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19 mars 2017 7 19 /03 /mars /2017 14:17
 
Roumanie manifestation contre corruption

Le 18 janvier dernier, le gouvernement roumain annonçait des amendements au Code pénal, au motif de réduire la surpopulation carcérale. En réalité, ils avaient pour but de protéger ou de libérer des politiciens corrompus liés au Parti Social-Démocrate (PSD), qui est au pouvoir depuis les législatives de décembre 2016. La réaction à cette annonce du gouvernement fut immédiate : plusieurs milliers de personnes sont descendues dans les rues de Bucarest et d’autres villes.

Le président Klaus Iohannis [1] – élu en 2014 – et son Parti National Libéral (PNL) ont profité de ces manifestations pour dénoncer les « politiciens criminels » du PSD. Quand on sait que Iohannis est personnellement lié aux capitalistes les plus corrompus du pays, c’est un comble !

Le 29 janvier, ils étaient 90 000, dans le pays, à manifester et crier : « voleurs ! », ce qui a poussé le Premier ministre PSD Sorin Grindeanu à organiser un débat public, puis à annoncer que la loi serait modifiée ou soumise à de nouveaux débats au parlement. Deux jours plus tard, il revenait sur ces concessions et déclarait que la loi était adoptée comme mesure gouvernementale d’urgence. Aussitôt, 15 000 personnes marchèrent vers le siège du gouvernement pour demander sa démission, affrontant la police. Le lendemain, plus de 300 000 personnes manifestaient dans plusieurs villes du pays et, de nouveau, il y eut des affrontements avec la police.

Ces manifestations ont clairement eu, dès le début, une orientation générale marquée à droite. Le drapeau roumain (mais aussi celui de l’UE et des Etats-Unis) y est omniprésent, comme l’hymne national et même de vieux slogans anti-communistes. Certaines entreprises ont offert des jours de congés à leurs salariés pour qu’ils puissent manifester.

Le 2 février, le président Iohannis a saisi la cour constitutionnelle dans l’espoir qu’elle s’oppose aux amendements au Code pénal. De son côté, le dirigeant du PSD Liviu Dragnea accusait Iohannis d’être « l’instigateur moral » des violences et de préparer un coup d’Etat. Les jours suivants, les manifestations n’ont cessé de croître, si bien que le gouvernement dut faire machine arrière, le 4 février, et annoncer que le décret serait abrogé dès le lendemain. Cette annonce a donné un nouveau souffle aux protestations : le 5 février, 500 000 personnes demandaient la démission du gouvernement, qui est extrêmement affaibli.

Restauration du capitalisme

Pour comprendre cette situation, il faut revenir près de 30 ans en arrière, après la chute de la dictature stalinienne de Ceausescu (1989). La restauration du capitalisme qui s’en est suivie a engendré une pauvreté et chômage massifs. La crise de 2008 a aggravé la situation. Aujourd’hui, près de 70 % de la population rurale vit sous le seuil de pauvreté, pendant que les plus riches n’ont cessé de s’enrichir. Le nombre de grèves et de manifestations a augmenté progressivement, pendant qu’une suite ininterrompue de scandales de corruption éclatait sur l’ensemble de l’échiquier politique, débouchant sur une abstention de 40 % aux dernières élections. L’annonce du projet de réforme du Code pénal a agi comme une étincelle sur la colère accumulée dans la population.

En l’absence d’une organisation représentant véritablement les intérêts des travailleurs roumains, la droite a pris le contrôle du mouvement avec le soutien enthousiaste des bourgeoisies européennes. En France, Libération comparait Liviu Dragnea à Ceaucescu.

Le mouvement s’est transformé, de facto, en une lutte entre deux fractions de la bourgeoisie roumaine. Le PSD, plutôt partisan de mesures protectionnistes, s’appuie sur une démagogie anti-austérité ; le PNL, pro-UE, a adopté des mesures d’austérité drastiques lors de son récent passage au pouvoir.

Des manifestations dirigées par des corrompus contre d’autres corrompus ne pourront évidemment pas faire disparaître la corruption, qui d’ailleurs est inhérente au système capitaliste. Dans la période à venir, les travailleurs roumains devront construire leur organisation politique – indépendante de toutes les factions de la classe dirigeante.


[1] La Roumanie connait une période de « cohabitation » : le président et le Premier ministre appartiennent à deux partis différents et concurrents.

 

https://www.marxiste.org/international/europe/roumanie/2128-manifestations-de-masse-en-roumanie

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Published by Vendémiaire - dans Europe Est & Centrale
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5 février 2017 7 05 /02 /février /2017 12:48
International / Défense de Lénine

Cet article fut publié une première fois le 21 janvier 2014, à l’occasion du 90e anniversaire de la mort de Lénine, sur le site In Defence of Marxism.


Il y a 90 ans, le 21 janvier 1924, Vladimir Lénine, le grand marxiste et dirigeant de la révolution russe, est décédé des suites de complications dues à une tentative d’assassinat antérieure. Dès lors, une campagne continue visant à calomnier son nom et déformer ses idées a été lancée, allant des historiens bourgeois et apologistes de la bourgeoisie jusqu’aux différents réformistes, libéraux et groupes anarchistes. Leur tâche est de discréditer Lénine, le marxisme et la révolution russe, tout cela dans les intérêts du règne « démocratique » des banquiers et capitalistes.

Une récente biographie du professeur Robert Service, Lenin, A Political Life, The Iron Ring [simplement Lénine, en version française], affirme que :

« Bien que ce volume tienne à être un récit objectif [!] et multidimensionnel, nul ne peut écrire sur Lénine avec détachement. Son intolérance et sa répression ne cessent de m’horrifier. »

Un autre historien « objectif », Anthony Read, va encore plus loin, affirmant, sans aucune preuve, que Lénine était en minorité au Congrès du Parti de 1903 et qu’il a simplement choisi le nom « bolchevik » (le mot russe pour « majorité »), car « Lénine ne manquait jamais une occasion de favoriser l’illusion du pouvoir. Par conséquent, dès ses tout débuts, le bolchevisme fut fondé sur un mensonge, créant un précédent qui allait être suivi pour les 90 années à venir. »

M. Read continue sa diatribe : « Lénine n’avait pas le temps pour la démocratie, n’avait aucune confiance dans les masses et aucun scrupule dans l’usage de la violence. » (The World on Fire, 1919 and the Battle with Bolshevism, pp. 3-4, Jonathan Cape, 2008)

Il n’y a rien de neuf avec ces fausses affirmations qui s’appuient non pas sur les écrits de Lénine, mais plutôt sur les épanchements des professeurs Orlando Figes et Robert Service, deux « experts » sur les « démons » de Lénine et de la révolution russe. Remplis de haine, ils véhiculent le mensonge selon lequel Lénine aurait créé le stalinisme.

De même, les staliniens, ayant fait de Lénine une icône inoffensive, ont également diffamé ses idées afin de servir leurs crimes et leurs trahisons. La veuve de Lénine, Kroupskaïa, avait l’habitude de citer les paroles de son époux:

« Il est arrivé plus d’une fois dans l’histoire que la doctrine de grands révolutionnaires soit déformée après leur mort. Les hommes en ont fait des icônes inoffensives et, tout en entourant leur nom d'une certaine auréole, ils émoussent le tranchant révolutionnaire de leur doctrine. »

En 1926, Kroupskaïa affirmait que « si Lénine était vivant, il serait certainement dans les prisons de Staline ».

Lénine était sans aucun doute l’un des plus grands révolutionnaires de notre temps, ses efforts culminant avec la victoire d’octobre 1917 et ses écrits transformant le cours de l’histoire mondiale. Pour la révolution socialiste, Lénine est passé de la parole aux actes. Il est devenu, du jour au lendemain, « l’homme le plus détesté et le plus aimé sur terre ».

La jeunesse de Lénine

Né à Simbirsk, près de la Volga, en 1870, Lénine allait vivre les années de grands bouleversements en Russie. Ce pays semi-féodal était dirigé par le despotisme tsariste. L’intelligentsia révolutionnaire, face à ce despotisme, était attirée vers les méthodes terroristes de la Volonté du Peuple (Narodnaya Volya). En effet, le frère aîné de Lénine, Alexandre, fut pendu pour sa participation à la tentative d’assassinat du Tsar Alexandre III.

Suite à cette tragédie, Lénine entra à l’université et fut rapidement expulsé pour ses activités. Cela ne fit qu’augmenter sa soif de politique et l’amena à entrer en contact avec des cercles marxistes. Cela mena à une étude du Capital de Marx, qui circulait alors en petit nombre, puis de l’Anti-Dühring d’Engels.

Il entra en contact avec les exilés du Groupe pour l’Émancipation du Travail, mené par George Plekhanov, le père du marxisme russe, que Lénine regardait comme son père spirituel. Il déménagea, à l’âge de 23 ans, de Samara à Saint-Pétersbourg afin d’y former l’un des premiers groupes marxistes.

« C’est ainsi, entre l’exécution de son frère et son déménagement vers Saint-Pétersbourg, au cours de ces six années de dur labeur à la fois longues et courtes, que fut formé le futur Lénine », explique Trotsky. « Tous les traits fondamentaux de sa personnalité, son regard sur la vie et son mode d’action étaient déjà formés durant l’intervalle entre la dix-septième et la vingt-troisième année de sa vie. »

Des investissements étrangers massifs stimulèrent le développement du capitalisme et permirent l’émergence d’une petite classe ouvrière vierge. L’émergence de cercles d’étude et l’impact des idées marxistes menèrent à des tentatives d’établir un Parti social-démocrate révolutionnaire russe.

Lénine rencontra Plekhanov en Suisse en 1895 et, à son retour, il fut arrêté, emprisonné puis exilé. Le Premier congrès du Parti ouvrier social-démocrate de Russie (POSDR) eut lieu en 1898, mais il y eut un raid policier et les participants furent arrêtés.

Marxisme et bolchevisme

À la fin de son exil, Lénine concentrait ses efforts sur la mise sur pied d’un journal marxiste : Iskra, « L’étincelle ». L’Iskra devait établir le marxisme en tant que force dominante de la gauche. Introduit clandestinement en Russie, le journal servit à unir les cercles en un parti national unifié sur de solides bases politiques et théoriques.

