc, le Nouvel Observateur en novembre
Par Gérard Filoche
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Mercredi 8 novembre 2006

Saddam Hussein a été condamné à la pendaison. Peu de gens regretteront ce tyran sanguinaire. Pourtant, comment pourrait-on partager l’enthousiasme d’un George Bush se félicitant d’une « victoire de la démocratie » ? Car tout au long de ce procès, les principes élémentaires de la justice et de la démocratie auront été bafoués.

A commencer par les juges de Saddam Hussein, choisis par le gouvernement américain, ce qui d’emblée a exclu toute idée de procès équitable. Ensuite, il y a eu les pressions incessantes exercées sur les avocats par les autorités américano-irakiennes, les assassinats d’avocats ou de témoins de la défense, l’impossibilité pour les avocats survivants d’accéder aux dossiers de l’instruction, etc., etc. Les irrégularités et les manœuvres honteuses de juges aux ordres ont transformé ce procès en une vaste mascarade, une caricature de justice digne des pires dictatures.

Quand George Bush se réjouit de cette « victoire de la démocratie », sait-il seulement de quoi il parle ?  Ce procès aura été une insulte pour tous les démocrates de la planète. Bush et ses amis ont une curieuse conception de la démocratie : ne viennent-ils pas de faire voter une loi légalisant la torture pour les « terroristes » ? On le sait, le terme de « terroriste », surtout dans la bouche des dirigeants américains, est une notion des plus floues, et n’importe qui pourra se retrouver qualifié de « terroriste » selon les besoins, et surtout selon la nécessité de faire taire les oppositions.

Le but de cette mascarade aura été d’éliminer un témoin gênant, Saddam Hussein, et ses dossiers sur les accords passés avec les Occidentaux, du temps où ceux-ci fermaient les yeux sur ce qui se passait en Irak.

Il reste que cette caricature de justice américano-irakienne fera bien peu, je le crains, pour donner au monde, et pas seulement au monde musulman, une image positive de la démocratie à l’occidentale.

 

Michel Strausseisen

 

 

05-11-06

 

 

Par Michel Strausseisen
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Lundi 27 novembre 2006

Deux réponses à un article publié dans le quotidien Libération à propos de la crise du microcrédit en Inde : "La microfinance : qui se soucie des clients ?" par Isabelle Guérin, Marc Roesch et Cyril Fouillet, Institut français de Pondichéry/IRD/CIRAD  /  "La microfinance mise en péril par le néolibéralisme" par Jean-Michel Servet IUED de Genève, auteur de Banquiers aux pieds nus. La Microfinance (Paris, Odile Jacob, 2006)

La microfinance : qui se soucie des clients ?
Par Isabelle GUERIN, Marc ROESCH et Cyril FOUILLET