C’est lors de cette période que Lénine écrivit sa célèbre brochure Que faire?, dans laquelle il défendait l’idée d’un parti composé de révolutionnaires professionnels, d’individus dédiés à la cause.

En 1903 se tint le Deuxième congrès du POSDR, qui fut essentiellement le congrès de fondation. C’est là que les camarades de l’Iskra s’établirent comme courant dominant du parti. Cependant, une scission ouverte eut lieu, lors des dernières procédures à propos de questions organisationnelles, entre Lénine et Martov, tous deux éditeurs de l’Iskra. La majorité autour de Lénine allait être connue sous le nom de « bolcheviks », et la minorité autour de Martov sous celui de « mencheviks ».

Plusieurs mythes entourent cette scission qui prit par surprise la plupart des participants, incluant Lénine. Il n’y avait aucun désaccord politique à cette époque. Ceux-ci allaient émerger plus tard seulement. Lénine tenta de réconcilier les factions, mais échoua. Il qualifia plus tard la scission d’« anticipation » de différences importantes qui allaient surgir ultérieurement.

Ces différences émergèrent sur la question des perspectives pour la révolution en Russie. Toutes les tendances voyaient la révolution à venir comme étant « démocratique-bourgeoise » et qu’elle aurait pour tâche de balayer le vieux régime féodal et de paver la voie au développement capitaliste. Les mencheviks, cependant, affirmaient que dans cette révolution, les travailleurs auraient à se subordonner à la direction de la bourgeoisie. Les bolcheviks, quant à eux, croyaient que la bourgeoisie libérale ne pouvait mener à bien la révolution puisqu’elle était liée au féodalisme et à l’impérialisme, et qu’en conséquence les travailleurs devraient mener la révolution avec l’appui des paysans. Ils formeraient ensemble une « dictature démocratique du prolétariat et de la paysannerie », qui provoquerait la révolution socialiste en Occident. En retour, cette révolution viendrait en aide à la révolution russe. Trotsky défendait une troisième position : il était d’accord avec Lénine sur le fait que les travailleurs dirigeraient la révolution, mais il croyait qu’ils ne devraient pas s’arrêter à mi-chemin, mais devraient plutôt continuer avec des mesures socialistes, et commencer la révolution socialiste mondiale. En fin de compte, les événements de 1917 confirmèrent le pronostic de Trotsky, celui de la « révolution permanente ».

L’internationalisme

La Révolution de 1905 fut une manifestation concrète du rôle dirigeant de la classe ouvrière. Tandis que les libéraux se mettaient aux abris, les travailleurs mirent sur pied des soviets, dans lesquels Lénine y vit l’embryon du pouvoir ouvrier. Dans ces conditions, le POSDR grossit énormément et cela fit se rapprocher les deux factions du parti.

La défaite de la Révolution de 1905, cependant, fut suivie d’une période de réaction impitoyable. Le parti faisait face à des difficultés immenses et devenait de plus en plus isolé des masses. Les bolcheviks et les mencheviks s’éloignaient davantage tant au niveau politique qu’organisationnel, jusqu’à ce qu’en 1912 les bolcheviks se constituent en un parti indépendant.

Au cours de ces années, Trotsky était un « conciliateur » entre les bolcheviks et les mencheviks. Il se tenait à l’écart des deux factions tout en prônant « l’unité ». Cette attitude conduisit à d’importants conflits avec Lénine, qui défendait l’indépendance politique des bolcheviks. Ces conflits furent utilisés plus tard par les staliniens pour discréditer Trotsky, et ce malgré l’instruction de Lénine, contenue dans son testament, de ne pas invoquer le passé non-bolchevik de Trotsky contre lui.

Le réveil du mouvement ouvrier après 1912 témoignait d’un appui grandissant aux bolcheviks, qui revendiquaient l’appui de l’écrasante majorité des travailleurs russes. Cette croissance allait cependant être freinée par la Première Guerre mondiale.

La trahison d’août 1914 et la capitulation des dirigeants de la IIe Internationale furent un revers terrible pour le socialisme international. Cela signifiait la mort effective de cette Internationale.

La petite poignée d’internationalistes du monde se regroupa lors d’une conférence antiguerre tenue à Zimmerwald en 1915, où Lénine appela à la formation d’une nouvelle Internationale ouvrière. Ce furent des jours difficiles; les forces du marxisme étaient complètement isolées. Les perspectives révolutionnaires semblaient plutôt sombres en effet. En janvier 1917, Lénine s’adressa à une petite réunion des Jeunesses socialistes suisses à Zurich. Il nota que la situation allait éventuellement changer, mais qu’il ne vivrait pas pour voir la révolution. Et pourtant, un mois plus tard, la classe ouvrière russe renversait le tsarisme et une situation de double pouvoir était créée. En l’espace de neuf mois, Lénine se trouvait à la tête d’un gouvernement de Commissaires du Peuple.

La révolution russe

Alors à Zurich, Lénine passait au peigne fin les journaux afin de se tenir au courant des dernières nouvelles de la Russie. Il vit que les soviets, dominés alors par les dirigeants des socialistes-révolutionnaires (SR) et des mencheviks, avaient rendu le pouvoir au Gouvernement provisoire, mené par le Prince Lvov, un monarchiste. Il envoya immédiatement un télégramme à Kamenev et Staline, qui vacillaient : « Aucun appui au Gouvernement provisoire ! Aucune confiance en Kerensky ! »

Écrivant pendant son exil, Lénine avertit :

« Notre révolution est bourgeoise : aussi les ouvriers doivent-ils soutenir la bourgeoisie, disent les Potressov, les Gvozdev, les Tchkhéidzé, comme le disait hier encore Plekhanov.

Notre révolution est bourgeoise, disons-nous, nous marxistes : aussi les ouvriers doivent-ils ouvrir les yeux au peuple sur les mensonges des politiciens bourgeois, lui apprendre à ne pas croire aux paroles, à compter uniquement sur ses forces, son organisation, son union, son armementvous devez accomplir des prodiges d'organisation prolétarienne et populaire pour préparer votre victoire dans la seconde étape de la révolution. »

Dans sa lettre d’adieux destinée aux travailleurs suisses, Lénine expliqua la tâche clé : « faire de notre révolution le prologue de la révolution socialiste mondiale. »

Lorsque Lénine retourna en Russie le 3 avril 1917, il rédigea ses Thèses d’avril : une seconde révolution russe doit être une étape vers la révolution socialiste mondiale ! Il fit une sortie résolue contre la vieille garde du parti qui retardait sur les événements et il se battit pour réarmer le parti bolchevique.

« Quiconque, aujourd'hui, ne parle que de la ‘‘dictature démocratique révolutionnaire du prolétariat et de la paysannerie’’ retarde sur la vie, est passé de ce fait, pratiquement, à la petite bourgeoisie contre la lutte de classe prolétarienne, et mérite d'être relégué aux archives des curiosités prérévolutionnaires ‘‘bolcheviques’’ (aux archives des ‘‘vieux bolcheviks’’, pourrait-on dire). »

Il réussit à gagner l’appui de la base et put ainsi surmonter la résistance de la direction du parti, qui, ironiquement, l’accusait de « trotskysme ». En réalité, Lénine était arrivé à la position de Trotsky, celle de la révolution permanente, par sa propre voie.

En mai, Trotsky fut de retour en Russie après avoir été emprisonné par les Britanniques au Canada. « Deux ou trois jours après mon arrivée à Petrograd, j’ai lu les Thèses d’avril de Lénine. C’était exactement ce dont la révolution avait besoin », expliqua Trotsky. Sa ligne de pensée était identique à celle de Lénine. Avec l’assentiment de Lénine, Trotsky se joignit à l’organisation interdistrict avec comme objectif de la gagner au bolchevisme. Il entra en collaboration étroite avec les bolcheviks, se décrivant lui-même en tous lieux comme « nous, les bolcheviks-internationalistes ».

La prise du pouvoir

Le 1er novembre 1917, lors d’une rencontre du Comité de Petrograd, Lénine affirma qu’une fois que Trotsky eut été convaincu de l’impossibilité d’une union avec les mencheviks, « il n'y a pas eu de meilleur bolchevik ». Revenant sur la révolution deux ans plus tard, Lénine écrivit : « Au moment de la conquête du pouvoir, lorsque fut créée la République des soviets, le bolchevisme avait attiré à lui tout ce qu'il y avait de meilleur dans les tendances de la pensée socialiste proches de lui. »

« Ce n'est pas Lénine qui est venu à moi, c'est moi qui suis allé à Lénine », affirma Trotsky avec modestie. « Je l'ai rejoint plus tard que bien d'autres. Mais je m'enorgueillis de penser que je ne l'avais pas moins bien compris que les autres. »

Dans les mois qui ont précédé la révolution, Lénine avait appelé les soviets dominés par les mencheviks et les SR à rompre avec les ministres capitalistes et à prendre le pouvoir, ce qu’ils refusèrent obstinément de faire. Cependant, les slogans bolcheviques – Le pain, la terre et la paix ! Tout le pouvoir aux soviets ! – gagnèrent rapidement un appui chez les masses. Les manifestations de masse en juin reflétaient ce virage. Cela incita le nouveau premier ministre Kerensky à lancer une campagne de répression contre les bolcheviks. Les « Journées de juillet » virent les bolcheviks contraints à la clandestinité. Une campagne hystérique fut attisée contre eux, on les traitait « d’agents allemands », ce qui força Lénine et Zinoviev à se cacher et mena aux arrestations de Trotsky, Kamenev, Kollontai et d’autres leaders bolcheviques.

En août, le général Kornilov tenta d’imposer sa propre dictature fasciste. Craignant Kornilov et cherchant désespérément à obtenir de l’aide, le gouvernement remit Trotsky et d’autres bolcheviks en liberté. Les travailleurs et soldats bolcheviques saisirent l’occasion et infligèrent une défaite à la contre-révolution de Kornilov.

Cela fît s’accroître l’appui aux bolcheviks, qui gagnèrent la majorité dans les soviets de Petrograd et de Moscou. « Nous étions les vainqueurs », affirma Trotsky au sujet des élections au Soviet de Petrograd. Cette victoire fut décisive, et représenta un tremplin important vers la victoire d’Octobre.