L'article de la professeure Esther Duflo, revenant sur la crise qui secoue la microfinance dans l'Etat d'Andhra Pradesh (Libération du lundi 30 octobre 2006) est symptomatique d'un secteur faisant parfois, volontairement ou non, le jeu de la désinformation. En se focalisant sur un argumentaire visant à montrer que l'Etat Indien devrait se désengager du secteur concurrentiel de la microfinance et s'en tenir à la « réguler », la professeure Duflo omet l'essentiel, et par là même détourne le débat. Elle « oublie » dans son article de mentionner l'origine de la crise : de nombreux cas de suicides de personnes surendettées, en partie du fait de la microfinance. L'essentiel n'est-il donc pas de revenir sur la situation de la population touchée et les dérives d'un secteur en pleine croissance plutôt que de faire preuve de cynisme en écrivant qu'« il y a certainement du vrai dans certaines des accusations du gouvernement » et en concluant : « mais ce que cette crise nous apprend, c'est surtout que la concurrence acharnée n'est pas bonne pour la microfinance » ?
A la suite de cette crise survenue en début d'année, une association régionale de microfinance (l'Andhra Pradesh Mahila Abhivruddhi Society, APMAS) a fait un bilan de la situation. Les conclusions de ce rapport interne de ont été présentés, devant une assemblée réunissant à la fois, institutions de microfinance (IMFs), associations ainsi que banques et institutions financières. Ce rapport révèle que les deux tiers des clients du district (département) où les faits se sont déroulés ne connaissent pas le taux d'intérêt et la méthode de calcul du prêt qu'ils avaient en cours. Plus grave encore et révélateur des effets néfastes des outils microfinanciers, la dépendance vis-à-vis des usuriers et grands propriétaires terriens s'est accrue à la suite d'octrois de microcrédit dans plus du quart des cas ! On ne reviendra pas sur les tortures morales et physiques qui ont fait les choux gras de la presse et qui ont été confirmées par cette étude.
Le problème essentiel, finalement, c'est que personne ne semble se soucier réellement du sort du client. Les articles, les conférences, les ouvrages se multiplient sur la question du refinancement des institutions de microfinance (IMFs) et de leur accession aux marchés privés afin d'élargir leur potentiel - cette fameuse idée de 'building inclusive financial systems'. Les plus importantes IMFs embauchent des spécialistes en marketing pour développer des campagnes de promotion de prêts et assurances en direction de ces pauvres potentiellement rentables ! Mais s'inquiète-t-on de savoir si les clients sont en mesure d'absorber ces nouveaux prêts, ces nouveaux prélèvements ?
La crise de l'Andhra Pradesh révèle à nos yeux un problème fondamental : la frénésie d'acteurs privés et publics pour des motivations qui n'ont pas grand-chose à voir avec la lutte contre la pauvreté. Nouvelle niche commerciale pour les uns et captation de banques de votes pour les autres.
Si les banques privées font de toute évidence preuve d'un appât du gain outrancier, la dimension populiste et démagogique des programmes de microfinance publics doit également être soulignée. Certes, ils sont moins chers, mais leur mode de fonctionnement n'est guère plus recommandable. En Andhra Pradesh comme au Tamil Nadu, les Etats se sont fixés des objectifs ambitieux en termes de nombre de « pauvres » à atteindre. Aujourd'hui, en Inde, ce sont encore eux qui sont les principaux promoteurs de la microfinance, or ils ont besoin des Organisations Non Gouvernementales (ONGs) pour atteindre leur cible. Dans un certain nombre de zones où la « densité » d'ONG est faible, l'Etat a largement incité pour le pas dire obligé les ONGs présentes à créer des « groupes d'entraide » et les organiser en microfinance sous la menace (voilée) de leur retirer certaines subventions. Celles qui dépendent de fonds publics considèrent qu'elles n'ont donc pas eu le choix. Or faire de la finance, même pour les pauvres, ne s'improvise pas. La reconversion massive et rapide d'ONGs en prestataires financiers est difficilement compatible avec un minimum de professionnalisme (sans parler du fait que ces mêmes ONGs délaissent d'autres missions, peut-être plus utiles que la microfinance).
Cette crise est peut être l'occasion unique de retourner vers les clients, de leur redonner la parole, de reprendre conscience que la priorité n'est peut-être pas de « placer du crédit » au pauvre, mais qu'ils ont besoin de se nourrir, se soigner, et pour cela il faut de l'emploi, des rémunérations, de la formation. Une véritable réflexion sur la microfinance ne peut se faire au final qu'à partir d'une approche compréhensive, id est, s'intéressant au sens que chaque acteur donne à sa propre conduite et non au sens que l'on aimerait bien lui prêter.
Après l'emballement dû à l'année de la microfinance et la remise du prix Nobel de la paix au professeur Yunus, il serait temps de reprendre son calme, pour éviter que d'autres crises ne surgissent.
Terminons sur ce proverbe Tamil : « Si vous ne vous acquittez pas de votre dette, vous devrez la rembourser auprès de la déesse Mâri-Mâri ». Mâri-Mâri est une représentation de la déesse Durga qui peut vous transmettre de petites varices. La signification de ce proverbe est qu'il ne faut pas jouer avec un créditeur puissant.