Lénine, qui se cachait en Finlande, devenait de plus en plus impatient à l’égard des dirigeants bolcheviques. Il craignait que les dirigeants fussent en train de tergiverser. « Les événements nous prescrivent si clairement notre tâche que tout atermoiement devient positivement un crime », expliquait Lénine dans une lettre au Comité central. « Attendre est un crime envers la révolution. » En octobre, le Comité central prit la décision de prendre le pouvoir. Zinoviev et Kamenev votèrent contre et émirent une déclaration publique qui faisait état de leur opposition à toute insurrection et qui enjoignait le parti à se tourner vers l’Assemblée constituante !

Trotsky, en tant que président du Comité militaire révolutionnaire du Soviet de Petrograd, réagit rapidement afin d’assurer un transfert du pouvoir sans heurt, le 25 octobre 1917. La révolution remporta la victoire sans effusion de sang et le jour suivant, le 26 octobre, ses résultats furent annoncés au Deuxième Congrès des Soviets de Russie. Cette fois, les bolcheviks comptaient sur 390 délégués sur un total de 650, soit une majorité claire. En guise de protestation, les mencheviks et les SR de droite claquèrent la porte. Lénine, s’adressant au Congrès, déclara devant les délégués triomphants : « Nous entreprendrons la construction de l’ordre socialiste. » Le Congrès entreprit de mettre sur pied un nouveau gouvernement soviétique avec Lénine à sa tête. Méprisés quelque quatre mois auparavant, les bolcheviks étaient maintenant acclamés par les travailleurs révolutionnaires.

En quelques jours, des décrets furent émis par le gouvernement de Lénine : une proposition de paix et d’abolition de la diplomatie secrète, la terre aux paysans, le droit des nations à l’autodétermination, le contrôle ouvrier et la révocabilité de tous les représentants, l’égalité des hommes et des femmes, et la séparation complète de l’Église et de l’État.

Lorsque le Troisième Congrès des Soviets de janvier 1918 proclama la fondation de la République socialiste fédérative soviétique de Russie, des portions importantes de la Russie étaient toujours occupées par les Empires centraux, les nationalistes bourgeois et les généraux des Armées blanches.

Cinq jours après la révolution, le nouveau gouvernement fut attaqué par des forces cosaques dirigées par le général Krasnov. L’attaque fut repoussée et le général fut livré au gouvernement par ses propres hommes. Cependant, il fut relâché après avoir donné sa parole qu’il ne reprendrait pas les armes. Sans surprise, il brisa cette promesse et se dirigea vers le sud afin de diriger l’Armée blanche cosaque. De manière similaire, une fois libérés du Palais d’Hiver, les militaires cadets organisèrent un soulèvement.

L’an I

La révolution était beaucoup trop généreuse et confiante à ses débuts. « On nous reproche de pratiquer la terreur, mais ce n'est pas la terreur des révolutionnaires français qui guillotinaient des gens désarmés, et j'espère que nous n'irons pas jusque-là », affirma Lénine en novembre. « Je l'espère parce que nous sommes forts. Quand nous appréhendions des gens, nous leur disions qu'ils seraient relâchés s'ils s'engageaient à ne pas saboter. Et l'on prend de tels engagements. »

Cette candeur a été reconnue par Victor Serge, un ancien anarchiste devenu bolchevik, qui écrivit dans son livre L’an I de la révolution russe :

« Les Blancs massacrent les travailleurs de l’Arsenal et du Kremlin : les Rouges libèrent leur ennemi mortel, le général Krasnov, sur parole […]. La révolution a fait l’erreur de se montrer magnanime avec le leader de l’agression cosaque. Il aurait dû être fusillé sur-le-champ. [Au lieu de cela] il put se rendre dans la région du Don et la mettre à feu et à sang. »

Le pouvoir soviétique eut à peine le temps de s’établir que les impérialistes se mirent en marche pour écraser la révolution dans le sang. En mars 1918, Lénine fit déplacer le gouvernement à Moscou puisque Petrograd était devenue vulnérable à une agression allemande.

Peu après, des troupes britanniques atterrirent à Mourmansk accompagnées de forces américaines et canadiennes ; les Japonais posèrent le pied à Vladivostok avec des bataillons britanniques et américains. Les Britanniques saisirent également le port de Bakou afin de mettre la main sur le pétrole. Les forces françaises, grecques et polonaises atterrirent dans les ports d’Odessa et Sébastopol, dans la Mer noire, et se lièrent aux Armées blanches. L’Ukraine fut occupée par les Allemands. Au total, ce sont 21 armées étrangères qui sont intervenues sur différents fronts pour affronter les forces du gouvernement soviétique. La révolution luttait pour sa survie. Elle était cernée, affamée et infestée de conspirateurs.

La Terreur blanche

La direction du parti SR approuvait le principe d’intervention étrangère afin de « restaurer la démocratie ». Les mencheviks tenaient une position contre-révolutionnaire similaire, ce qui les plaçait dans le camp ennemi. Ils collaborèrent avec les Blancs et acceptèrent de l’argent du gouvernement français afin de mener leurs activités.

À l’été 1918, il y eut des tentatives d’assassinat sur Lénine et Trotsky. Le 30 août, on tira sur Lénine, mais il réussit à échapper à la mort. Le même jour, Ouritsky fut assassiné, tout comme l’ambassadeur allemand. Volodarsky fut également tué. Le complot destiné à faire sauter le train de Trotsky fut heureusement déjoué. C’est cette Terreur blanche qui contribua au déclenchement de la Terreur rouge pour défendre la révolution.

La Terreur blanche a été minimisée par les capitalistes, qui mettaient le blâme sur les Rouges. Les atrocités des Blancs « étaient généralement l’œuvre de généraux blancs et de seigneurs de guerre individuels, et n’étaient pas systématiques ou n’entraient pas dans le cadre d’une politique officielle », explique Anthony Read afin d’excuser ces atrocités. « Mais elles égalaient et parfois surpassaient celles de la Terreur rouge. » Dans les faits, en tant que stratégie, la Terreur blanche surpassait toujours la Terreur rouge en termes de brutalité, ce qui est dans la nature des forces contre-révolutionnaires.

De manière intéressante, Read poursuit en décrivant les méthodes du baron Roman Von Ungern-Sternberg. « Aucun bolchevik, par exemple, n’aurait pu égaler le baron Roman Von Ungern-Sternberg, général blanc germano-balte né en Estonie, qui fut envoyé par le Gouvernement provisoire en Extrême-Orient russe, où il proclama être la réincarnation de Gengis Khan et fit tout ce qu’il put pour surpasser le conquérant mongol en termes de brutalité. Antisémite fanatique, il déclara en 1918 qu’il avait l’intention d’exterminer tous les Juifs et les Commissaires de Russie, une tâche dont il s’acquitta avec un grand enthousiasme. Il encourageait ses hommes à massacrer tous les Juifs se trouvant sur leur passage en utilisant diverses méthodes toutes aussi brutales les unes que les autres, comme de les écorcher vifs. Il est aussi reconnu pour avoir mené des chevauchées de terreur nocturne en traînant des torches humaines à cheval au galop à travers la steppe, et pour avoir promis de ‘‘faire une avenue de pendus s’étirant de l’Asie jusqu’à l’Europe’’. »

C’était là le sort qui attendait les travailleurs et les paysans russes si la contre-révolution avait remporté la victoire. C’est ce qui est arrivé à Spartacus et son armée d’esclaves lorsqu’ils sont tombés aux mains de l’État esclavagiste romain. L’alternative au pouvoir soviétique n’était pas la « démocratie », mais la brutale et sanguinaire barbarie fasciste. C’est pourquoi tous les efforts de l’Armée rouge et de la Tcheka furent déployés afin de remporter la guerre civile et défaire la contre-révolution.

Le gouvernement soviétique n’avait d’autre choix que de combattre le feu par le feu, et de lancer un appel révolutionnaire aux troupes des armées étrangères. Comme l’expliqua Victor Serge :

« Les masses laborieuses utilisent la terreur contre les classes minoritaires de la société. Elles ne font que terminer le travail des forces politiques et économiques nouvelles. Lorsque des mesures progressistes rallient des millions de travailleurs à la cause de la révolution, la résistance des minorités privilégiées n’est pas difficile à briser. La Terreur blanche, en revanche, est réalisée par ces minorités privilégiées contre les masses laborieuses, lesquelles doivent être massacrées, décimées. Les Versaillais (le nom donné aux forces contre-révolutionnaires ayant écrasé la Commune de Paris) ont tué en une seule semaine à Paris plus de personnes que la Tcheka en trois ans dans toute la Russie. »

Une période de « communisme de guerre » fut imposée aux bolcheviks, une période où le grain était réquisitionné de force aux paysans afin de nourrir les travailleurs et les soldats. L’industrie, ravagée par le sabotage, la Guerre mondiale et la guerre civile, était dans un état d’effondrement complet. Le blocus impérialiste paralysait tout le pays. La population de Petrograd tomba de 2 400 000 habitants en 1917 à 574 000 en août 1920. La typhoïde et le choléra tuèrent des millions de personnes. Lénine qualifia cette situation de « communisme dans une forteresse assiégée ».

Le 24 août 1919, Lénine écrivait : « l’industrie est au point mort. Il n’y a pas de nourriture, pas de pétrole, pas d’industrie. » Face au désastre, les soviets ont dû compter sur les sacrifices, le courage et la volonté de la classe ouvrière pour sauver la révolution. En mars 1920, Lénine affirmait que « la détermination de la classe ouvrière, son adhérence inflexible au mot d’ordre ‘‘plutôt mourir que capituler !’’ n’est pas qu’un facteur historique, il est le facteur décisif de la réussite ».

Les conséquences de la guerre civile

Sous la direction de Lénine et de Trotsky, qui avait organisé l’Armée rouge à partir de rien, les soviets remportèrent la victoire, mais au prix de très lourds sacrifices. Les pertes humaines au front, la famine, les maladies, tous ces facteurs s’ajoutèrent à l’effondrement économique.

À la fin de la guerre civile, le gouvernement bolchevique fut forcé de faire un pas en arrière et d’introduire la Nouvelle politique économique (NEP). Elle permettait aux paysans de disposer de leurs surplus de grains sur le libre marché et contribua à la croissance de fortes tendances capitalistes, à travers l’émergence des Nepmen et des koulaks. C’était seulement un moment de répit.

Considérant le bas niveau culturel – 70% de la population était analphabète – le régime soviétique devait s’appuyer sur les anciens officiers, fonctionnaires et administrateurs tsaristes, qui étaient opposés à la révolution. « Si l’on gratte n’importe où la surface de l’État soviétique, l’on trouvera partout le vieil appareil d’État tsariste en dessous », affirma sans détour Lénine. Avec l’isolement continu de la révolution, il s’agissait là d’un grand danger d’une dégénérescence bureaucratique de la révolution. La classe ouvrière était systématiquement affaiblie par la crise. Les soviets cessèrent simplement de fonctionner et, dans cette situation, les carriéristes et les bureaucrates remplirent le vide.

Malgré des mesures mises en place pour combattre la menace bureaucratique, la seule planche de salut pour la révolution résidait dans la victoire de la révolution mondiale qui aurait permis une assistance matérielle de l’Occident.

Au début de 1919, Lénine avait fondé la IIIe Internationale comme outil afin de répandre la révolution à l’international. C’était l’école du bolchevisme. Des partis communistes de masse furent établis en Allemagne, en France, en Italie, en Tchécoslovaquie et dans d’autres pays.

Malheureusement, la vague révolutionnaire ayant suivi la Première Guerre mondiale fut vaincue. La révolution en Allemagne en 1918 fut trahie par les sociaux-démocrates. Les jeunes républiques soviétiques en Bavière et en Hongrie furent écrasées dans le sang par la contre-révolution. La vague révolutionnaire d’occupations d’usines en Italie en 1920 avait également été vaincue. Encore une fois, en 1923, tous les yeux étaient rivés sur l’Allemagne, qui était au beau milieu d’une crise révolutionnaire. Cependant, les mauvais conseils fournis par Zinoviev et Staline menèrent à une défaite tragique.

Cela porta un coup terrible au moral des travailleurs russes, qui avaient tenu bon jusque-là. En même temps, la défaite renforça la réaction bureaucratique dans l’État et le Parti. Une fois Lénine réduit à l’impuissance après une série d’attaques cérébrales, Staline émergea progressivement comme figure de proue de la bureaucratie. En fait, le dernier combat de Lénine fut mené en bloc avec Trotsky contre Staline et la bureaucratie. Staline battit en retraite, mais une nouvelle attaque cérébrale laissa Lénine paralysé et muet.

Juste avant cette attaque, Lénine avait écrit un testament. Dans ce document, il affirme que Staline, « devenu secrétaire général [ce à quoi Lénine s’opposait – RS], a concentré entre ses mains un pouvoir illimité, et je ne suis pas sûr qu'il puisse toujours s'en servir avec assez de circonspection. D'autre part, le camarade Trotsky […] ne se fait pas remarquer seulement par des capacités éminentes. Il est peut-être l'homme le plus capable de l'actuel Comité central ». Lénine mit en garde contre le danger d’une scission dans le parti.

Le stalinisme

Deux semaines plus tard, Lénine ajouta un complément à son testament après que Staline eut grossièrement invectivé et harcelé Kroupskaïa pour avoir aidé Trotsky et d’autres à communiquer avec Lénine. Lénine rompit toutes relations personnelles avec Staline. « Staline est trop brutal, et ce défaut parfaitement tolérable dans notre milieu et dans les relations entre nous, communistes, ne l'est plus dans les fonctions de secrétaire général », affirma-t-il. Il demanda instamment que Staline soit démis de ses fonctions à cause de sa déloyauté et de sa tendance à abuser du pouvoir.

Mais le 7 mars 1923, Lénine subit une autre attaque cérébrale qui le rendit totalement invalide. Il allait demeurer dans cet état jusqu’à sa mort, le 21 janvier 1924. Le retrait de Lénine de la vie politique donna à Staline un pouvoir accru, qu’il utilisa à son plein avantage, en particulier pour supprimer le testament de Lénine.

C’est sur les épaules de Trotsky que reposait alors la tâche de défendre l’héritage de Lénine, que Staline était en train de trahir. La victoire du stalinisme est essentiellement due à des facteurs objectifs, avant tout l’effroyable arriération économique et sociale de la Russie, ainsi que son isolement.

La défaite ultérieure de la révolution mondiale en Grande-Bretagne, et particulièrement en Chine, eut pour conséquence de démoraliser davantage les travailleurs russes, épuisés par des années de luttes. Sur la base de cette terrible fatigue, la bureaucratie, menée par Staline, consolida son emprise. Le corps de Lénine, malgré les protestations de sa veuve, fut placé dans un mausolée.

C’est un mensonge monstrueux que de laisser entendre que le stalinisme est le prolongement du régime démocratique de Lénine, comme le disent les apologistes du capitalisme. En réalité, une rivière de sang sépare les deux. Lénine fut l’initiateur de la révolution d’Octobre ; Staline en fut le fossoyeur. Tous deux n’avaient rien de commun.

Nous terminerons cet hommage avec les justes paroles de Rosa Luxemburg :

« Tout ce qu'un parti peut apporter, en un moment historique, en fait de courage, d'énergie, de compréhension révolutionnaire et de conséquence, les Lénine, Trotsky et leurs camarades l'ont réalisé pleinement. L'honneur et la capacité d'action révolutionnaire, qui ont fait à tel point défaut à la social-démocratie, c'est chez eux qu'on les a trouvés. En ce sens, leur insurrection d'Octobre n'a pas sauvé seulement la révolution russe, mais aussi l'honneur du socialisme international. »

90 ans après sa mort, nous rendons hommage à ce grand homme, à ses idées et son courage. Lénine combinait la théorie avec l’action et personnifiait la révolution d’Octobre. Lénine et les bolcheviks ont changé le monde ; notre tâche, en cette époque de crise du capitalisme, est de terminer le travail.

 

http://www.marxiste.org/theorie/histoire-materialisme-historique/2111-en-defense-de-lenine

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11 mai 2014 7 11 /05 /mai /2014 15:09

Le parti communiste d’Ukraine exprime ses sincères condoléances aux familles et aux proches de ceux qui ont péri le 2 mai 2014 au cours des désordres de masse à Odessa.
Kiev, Donetsk, Lougansk, Kharkov, Slaviansk, Gorlovka, et maintenant Odessa…
Ceux qui sont à l’origine de cette boucherie sanglante doivent aujourd’hui s’asseoir non pas dans leur cabinet ministériel, dans leur fauteuil de gouverneur, dans l’administration du président, à la tête du SBU ou de la procurature, ils doivent s’asseoir sur le banc des accusés pour crime contre le peuple d’Ukraine.
Ce sont eux qui sont les responsables directs du sang versé dans le pays, ce sont eux qui sont coupables de la mort de plus de 40 personnes, brûlées vives par les « patriotes pacifiques » d’Ukraine dans le bâtiment des syndicats à Odessa.
C’est suite à leurs efforts et sous leur direction que les héritiers des criminels nazis de tous poils sont sortis de leur tanière.
C’est à cause d’eux qu’en Ukraine agissent impunément, pillent et tuent des bandes de néofascistes, d’autres groupes national-extrémistes, des voyous et des bandits, ainsi que différents groupes de supporters de clubs de football, subventionnés par les présidents oligarques.
Ce sont eux qui sont coupables de ce que l’Ukraine s’est transformée en un point « chaud » et une pépinière de terroristes.
Ce sont les néonazis, et leurs noms se trouvent dans les premières lignes des annuaires téléphoniques des organes du pouvoir d’État en Ukraine et dans les listes des partis politiques qui composent la majorité profasciste de la Verkhovna Rada actuelle.
Ils sont responsables personnellement de la mort de centaines de citoyens ukrainiens pacifiques, de militaires et de gardiens de la paix sur tout le territoire d’Ukraine.
Ce sont eux qui ont autorisé l’utilisation contre des policiers sans armes de cocktails Molotov, l’occupation des bâtiments administratifs, les incendies, les désordres de masse et les provocations, qui ont fait venir sur le Maïdan des snipers qui ont tiré sur les gens pendant le putsch de février. C’est sur le sang et sur les cadavres qu’ils se sont hissés sur l’Olympe du pouvoir à Kiev.
Ce n’est pas par hasard si jusqu’à présent il n’existe aucune preuve véritable, et non fabriquée, d’un rôle quelconque des « forces de l’ordre » dans la mort des manifestants des rues de Kiev, alors que l’on peut citer des faits incontestables et irréfutables de la fourniture d’armes de précision aux activistes du Maïdan.

C’est cette politique criminelle qui a amené à la perte de la Crimée par l’Ukraine, à la perte de l’intégrité territoriale du pays.
Les récents événements d’ Odessa, qui ont conduit à la mort de plus de 40 personnes, ainsi que la réaction des autorités de Kiev et du gouverneur d’Odessa Vladimir Nemirovski, un proche de Yatseniuk, les déclarations de plusieurs candidats aux présidentielles justifiant entièrement les supporters de football « pacifiques » et les « patriotes ukrainiens » qui ont brûlé vives des personnes désarmées dans la maison des syndicats, qui ont détruit les stands consacrés au 70e anniversaire de la libération de la ville héroïque d’Odessa des envahisseurs fascistes allemands, témoigne de la façon la plus claire de la véritable nature du régime qui dirige actuellement l’Ukraine. À la suite des pères fondateurs du nazisme ukrainien, les nouveaux « leaders de la nation » portent sur leurs drapeaux les mêmes mots d’ordre, en s’exclamant : « notre pouvoir doit être terrible ! »
S’adresser à ce pouvoir et exiger de lui le respect de la Constitution, des lois, des droits et des libertés, s’adresser aux institutions « démocratiques » européennes et internationales et aux dirigeants de l’UE qui se sont entièrement discrédités par leur soutien aux néonazis ukrainiens, est absurde est inutile.
C’est pourquoi le parti communiste s’adresse à tous les citoyens d’Ukraine qui ne sont pas intoxiqués par la propagande nazie du régime, qui ont participé sincèrement aux Maïdans et aux manifestations contre l’arbitraire des groupes oligarchiques et criminels du gouvernement précédent, il s’adresse à eux et déclare : on vous a trahi ! On vous a trahi et vendu. On vous a vendu aux multinationales, on vous a vendu au FMI, à l’UE, aux USA. On vous a vendu aux gouverneurs oligarques, en leur offrant le pays en pâture.
L’Ukraine est en feu ! Et si l’on n’éteint pas ce feu aujourd’hui, demain l’Ukraine sera simplement effacée de la carte du monde !
Le parti communiste d’Ukraine exige la démission immédiate et la mise en jugement du président par intérim, du premier ministre, du chef du SBU et du procureur général, des dirigeants des ministères et des organismes qui ont permis et encourager l’arbitraire des bandes d’extrêmes droite et des autorités criminelles.
Nous exigeons de tous les candidats à la présidentielle de cesser les appels à la violence, nous exigeons de toutes les parties du conflit de cesser immédiatement toute action militaire, de faire rentrer les troupes dans les casernes, de libérer tous les bâtiments occupés illégalement, de s’asseoir à la table des négociations.
Nous exigeons l’annulation des élections présidentielles, la tenue de référendums locaux et nationaux sur l’organisation territoriale et nationale du pays et d’autres questions vitales pour l’avenir de l’Ukraine, un changement de Constitution, des élections anticipées à l’Assemblée nationale d’Ukraine.
Ce n’est que par la voie d’un règlement pacifique, s’appuyant exclusivement sur la volonté des citoyens de l’Ukraine, excluant toute ingérence extérieure, quelles que soient les bonnes intentions dont elle se couvre, que nous pourrons conserver l’intégrité et l’unité du pays et du peuple. Il n’y a pas d’autre voie !