La microfinance mise en péril par le néolibéralisme
Par Jean-Michel Servet professeur à l'IUED de Genève, fondateur du programme de recherche sur la microfinance à l'Institut français de Pondichéry (Inde) et auteur de Banquiers aux pieds nus. La Microfinance (Paris, Odile Jacob, 2006).


L'éloge du microcrédit est aujourd'hui tel qu'il semble inconvenant d'interroger ses limites. Trop de mythes circulent aujourd'hui autour de la nature, de l'impact et des effets du microcrédit pour qu'il ne soit pas urgent d'égratigner quelques préjugés. Le dernier sommet du Microcrédit ouvert à Halifax le 12 novembre dernier vient d'apporter un bémol aux ardeurs inconsidérées et souligne les limites actuelles de cette forme d'intervention financière, en particulier sa faible implantation relative dans les zones rurales et pour le financement de l'agriculture.

Les illusions largement propagées par les médias risquent, après une période d'euphorie quasi générale, quand les limites de cette technique financière apparaîtront et que les déceptions grandiront, de provoquer le rejet d'une technique qui, employée avec modération dans des circonstances locales opportunes et avec des méthodes d'accompagnement appropriées, révèle quelques efficacités dans la lutte contre l'exclusion financière et pour le développement local. Mais pour éradiquer la pauvreté, il faudrait une volonté bien plus forte que de petits prêts, une microfinance qui échappe aux préceptes néo-libéraux et des interventions considérables notamment dans les domaines de la santé, de la formation et des communications.

Dans un article publié dans le quotidien Libération du 30 octobre dernier sous le titre « Inde, la microfinance en crise », Esther Duflo accuse les autorités indiennes de bloquer l'essor du microcrédit. Il est surprenant de constater que cette universitaire franco-américaine taise la cause essentielle de la décision prise de combattre certaines formes d'usure : le gouvernement indien était notamment confronté à une vague de suicides de paysans sur-endettés. Cette professeure au Massachusetts Institute of Technology et certains de ses étudiants collaborent à Chennai avec le CMF, un institut soutenu par des banques pour renforcer leurs outils d'investissement financier et leurs espoirs de profit dans la microfinance. Il est difficile d'imputer, comme elle le fait, toutes les vertus aux organisations de microcrédit et tous les vices à l'État, lorsque l'on sait qu'au Bangladesh la Grameen Bank elle-même a été confrontée en 2000 à une montée considérable du nombre de prêts non remboursés. Elle a dû abandonner le modèle du microcrédit solidaire de petits groupes au profit de prêts individuels. Or la banque fondée par Muhammed Yunus bénéficie depuis longtemps d'un soutien considérable du gouvernement du Bangladesh, en particulier à travers une défiscalisation qui lui permet en contrepartie d'offrir des bourses d'études à certains enfants de ses clientes ou des prêts sans garantie à 50.000 mendiants.

À qui fera-t-on croire que la « libération » totale des taux d'intérêt, prônée par Esther Duflo, soit la bonne solution pour développer une inclusion financière des pauvres ? Au Pérou, des institutions de microcrédit prêtent à 5% par mois et pourtant elles ne desservent pour l'essentiel que des populations au-dessus de la ligne de pauvreté dans les zones urbaines. Elles laissent les organisations non gouvernementales subventionnées intervenir dans les zones rurales de grande pauvreté et où les densités de populations sont faibles et l'illettrisme élevé. Au Brésil des acteurs de la microfinance réclament une limitation des taux d'intérêt pratiqués. Cette proposition d'abandon de la limite du taux d'usure est aussi défendue en France par Maria Nowak, fondatrice de l'ADIE, pour permettre, nous dit-elle, l'essor du microcrédit. Comment peut-on croire que la création de 40.000 ou de 60.000 micro-entreprises par an permettra d'absorber dans ce pays trois millions de chômeurs et de travailleurs à temps partiel non consentis. Doit-on accepter le démantèlement de ce filet de sécurité pour un effet aussi limité. Où se situe la solidarité dans pareille proposition ?