 

Le premier secrétaire du Cc du parti communiste d’Ukraine,


Piotr Simonenko


 

Source : http://www.kpu.ua/odesskaya-xatyn/
**http://fr.wikipedia.org/wiki/Khatyn

 

(PS. note de danielle Bleitrach. Kathyn est un village biélorusse que j’ai visité lors de séjours en Biélorussie, c’est le même lieu de mémoire que Oradour sur Glane. situé dans le raïon de Lahoïsk (voblast de Minsk) à 54 km au nord-est de Minsk. En 1943, le village a été rasé et sa population massacrée par les Nazis en représailles à une attaque de partisans. Un mémorial a été construit sur son emplacement. La référence à Oradour sur Glane est d’autant plus pertinente que c’est au régiment nazi qui a fait le "travail" à Oradour sur Glane que se réfèrent les gens de pravy sektor et ils en portent l’écusson.

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11 mai 2014 7 11 /05 /mai /2014 14:25
Déclaration du Comité Valmy

Ukraine :
Arrêter la logique des incendiaires


Après avoir agressé notamment la Yougoslavie, La Somalie, l’Irak, l’Afghanistan, la Lybie, la Syrie, les dirigeants étasuniens et leurs vassaux ont entrepris de mettre en pratique leur théorie du « chaos reconstructeur » aujourd’hui en Ukraine.
Mercenaires US, fanatiques de tous bords et en tout genre, en premier lieu néonazis et fascistes, concourent à l’installation par la force d’une prétendue « démocratie pro-occidentale ». 
Les Etats-Unis et l’OTAN ont pour objectif de créer une nouvelle "guerre froide" et de réactiver vis-à-vis de la Russie, la politique d’endiguement appliquée en son temps contre l’Union Soviétique et qui de fait, n’a jamais été abandonnée par les occidentalistes.

Les populations du Sud et de l’Est de l’Ukraine, ainsi que les partisans et les militants des organisations qui n’acceptent pas cette logique sont qualifiés de terroristes et sont victimes d’actes arbitraires et criminels.
Depuis ce vendredi matin 2 mai, les forces de la junte composée notamment de nazis, qui a pris le pouvoir illégalement et par la violence à Kiev, mènent une vaste opération militaire contre les partisans de la fédéralisation du pays dans la ville de Slaviansk (est de l’Ukraine).
Le fait que le peuple soit attaqué militairement avec l’utilisation d’hélicoptères de combat et de chars, change profondément la nature de la crise créée par les USA, l’Union européenne et l’OTAN. Dans ce contexte, l’intervention de la Russie peut devenir inévitable.

Alors que ces populations du sud et de l’est de l’Ukraine qui résistent et appellent à l’intervention le seul pays qui puisse les aider, une campagne de mensonges, de calomnies, d’appels à la haine et d’excitation aux sanctions et de manière encore cachée, de préparation à la guerre, déferle dans les médias en Europe Occidentale, dont la France.

Poutine est comparé à Hitler, les informations diabolisent la Russie et ses dirigeants. Parallèlement l’Otan concentre des forces militaires autour de la Russie : la France en particulier envoie navires de guerre en Mer Noire et avions de chasse dans les Pays Baltes.
Evidemment, la Russie se prépare au pire, en concentrant aussi des forces à ses frontières occidentales.

 

Parallèlement, les gouvernements de l’UE sont prêts à payer des fortunes pour « soutenir » le gouvernement ukrainien et l’économie du pays alors qu’un coup d’Etat vient de porter au pouvoir des personnes assez peu recommandables, et que l’économie ne présente aucune garantie autre que celle d’un effondrement prochain. Pourtant cette même UE est incapable de soutenir tous les pays du Sud, de l’Est de l’Europe, dont les états et les économies ont été saccagés sous l’effet de « plans de restructuration » imposés par cette même Union Européenne, la Banque centrale européenne et le FMI.
Et ces mêmes Etats européens instrumentalisés par Obama contre leurs intérêts nationaux se prononcent pour des « sanctions financières, économiques, qui auront pour effet d’accentuer la destruction de l’économie des pays membres, et de faire profiter les firmes étasuniennes de grandes opportunités industrielles et énergétiques.

 

Il faut se mobiliser et agir pour arrêter cette logique de guerre :

1) En dénonçant les mensonges et la diabolisation de la Russie actuelle, ce qui ne signifie pas du tout aveuglement ou absence d’esprit critique. Il faut aussi dénoncer les provocations, les violations grossières des traités internationaux par les pays de l’OTAN, comme l’entraînement, l’armement et l’utilisation de milices, les tirs par des snipers simultanément sur les manifestants et policiers, l’envoi d’espions et de provocateurs des services spéciaux allemands sous couvert d’une organisation internationale (OSCE).

2) En refusant pour la France l’engrenage de l’engagement politique, diplomatique, économique et militaire de notre pays dans une logique d’agression et de guerre qui, à tout moment, risque de nous entraîner dans une escalade prévisible vers une catastrophe incalculable.

3) Ceci implique que, foncièrement pacifique, le peuple de France doit prendre conscience de la nécessité d’exiger des dirigeants bellicistes euro atlantistes de notre pays de sortir au plus tôt de l’OTAN, et en premier lieu de son organisation militaire, OTAN qui d’une alliance prétendument « défensive » au temps de la guerre froide est devenue une coalition perpétrant de nos jours ouvertement de nombreuses agressions, en raison de la disparition du contrepoids de l’URSS et du pacte de Varsovie.

4) Il faut refuser les « sanctions », quelles qu’elles soient, qui en accentuant la crise de notre pays accélérera la désintégration de sa société, de son Etat républicain, et de son économie.

5) Il faut réaffirmer la nécessité pour la France Républicaine de rétablir l’indépendance nationale et d’une politique étrangère, économique, financière, monétaire, militaire et culturelle souveraine.

Note : Les incendiaires sont les personnages de la pièce de Max Firsch« Biederman und die Brandstifter.

Paris le 2 mai 2014
Comité Valmy

Mis en ligne le 2 mai 2014

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30 avril 2014 3 30 /04 /avril /2014 10:31

 En écoutant Lavrov aujourd’hui, je suis venu à la conclusion que le régime à Kiev était en effet sur ​​le point d’essayer d’attaquer l’Ukraine orientale. Ce n’est pas seulement Lavrov, l’Internet russe est en « alerte rouge » et regorge de rumeurs et de spéculations sur une attaque imminente. Cela pose un certain nombre de questions :

Pourquoi la junte à Kiev reviendrait-elle si ouvertement sur ​​l’accord de Genève ?
Pourquoi attaquer alors que les chances de succès sont très faibles ?
Pourquoi attaquer quand elle sait que la Russie interviendrait presque certainement ?
Pourquoi les Etats-Unis sont clairement derrière cette stratégie ?
J’ai une hypothèse que je voudrais soumettre à votre attention.

Tout d’abord, la junte à Kiev est en train de renier l’accord de Genève tout simplement parce qu’elle ne peut pas se conformer à ses conditions. Rappelez-vous, la junte est composée de quelques hommes politiques soigneusement choisis par les États-Unis et quelques oligarques ukrainiens. Ils ont de l’argent, mais pas de pouvoir. Comment pourraient-ils imposer quoi que ce soit aux fanatiques bien armés et déterminés du secteur droit ?

Deuxièmement, l’Ukraine orientale est perdue, de toute façon. Aussi, la junte à Kiev a à choisir parmi les options suivantes :

Soit l’Ukraine orientale s’en va par voie de référendum, et elle ne fait rien pour l’en empêcher.
Soit l’Ukraine orientale s’en va, mais seulement après une certaine violence.
Soit l’Ukraine orientale s’en va à la suite d’une intervention militaire russe. De toute évidence, l’option « a » est de loin la pire. L’intérêt pour l’option « b » est mitigé, tandis que l’option ‘c’ est la plus intéressante. Si on y réfléchit, cette option donnera l’impression que la Russie a envahi l’est de l’Ukraine et que les gens là-bas n’ont eu aucun mot à dire à ce sujet. Cela ralliera également le reste de l’Ukraine autour de son drapeau. La catastrophe économique sera attribuée à la Russie et l’élection présidentielle du 25 mai pourra être annulée en raison de la « menace » russe. En plus de cela, une guerre, quelle que soit son absurdité, est le * parfait * prétexte pour introduire la loi martiale qui peut être utilisée pour réprimer le Secteur Droit ou toute personne exprimant des vues que la junte n’aime pas. C’est un vieux truc : déclenchez une guerre et les gens vont se rallier autour du régime au pouvoir. Créez la panique, et les gens vont oublier les vrais problèmes.

En ce qui concerne les Etats-Unis – ils savent aussi que l’Ukraine orientale est perdue. Avec la Crimée et l’Ukraine orientale disparues, pourquoi ne pas simplement utiliser le reste de l’Ukraine, qui a exactement * zéro * valeur pour l’Empire, comme un moyen de créer une nouvelle guerre froide, ce qui serait beaucoup plus sexy que la guerre mondiale contre le terrorisme ou la vieille guerre contre la drogue. Après tout, si la Russie est obligée d’intervenir militairement, l’OTAN devra envoyer des renforts pour « protéger » des pays comme la Pologne ou la Lettonie, juste au cas où Poutine déciderait d’envahir l’ensemble de l’UE.

Au bout du compte, les voyous au pouvoir à Kiev et les Etats-Unis * sachant * que l’Ukraine orientale est perdue pour eux, le but de l’attaque imminente n’est pas de « gagner » contre les rebelles russophones ou, encore moins, de « gagner » contre l’armée russe, elle doit juste enclencher assez de violence pour forcer la Russie à intervenir. En d’autres termes, puisque l’Est est perdu de toute façon, il vaut mieux le perdre à cause de la « horde des envahisseurs russes » que de le perdre à cause de la population civile locale.

Donc, le but de la prochaine attaque ne sera pas de gagner, mais de perdre.Ca, l’armée ukrainienne peut encore faire.

Deux choses peuvent arriver à déjouer ce plan :

L’armée ukrainienne pourrait refuser d’obéir à ces ordres manifestement criminels (le fait de devenir une cible de l’armée russe pourrait aider certains officiers à faire le bon choix « purement moral »).
La résistance locale pourrait être assez forte pour se tirer d’une telle opération et arriver à la paralyser.
L’idéal serait une combinaison des deux.

Du point de vue de la Russie, les choses sont assez simples : il est infiniment mieux pour la Russie d’avoir la séparation de l’Est sans aucune intervention de sa part. Si la force d’attaque est assez folle pour utiliser des blindés, l’artillerie ou la puissance aérienne, la Russie pourrait décider de faire des frappes aériennes sans réellement envoyer des forces terrestres. Ils pourraient également utiliser les capacités de guerre électronique pour créer plus de chaos dans la force d’attaque. Des attaques ponctuelles limitées pourraient aussi servir à démoraliser les forces attaquantes. Ce que la Russie doit éviter à tout prix c’est de se trouver contrainte à s’engager dans des opérations offensives urbaines qui sont toujours dangereuses et sanglantes. Il est donc absolument essentiel que les gens du pays prennent le contrôle de leurs propres rues, villages et villes.

Lavrov a prononcé aujourd’hui un avertissement très direct : si les choses dérapent dans l’est de l’Ukraine la Russie interviendra. Espérons que quelqu’un en Occident réalisera enfin que les Russes ne bluffent jamais et que le message aura vraiment été compris. Je ne suis pas très optimiste cependant. Si Lavrov a éprouvé le besoin de faire une interview de 30 minutes entièrement en anglais dans laquelle il a clairement comparé la situation en Ukraine aujourd’hui à celle de l’Ossétie le 08.08.08, c’est probablement parce que les Russes ont des renseignements indiquant qu’une attaque est imminente.

Nous le saurons très bientôt.

 

  Le Saker

 

Source : vineyardsaker.blogspot.fr

Traduit par Avic – Réseau International

Mise en ligne CV : 26 avril 2014

http://www.comite-valmy.org/spip.php?article4519

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9 février 2014 7 09 /02 /février /2014 16:42

Par Sébastien GOBERT
Le 05/02/2014

 

L'Ukraine s'enfonce dans la plus grave crise de son indépendance. Fortement médiatisé, le face-à-face entre le régime de Victor Ianoukovitch et une large partie de la société ukrainienne n'a, jusqu'à présent, accouché d'aucune solution de sortie de crise. Et pour cause. Le Président et ses proches semblent engagés dans une véritable lutte pour leur survie.

 

«Ces toilettes? C'est pour cela que nous sommes dans la rue depuis plus de deux mois!» Ihor, casque sur la tête et passe-montagne sur le visage, explique avec enthousiasme. Dans le centre de Kiev, ce militant de l'EuroMaidan monte la garde au pied d'une colonne sur laquelle des toilettes en or étincellent au soleil. Sur le même piédestal, c'était auparavant Lénine qui indiquait le chemin vers un avenir radieux. Sa statue a été démolie le 8 décembre 2013, renversée et fracassée. Le mouvement de l'EuroMaidan, la plus large protestation citoyenne antigouvernementale qu'ait connue l'Ukraine indépendante, n'est pourtant pas dirigée contre l'ancien chef bolchevique en particulier. Les préoccupations des contestataires de l'EuroMaidan sont bien plus prosaïques.

«Selon les journalistes, l'original est à Mejyhyria», continue Ihor. La somptueuse résidence du Président Victor Ianoukovitch, à quelque 30 kilomètres au nord de Kiev, abrite un zoo, un golf, un yacht club, une plate-forme d'hélicoptère et un manoir imposant. Ce qu'il abrite, ainsi que la nature des fonds utilisés pour les travaux d'aménagement et d'entretien, demeurent des énigmes. «Pour nous, Mejyhyria et ces toilettes, ça représente autoritarisme, violences policières, justice sélective, népotisme, atteintes à la liberté d'expression et corruption à tous les niveaux», insiste Ihor. Lui-même n'est pas mobilisé en faveur d'une adhésion éventuelle à l'Union européenne (UE), ni contre un prétendu impérialisme russe. Il est dans la rue depuis plusieurs semaines pour en terminer avec les abus du régime de Victor Ianoukovitch, Une demande de changements radicaux qui expliquerait, en partie, l'intransigeance du chef de l'Etat dans cette crise. Selon de nombreux observateurs, si ce dernier perd la présidence, il perd tout. Y compris ses hypothétiques toilettes en or.

[NDLR: Les toilettes avaient été installés le 3 février, mais l'installation a été démontée dans la journée du 6 février.]

Irréconciliables

Entre pics de tensions et phases d'essoufflement, les ingrédients de la crise qui agite l'Ukraine sont clairement identifiables. D'une part, la colère et la détermination des manifestants, soutenus par une partie significative de la société ukrainienne. D'autre part, l'incapacité des forces d'opposition politiques à canaliser le mouvement et à en faire aboutir la moindre revendication. Le tout confronté à des coups de force du pouvoir, qu'ils soient frontaux –comme les interventions d'unités anti-émeutes– ou insidieux –comme les répressions ciblées, les enlèvements et les passages à tabac[2].

Et, dernier élément: un autisme officiel et persistant du pouvoir, décidé à ne rien accorder aux protestataires, voire à les ignorer. Le Premier inistre, Mykola Azarov, s'est d’ailleurs d’abord seulement inquiété de ce que les troubles contrariaient les chances de l'Ukraine d'être choisie pour accueillir les Jeux olympiques de... 2022. Et de répéter, le 23 janvier aux plus fort des violences, que la situation dans le centre de Kiev était «sous contrôle». Il est pourtant devenu rapidement clair que la crise s'installait dans la durée. «Au moins jusqu'au dégel», s'exclament avec ironie les manifestants de Maidan Nezalejnosti, la place de l'Indépendance à Kiev, «car les barricades sont faites de sacs de neige…».

Début février, la rue Hruchevskoho, menant du village de l'EuroMaidan au siège du gouvernement, est toujours bloquée par d'imposantes barricades et des barrages de police, et ce depuis les affrontements débutés le 19 janvier. Le bilan s'élève, d'après l'organisation EuroMaidan SOS, à au moins six morts, des dizaines de personnes blessées, portées disparues ou encore emprisonnées. Les troubles se sont étendus aux grandes villes de province. Une dizaine de bâtiments d'administrations régionales, en particulier dans l'ouest du pays, sont sous le contrôle de protestataires antigouvernementaux. D'importantes manifestations secouent régulièrement des grandes villes industrielles de l'Est, telles que Dnipropetrovsk ou Zaporijia, où le Parti des Régions est pourtant bien implanté. Certaines sont réprimées avec violence.

Les positions semblent irréconciliables. Les doléances et revendications des protestataires antigouvernementaux sont bien connues. Katya Gorchinskaya, journaliste du quotidien anglophone The Kyiv Post, s'est intéressée au discours des représentants du Parti des régions. «L'Occident indigné a initié des troubles publics en Ukraine», a-t-elle retenu de ses entretiens avec des députés de la majorité présidentielle. «Ce sont quelques poignées de radicaux et de fascistes de l'Ukraine de l'Ouest qui ont lancé des assauts violents contre la police et ont pris possession de bâtiments publics. Les protestataires sont très bien payés par les Américains pour leurs efforts […], parfois jusqu'à 500 dollars par jour. Leur rétribution va croissant s'ils lancent plus de cocktails molotov contre la police sans défense. Celle-ci réagit d'ailleurs avec une retenue remarquable.»[3] Un discours relayé par de nombreux médias et qui explique, en partie, l'impasse politique qui perdure en Ukraine.

«En fait, l'autisme du pouvoir s'explique très simplement», tempère Serhiy Kochman, analyste politique et membre du groupe civique Nous, Européens. «Ils ne comprennent pas que des citoyens puissent être en colère et dormir dans la rue pour des questions de principe, sans être payés. Ça ne rentre pas dans leurs schémas de pensée. Les premières questions qu'ils posent à leurs opposants, ou que des kidnappeurs demandent à des militants qu'ils enlèvent, c'est: 'qui organise tout ça? Qui paie?' L'idée qu'une société civile puisse s'organiser contre eux, sans organisation verticale, leur donne de l'urticaire

Une politique illisible

Arc-boutées sur leurs positions, les autorités étaient restées de marbre pendant plusieurs semaines. Malgré les appels à un changement de gouvernement et à des élections anticipées, un seul haut dignitaire du régime fut limogé, le maire par intérim de Kiev, Oleksandr Popov qui avait perdu le contrôle de la mairie le 1er décembre[4]. Mais, confronté à une situation de blocage sans précédent, l'exécutif a finalement consenti à donner des signes d'ouverture. Plusieurs missions de médiation se sont tenues entre Victor Ianoukovitch et le triumvirat de l'opposition, incarné par le boxeur chrétien-démocrate Vitali Klitschko, l'économiste libéral Arseniy Iatseniouk et l'urologue nationaliste Oleh Tyahnybok. Ces derniers s'étaient vu offrir des postes au sommet du gouvernement, qu'ils ont refusés. Le 28 janvier, Mykola Azarov a démissionné, tandis que la Verkhovna Rada (Parlement) a abrogé une partie des lois liberticides du 16 janvier.