Affirmer, pour encourager des placements étrangers dans le microcrédit, que le risque pour les prêteurs est y faible parce que les taux de remboursement seraient élevés (un niveau de 99% est cité par Esther Duflo) est méconnaître le fait que nombre d'organisations (et parmi elles la Grameen Bank du Bangladesh ou l'Adie en France) pratiquent le rééchelonnement de nombreux prêts. C'est une pratique courante des prêteurs privés informels qui recherchent un versement régulier des intérêts et non un remboursement du capital prêté, un peu à la manière d'un propriétaire qui perçoit un loyer de ses locataires et ne cherche pas à leur vendre l'appartement. On observe alors une forte dépendance des clients des organisations de microcrédit, qui donc libère bien peu d'entre eux. Il ne faut pas en rester à l'observation des risques individuels (que certaines organisations couvrent par des assurances obligatoires) mais analyser les risques collectifs liés aux conditions climatiques, politiques, économiques, etc. qui frappent brutalement certaines régions et qui font que des réseaux paraissant jusque-là solides s'effondrent soudainement quand des aides extérieures ne viennent pas combler les déficits internes. Il existe des opportunités reconnues par certains fonds d'investissement acceptant des risques élevés, des placements éthiques ou de partage, etc. Toutefois, leur nombre est limité et surtout cet apport extérieur n'est généralement pas le plus grand besoin des pays en développement ? Une étude menée par le Fonds monétaire international en 2004 montrait que sur 54 pays africains, 50 étaient en situation de sur-liquidité, ce qui n'empêche pas certains d'y vanter l'apport de fonds pour le microcrédit. La même observation peut être faite dans un grand nombre de pays en développement. Plus que de transferts de fonds dans le sens Nord-Sud, ces pays ont besoin de fonds de garantie internationaux et locaux encourageant les banques locales à prêter.

Seule une myopie néolibérale donne à penser que l'imputation de tous les coûts aux bénéficiaires de certains services soit en tout lieu et en tout temps une panacée. Les subventions sont une nécessité en matière de santé, d'éducation, de fourniture d'eau potable ou de communication. Elles le sont aussi pour rendre accessibles des services financiers à des populations matériellement démunies. Ils sont devenus indispensables dans un contexte de financiarisation croissante.

Un grand nombre de commentateurs du microcrédit confondent pauvreté et exclusion financière. Dans les pays en développement, la masse de la population qui n'a pas accès à des services financiers est beaucoup plus large que la population dite pauvre. Pour le comprendre imaginons une pyramide. À sa base se trouvent les populations en permanence en dessous de la fameuse ligne de pauvreté. Contrairement à nombre d'idées reçues le microcrédit s'adresse exceptionnellement à cette clientèle et quand il le fait les risques de surendettement sont considérables. Il peut être criminel d'y propager sans réserve le microcrédit. Au-dessus de la ligne de pauvreté se trouvent des populations qui de façon chronique se trouvent en situation de pauvreté ; elles ne le sont pas de façon permanente et connaissent une situation de plus ou moins forte précarité. Pour elles des services d'épargne et d'assurance sont souvent plus pertinents que le microcrédit. Enfin entre ces populations et la pointe de la pyramide, que constituent les populations financièrement intégrées, se trouvent une masse de petits producteurs, de petits commerçants et de petits salariés qui peuvent offrir à certaines formes adaptées de microcrédit une véritable opportunité. Très peu d'organisations de microfinance appliquent des critères rigoureux pour une définition précise du degré supposé de pauvreté de leurs clients. Nombre se contentent d'affirmer qu'elles interviennent dans des zones rurales ou péri-urbaines qui comptent beaucoup de populations pauvresŠ En matière de crédit pour des activités économiques, on observe des cas de captations des prêts par des élites paysannes et une très forte exclusion du financement des activités agricoles à long terme au profit du financement du commerce et des transports. En privilégiant des clientèles en réalité au-dessus de la ligne de pauvreté et sans que soient apportés des services de base, coûteux pour les finances publiques, aux populations les plus démunies, le microcrédit présente un risque fort d'accroître un peu plus les inégalités et ne peut pas prétendre être une forme de solidarité.