Et pourtant. Malgré le départ du Premier ministre, le gouvernement démissionnaire est toujours en place. Le passage en force d'une loi d'amnistie conditionnée au démantèlement des barricades a ravivé les tensions. Les espoirs d'une réforme constitutionnelle qui affaiblirait les prérogatives de l'exécutif, ont été réduits à néant. De même que la perspective d'élections législatives et présidentielle anticipées.

«C'est vraiment triste. Les politiciens se sont affrontés ces trois dernières semaines, après le vote du 16 janvier. Pas pour adresser nos demandes, mais pour tenter de revenir à la situation que l'on avait... il y a trois semaines», analyse Kateryna Kruk, figure du mouvement civique de l'EuroMaidan, très active sur les réseaux sociaux. «Il me semble que tout cela vise juste à gagner du temps. Et dans les rues, des gens meurent, disparaissent, sont torturés...»

L'attitude de l'exécutif n'en finit pas de surprendre l'ensemble des observateurs. Entre coups de force et sessions de négociations, entre affrontements frontaux et répressions ciblées, entre annonces décriées et silences remarqués, entre engagement médiatisé et congé maladie… il est difficile de déceler une quelconque cohérence dans les actions et réactions de Victor Ianoukovitch. «Il y a néanmoins une constante dans l'action du chef de l'État: il s'agit de s'accrocher au pouvoir, quel que soit le prix», insiste Oleh Rybatchouk, militant civique et dirigeant de l'ONG Tchesno (Honnêtement). «C'est une des grandes différences avec la Révolution orange de 2004. À l'époque, le président Leonid Kouchma était en fin de carrière, aussi il s'était permis de négocier avec l'opposition et de faciliter la recherche d'un compromis. Mais Victor Ianoukovitch est isolé, à la tête d'un système criminel. S'il quitte le pouvoir, tout s'effondre, et il perd tout

À n'importe quel prix

Depuis son élection en 2010, par ailleurs reconnue comme démocratiquement légitime par les observateurs internationaux, Victor Ianoukovitch a travaillé à l'établissement d'une verticale du pouvoir, baptisée «Cymia – La Famille», structurée autour de son fils Oleksandr, dentiste de formation aujourd'hui multimillionnaire, et de leurs proches. «La caractéristique, c'est qu'ils ne développent pas d'activités productives», expliquait, déjà en janvier 2013, le vice-rédacteur en chef de Forbes Ukraine, Oleksandr Akymenko. «Les oligarques –Rinat Akhmetov, Victor Pintchouk, Dmytro Firtach et les autres– ont des usines, des gazoducs, des terrains, etc. Mais 'La Famille' profite juste des prérogatives de l'État pour accroître leurs richesses de manière spéculative, à travers appels d'offres, subventions, contrats internationaux. Les autres oligarques ne sont pas non plus spécialisés dans les investissements productifs et jouent de la spéculation, mais 'La Famille' dépasse les bornes.»[5] Perdre le contrôle de l'État reviendrait donc à condamner l'expansion, voire l'existence, de cette «Famille». Au contraire d'un équilibre entre oligarques entretenu par les précédents dirigeants ukrainiens, l'expansion fulgurante du clan de Victor Ianoukovitch se serait faite aux dépens des autres oligarques, y compris du soutien de longue date du Président, Rinat Akhmetov. À mots couverts, ses récentes déclarations publiques semblent indiquer une certaine prise de distance avec les actions de l'exécutif. Le bruit court ainsi à Kiev que c'est une rencontre au sommet entre oligarques, le 25 janvier, qui aurait précipité l'abrogation des lois liberticides quelques jours plus tard.

Depuis son arrivée au pouvoir, Victor Ianoukovitch aurait donc franchi un certain nombre de lignes rouges. Hormis sa relation visiblement houleuse avec les oligarques, il s'est aussi caractérisé par une persécution particulièrement acharnée des représentants de l'opposition, en premier lieu de son ennemie jurée Ioulia Timochenko. Dans le contexte actuel de crise, il se serait ainsi aliéné soutiens et interlocuteurs, et il lui serait difficile de négocier un accord de départ, qui lui garantirait la préservation de ses acquis.

La journaliste russe Ioulia Latynina, de la radio Èkho Moskvy, explique la fragilité de cette position par deux facteurs principaux: «Il n'y pas d'objectifs stratégiques dans les actions des autorités ukrainiennes. Chaque décision est motivée par le mode de pensée simpliste d'un petit criminel, et par un groupe de jeunes orgueilleux et trop gâtés.»[6] En filigrane, l'idée que l'élite au pouvoir serait prête à sacrifier n'importe quoi, de manière inconsidérée, pour rester au sommet de l'État.

Le 28 janvier au soir, alors que Victor Ianoukovitch s'était rendu personnellement à la Verkhovna Rada pour forcer ses députés à soutenir une loi d'amnistie, il avait été interpellé par une journaliste du média indépendant en ligne Ukrainska Pravda: «Victor Fedorovitch [Ianoukovitch], qui doit répondre de tous ces morts? Combien en faudra-t-il encore? Combien de personnes vont devoir être encore emportées dans les bois? Combien?»[7] Des questions accusatrices, laissées sans réponse. L'intransigeance du Président ne fait qu'alimenter le ressentiment de la rue. Et en l'absence de solution négociée, les protestataires semblent déterminés à continuer à poser ces questions.

Sébastien GOBERT



Notes:
[1] Le 21 novembre 2013, quelques heures après que le gouvernement de Mykola Azarov a annoncé son refus de signer un ambitieux Accord d'association avec l'UE, quelques centaines d'habitants de Kiev décidaient de passer la nuit sur Maidan Nezalejnosti. Le 24 novembre, ils étaient plus de cent mille à défiler dans le centre de la capitale.
[2] Une des premières victimes de premier plan, la militante antigouvernementale et journaliste d'investigation Tetiana Tchornovil a été sauvagement agressée dans la nuit du 24 au 25 décembre 2013. Elle avait été l'une des premières à révéler l'existence de la résidence de Mejyhyria et de ses toilettes en or.
[3] Katya Gorchinskaya, «The ruling party's view of EuroMaidan», The Kyiv Post, 29 janvier 2014.
[4] Oleksandr Popov, administrateur principal nommé directement par le Président, était en charge de la municipalité de Kiev depuis l'été 2012 après la démission du maire élu, Leonid Chernovestkiy, remarqué pour son absentéisme. L'organisation de nouvelles élections dans la capitale a été l'une des principales revendications de l'opposition depuis lors. Le Parti des régions, par crainte de perdre le contrôle de Kiev, s'y est toujours refusé.
[5] Oleksandr Akymenko a démissionné de Forbes Ukraine en novembre 2013, après le rachat du journal par Serhiy Kourchenko, 28 ans, millionnaire proche d'Oleksandr Ianoukovitch.
[6] Yulia Latynina, «Yanukovych's Unlimited Stupidity», The Moscow Times, 28 janvier 2014.
[7] Cf. la vidéo:
http://www.youtube.com/watch?v=vj_UBNd-8VM


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La crise ukrainienne vue de Moldavie
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La République de Moldavie suit attentivement les événements en Ukraine, qui font écho à sa situation de pays pris, lui aussi, en étau entre Europe et Russie. Si ce n’est que, depuis le Sommet de Vilnius en novembre 2013, la Moldavie profite, elle, de son statut de bon élève. Les autorités entendent bien approfondir l’intégration européenne du pays, malgré l’ampleur des réformes à accomplir et les incertitudes quant à la situation en Transnistrie.

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30 janvier 2014 4 30 /01 /janvier /2014 09:51

 Solidaire a interrogé Jean-Marie Chauvier pour mieux comprendre la situation actuelle de l’Ukraine. C’est un journaliste et essayiste belge, spécialiste de l’Ukraine et de l’ex Union soviétique. Connaissant ces pays et la langue russe de longue date, il collabore aujourd'hui au « Monde diplomatique » et à d’autres journaux et sites internet.

Jean Pestieau

 

Solidaire a interrogé Jean-Marie Chauvier (JMC) pour mieux comprendre la situation actuelle de l’Ukraine. C’est un journaliste et essayiste belge, spécialiste de l’Ukraine et de l’ex Union soviétique. Connaissant ces pays et la langue russe de longue date, il collabore aujourd'hui au Monde diplomatique et à divers autres journaux et sites internet.

Quels sont les problèmes économiques pressants qui se posent à la population ukrainienne, principalement les travailleurs, les petits paysans et les chômeurs ?

Jean-Marie Chauvier. Depuis le démembrement de l’Union soviétique en 1991, l’Ukraine est passée de 51,4 à 45 millions d’habitants. Cette diminution s’explique par une baisse de la natalité, une augmentation de la mortalité dues en partie au démantèlement des service de santé. L’immigration est très forte. 6,6 millions d’Ukrainiens vivent maintenant à l’étranger. Nombreux sont les gens de l’est de l’Ukraine qui sont partis travailler en Russie où les salaires sont sensiblement plus élevés, tandis que ceux de l’ouest se sont plutôt dirigés vers l’Europe occidentale, par exemple dans les serres de l’Andalousie ou dans le secteur de la construction au Portugal. L’immigration fait rentrer annuellement, en Ukraine, 3 milliards de dollars.

Alors que le chômage est officiellement de 8 % en Ukraine, une partie importante de la population vit en dessous du seuil de pauvreté : 25 %, selon le gouvernement, jusqu’à 80 % selon d’autres estimations. L’extrême pauvreté, accompagnée de sous-alimentation, est estimée entre 2 à 3% jusqu’à16 %. Le salaire moyen est de 332 US dollars par mois, un des plus bas d’Europe. Les régions les plus pauvres sont les régions rurales à l’ouest. Les allocations de chômage sont faibles et limitées dans le temps.

Les problèmes les plus pressants sont accentués par les risques liés à la signature d’un traité de libre échange avec l’UE et l’application des mesures préconisées par le FMI. Il y a ainsi la perspective de fermeture d’entreprises industrielles, surtout à l’est, ou leur reprise-restructuration-démantèlement par les multinationales. En ce qui concerne les terres fertiles et l’agriculture, se pointe à l’horizon la ruine de la production locale qui est assurée actuellement par les petits paysans et les sociétés par action, héritières des kolkhozes et par l’arrivée en grand des multinationales de l’agro-alimentaire. L’achat massif des riches terres s’accélérera. Ainsi Landkom, un groupe britannique, a acheté 100.000 hectares(ha) et le hedge fund russe, Renaissance, a acheté 300.000 ha [ce dernier chiffre correspond au cinquième des terres agricoles belges].