Esther Duflo écrit : « les familles de pauvres ne manquent pas d'occasions d'investir, mais seulement de garanties bancaires ». Cette idée, qui est le fer de lance de la justification de la « libération » des taux d'intérêt, est largement répandue dans les médias. Or, parmi les populations pauvres ces petits prêts ont rarement pour finalité principale l'investissement productif et, dans de nombreux contextes, les opportunités de diversification des activités productives sont, pour ces populations, limitées du fait d'un engorgement rapide des marchés. Les études d'impact menées notamment dans le cadre de l'Institut français de Pondichéry sous la direction d'Isabelle Guérin et de Marc Roesch montrent bien que pour des populations à faibles revenus les petits prêts peuvent améliorer la gestion des budgets familiaux (en faisant la soudure entre les périodes de besoin et celles de perception des revenus). Ils stabilisent des petites activités entrepreneuriales, ce qui est fort utile. Mais, ces microcrédits sont utilisés le plus souvent pour des dépenses de santé, d'alimentation et pour le logement. Ceci prouve le caractère indispensable de ces prêts ; mais, ces dépenses l'emportent de loin sur les investissements créateurs de revenus, qui permettraient un fort prélèvement via les taux d'intérêt par les institutions de microcrédit. Aucune preuve n'a jamais été fournie que le microcrédit permettait globalement d'accroître durablement les revenus de ses emprunteurs pauvres. Les success stories de telles ou telles emprunteuses sont des instruments médiatiques et n'ont pas de valeur représentative et ne prouve pas un accroissement durable des revenus des emprunteurs pauvres. En 1996 alors que la médiatisation de la Grameen Bank était de plus en plus forte une étude avait montré que 55% de ses clientes n'arrivaient toujours pas au bout de huit ans d'emprunts à satisfaire les besoins alimentaires de base de leur famille. Cela n'a jamais empêché les adeptes du microcrédit d'affirmer que la Grameen était un modèle reproductible, sans remarquer que le succès tout relatif de celle-ci se faisait dans un pays aux densités exceptionnelles (plus de mille habitants au km2) et par une sous-rémunération des employés, ce qui permet de réduire considérablement les coûts de distribution des crédits. Comment comprendre que le Bangladesh compte environ 12 millions de clients de ce type de structures financières (ce qui permet en tenant compte des liens familiaux que peut être près de 60 millions de personnes en bénéficient sur une population totale de 147 millions d'habitants) alors que ce pays est encore parmi les « moins avancés » ? La même remarque peut être faite à propos du taux de population dite pauvre en Bolivie, pays qui a aussi connu de façon tout aussi intense la prétendue révolution du microcrédit. Faute d'accroître de façon sensible les revenus des pauvres, le microcrédit peut conduire à leur surendettement et créer alors plus de drames que d'espoirs parmi les plus démunis. Le cas de l'Inde est probablement le plus pathétique sans toutefois être exceptionnel. La Bolivie a connu aussi des crises de surendettement du fait d'une expansion inconsidérée de certaines institutions de microcrédit. Le microcrédit ne peut prétendre être un élément majeur pour accroître les revenus et donc ne peuvent prétendre être un élément majeur pour éradiquer la pauvreté.

Esther Duflo conclut son article par une profession de foi : « ce qu'un gouvernement devrait faire, plutôt qu'être l'une des parties de la compétition, c'est fournir à tous les acteurs un cadre pour réguler la concurrence ». Il serait tout aussi possible de rejeter la responsabilité sur les institutions de microcrédit qui n'ont pas créé en se concertant des centrales de partage d'information sur les dettes privées (ce que l'on rencontre en Amérique latine). Tenant compte des particularités de l'Union indienne, en particulier une densité de population beaucoup plus faible que celle du Bangladesh voisin et une densité bancaire parmi les plus élevées du monde, les autorités indiennes ont depuis plus d'une dizaine d'années appuyé le développement de groupes locaux d'épargne et de crédit (appelés self help groups) avec adossement bancaire. Cela signifie que les banques indiennes sont obligées de répondre à la demande de crédit de ces groupes de base ; c'est donc la communauté financière qui supporte une fraction des coûts induits par cette lutte contre l'exclusion bancaire ; une politique que l'on peut comparer au CRA américain. Les autorités du Bangladesh ont soutenu un modèle de microcrédit solidaire ; les autorités indiennes en privilégient un autre. À lire Esther Duflo on a la fâcheuse impression que quand un État soutient des principes néolibéraux, c'est un bon État et que, quand il adopte un autre modèle, cet État est mauvais. Les milliers de morts que le surendettement provoque semblent peu importer à cette thuriféraire du marché pourvu qu'elle puisse espérer tester l'efficience de ses préjugés. Le gouvernement indien résiste face aux séductions du néolibéralisme. Doit-on le lui reprocher ? Les tremolos anti-étatistes sont de triste mémoire. Après le coup d'état de septembre 1973 au Chili, des émules de l'école de Chicago s'étaient rués à Santiago pour appuyer le général Pinochet. L'Inde doit-elle aujourd'hui sans réagir supporter les intrusions de prétendus experts en microcrédit alors que ses gouvernements démocratiquement élus ont souhaité favoriser un autre modèle. Il existe une multiplicité de modèles de microfinance. Les excès de certaines organisations de microcrédit sont la cause même de cette intervention publique.

Le microcrédit est devenu une mode, notamment parmi nombre de ceux qui naguère soutenaient les politiques macro-économiques d'ajustement structurel. Fort heureusement, aujourd'hui la microfinance ne se limite pas au microcrédit. Une épargne en sécurité est souvent un service plus important que le crédit. Les transferts financiers pour les migrants, la microassurance, se développent. Toutefois là où manquent hôpitaux, dispensaires, médicaments et médecins, ce n'est pas la microassurance qui, par miracle, les fait apparaître spontanément sous le simple effet de la demande. Pour assurer les transferts financiers des migrants, il faut une sécurisation importante des systèmes de paiement. Proposer des services qui n'existent pas est plus source de dysfonctionnements que d'efficacité. Les besoins en eau, en éducation, en santé, en latrines, en égoûts, en transport notamment sont, pour les pauvres, des besoins plus urgents à résoudre. La microfinance peut être un filet de sûreté pour les plus démunis, mais le microcrédit ne peut qu'exceptionnellement être un facteur de croissance. Nombre de banquiers aux pieds nus méritent notre admiration. Mais, tous, loin s'en faut, sont un modèle pour l'économie sociale et solidaire, à l'encontre de ce que certains croient naïvement. En matière de microcrédit, le néolibéralisme présente deux visages. Celui souriant de Muhammed Yunus, désormais candidat déclaré à la présidence du Bangladesh, et celui moins affable de nouveaux usuriers dans les campagnes indiennes dont certains universitaires occidentaux se font les avocats.

Pour une analyse de la crise de certaines organisations de microcrédit en 2006 en Inde voir :
http://microfinancement.cirad.fr/fr/news/news.html
18 avril 2006 Marc Roesch
25 avril 2006 Cyril Fouillet
Pour une analyse générale du contexte du surendettement en Inde :
Pollin Robert [2005], Contours of Descent, U.S. Economic Fractures and the Landscape of Global Austerity, London/New York, Verso, New Edition


(transmis par J.-M. Servet)

Par Michel Strausseisen
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