Pour les multinationales, il y a donc de bons morceaux à prendre : certaines industries, les oléoducs et gazoducs, les terres fertiles, la main d’oeuvre qualifiée.

Quels seraient les avantages et les désavantages d’un rapprochement avec l’Union européenne ?

Jean-Marie Chauvier. Les Ukrainiens - la jeunesse avant tout - rêve de l’UE, de la liberté de voyager, des illusions de confort, de bon salaire , de prospérité, etc. sur lesquelles les gouvernements occidentaux spéculent. Mais, en réalité, il n’est pas question d’adhésion de l’Ukraine à l’UE. Il n’est pas question de libre circulation des personnes. L’UE proposent peu de choses, sinon le développement du libre échange, d’importation massive de produits occidentaux, d’imposition des standards européens dans les produits susceptibles d’êtres exportés vers l’UE, ce qui soulève de redoutables obstacles à l’exportation ukrainienne. La Russie , quant à elle – en cas d’accord avec l’UE –  menace de fermer son marché aux produits ukrainiens. Déjà le marché russe se referme. Moscou a offert des compensations telles que la baisse d’un tiers du prix du pétrole, une aide de 15 milliards de dollars, l’union douanière avec elle-même, le Kazakhstan, l’Arménie,... Poutine a un projet euro-asiatique englobant la majeure partie de l’ancien espace soviétique (hormis les pays baltes) en renforçant les liens avec un projet de coopération industrielle avec l’Ukraine, en intégrant les technologies où l’Ukraine était performante du temps de l’URSS: aéronautique, satellites, armement, constructions navales, etc., en modernisant les complexes industriels. C’est évidemment l’est de l’Ukraine qui est plus intéressé à cette perspective.

Pouvez-vous expliquer les différences régionales qui traversent l’Ukraine ?

Jean-Marie Chauvier. Il n’y a pas d’État-nation homogène en Ukraine. Il y a une diversité d’Ukraine. Il y a des contradictions entre régions. Il y a une diversité d’histoire. Russie, Biélorussie et Ukraine ont eu un berceau commun : l’état des Slaves orientaux (9e-11e s), capitale Kiev, qu’on a appelé « Rous », « Russie » ou « Ruthénie ». Par la suite leurs parcours se sont différenciés : langues, religion, appartenances étatiques. L’Ouest a été longtemps lié au Grand Duché de Lituanie, aux royaumes polonais, à l’Empire austro-hongrois. Après la révolution de 1917 et la guerre civile est née la première formation nationale nommée « Ukraine », co-fondatrice en 1922 de l’URSS. La partie occidentale annexée notamment par la Pologne en a été « récupérée » en 1939 et 1945, puis le territoire actuel de l’Ukraine s’est encore élargi à la Crimée en 1954.

L’est de l’Ukraine est plus industrialisé, plus ouvrier, plus russophone tandis que l’ouest est plus rural, paysan, ukraïnophone. L’est est orthodoxe rattaché au patriarcat de Moscou tandis que l’ouest est à la fois gréco-uniate catholique, et orthodoxe, rattaché au patriarcat de Kiev depuis l’indépendance de 1991. L’Église uniate catholique, notamment à l’ouest en Galicie, a été traditionnellement germanophile, souvent en conflit avec l’Église catholique de Pologne. Le centre de l’Ukraine, avec Kiev, est un mélange des courants de l’est et de l’ouest. Kiev est très majoritairement russophone, ses élites sont pro-opposition et très liées aux ultralibéraux de Moscou.

L’Ukraine est donc partagée – historiquement, culturellement, politiquement – entre l’est et l’ouest, et il n’y a aucun sens à dresser l’une contre l’autre, sauf à miser sur l’éclatement voire la guerre civile, ce qui est sans doute le calcul de certains. A force de pousser à la cassure, comme le font les Occidentaux et leurs petits soldats sur place, le moment pourrait bien venir où l’UE et l’OTAN obtiendront « leur morceau » mais où la Russie prendra le sien! Ce ne serait pas le premier pays qu’on aurait fait délibérément exploser. Nul ne doit ignorer non plus que le choix européen serait également militaire : l’OTAN suivra et aussitôt se posera la question de la base russe de Sebastopol en Crimée, majoritairement russe et stratégiquement cruciale pour la présence militaire en Mer Noire. On peut imaginer que Moscou ne laissera pas s’installer une base américaine à cet endroit !

Que pensez-vous de la manière dont le conflit actuel est présenté dans nos médias ?

Jean-Marie Chauvier. C’est un western ! Les bons « pro-européens », les mauvais « pro-russes ». C’est manichéen, partial, ignorant de la réalité de l’Ukraine. La plupart du temps, les journalistes vont voir les gens qui pensent comme eux, qui disent ce que les Occidentaux ont envie d’entendre, qui parlent l’anglais ou d’autres langues occidentales. Et puis, il y a les mensonges par omission.

Il y a d’abord un grand absent: le peuple ukrainien, les travailleurs, les paysans, soumis à un capitalisme de choc, à la destruction systématique de tous leurs acquis sociaux, aux pouvoirs mafieux de tous bords.

Il y a ensuite l’occultation ou la minimisation d’un phénomène que l’on qualifie de « nationaliste» et qui est de fait néofasciste voire carrément nazi. Il est principalement (mais pas uniquement) localisé dans le parti SVOBODA, son chef Oleg Tiagnibog et la région occidentale correspondant à  l’ancienne « Galicie orientale » polonaise. Combien de fois n’ai-je vu, entendu, lu dans les médias, des citations de ce parti et de son chef comme « opposants » et sans autre précision ?

On parle de sympathiques jeunes « volontaires de l’autodéfense » venus de Lviv (Lwow, Lemberg) à Kiev, alors qu’ils s’agit de commandos levés par l’extrême-droite dans cette région (Galicie) qui est son bastion. Lourde est la responsabilité de ceux – politiques, journalistes – qui jouent à ce jeu, à la faveur de courants xénophobes, russophobes, antisémites, racistes, célébrant la mémoire du collaborationnisme nazi et de la Waffen SS dont la Galicie (et non toute l’Ukraine !) fut la patrie.

Et enfin , les médias passent sous silence les multiples réseaux financés par l’Ouest (États-Unis, UE, Allemagne) pour la déstabilisation du pays, les interventions directes de personnalités politiques occidentales. Imaginons la zone neutre à Bruxelles occupée pendant deux mois par des dizaines de milliers de manifestants exigeant la démission du Roi et du gouvernement, prenant d’assaut le Palais Royal, et acclamant à la tribune des ministres russes, chinois ou iraniens ! On imagine cela à Paris ou Washington ? C’est ce qui se passe à Kiev, Maïdan.

Mon étonnement grandit de jour en jour en constatant l’écart entre les « informations » délivrées par nos médias et celles que je peux collecter dans les médias ukrainiens et russes. Les violences néonazies, les agressions antisémites, les prises d’assaut des administrations régionales : dans nos grands médias, rien de tout cela ! On entend qu’un seul point de vue : les opposants de Maïdan. Le reste de l’Ukraine n’existe pas !

Quelles sont les principaux acteurs en présence ? Qui sont les manifestants à Kiev et ailleurs? Qu’est-ce qui les fédère ? Quelle est la nature du pouvoir en place ?

Jean-Marie Chauvier. L’oligarchie industrielle et financière, bénéficiaire des privatisations, est partagée entre groupes tiraillés entre la Russie et l’Occident. Viktor Ianoukovitch et son Parti des Régions représentent les clans (et la plus grande partie des populations) de l’Est et du Sud. Le Parti des Régions a gagné les élections tant présidentielles que parlementaires à l’automne 2013. Il a également de fortes assises à l’Ouest, en Transcarpatie (aussi appelée Ukraine subcarpathique), une région multiethnique qui résiste au nationalisme. Mais la crise actuelle, les hésitations et les faiblesses du président risquent de lui coûter très cher et de discréditer son parti

Le pouvoir en place est largement responsable de la crise sociale qui profite à l’extrême-droite et aux trompeuses sirènes de l’UE et de l’OTAN. Pouvoir en place impuissant, de fait, défenseur d’une  partie de l’oligarchie et non  de la « Patrie » dont il se réclame. Il a favorisé l’extension de la corruption et des pratiques mafieuses.

Face à lui, 3 formations politiques qui ont leur base surtout dans l’ouest et aussi dans le centre de l’Ukraine. Il y a d’abord Batkivschina (« Patrie »), dont le dirigeant est Arseni Iatseniouk. Il a succédé à l’égérie Ioulia Timochenko, malade et emprisonnée. Ensuite, le parti Oudar (parti démocratique des réformes) dont le leader et fondateur est l’ancien boxeur, Vitali Klitschko. C’est le chouchou d’Angela Merkel et de l’UE. Les cadres de son parti sont formés par la fondation Adenauer. Enfin, le parti néo-fasciste Svoboda (« Liberté ») dirigé par Oleg Tiagnibog. Svoboda est  en filiation directe avec l’Organisation des Nationalistes Ukrainiens (OUN) -fasciste, sur le mode de Mussolini - fondée en 1929 en Galicie orientale sous régime polonais. Avec l’arrivée d’Adolf Hitler en 1933, contact est pris avec le motif « Nous nous servirons de l’Allemagne pour faire avancer nos revendications ». Les relations, avec les nazis, sont parfois tumultueuses – car Hitler ne veut pas d’une Ukraine autonome - mais tous sont fermement unis dans leur objectif commun d’éliminer les communistes et les juifs et d’asservir les Russes. Les fascistes ukrainiens opposent le caractère « européen » de l’Ukraine à celui, « asiatique » de la Russie. En 1939, Andriy Melnik est à la tête de l’OUN, avec le soutien d’Andriy Cheptytskyi, métropolite de l’Eglise gréco-catholique (uniate), germanophile, « leader spirituel » de la Galicie, passée en 1939 sous régime soviétique. En 1940, le radical Stepan Bandera fait dissidence : son OUN-b forme deux bataillons de la Wehrmacht, Nachtigall et Roland, pour prendre part à l’agression menée par l’Allemagne et ses alliés contre l’URSS, le 22 juin 1941. Immédiatement déferle une vague de pogroms.

Depuis plusieurs scrutins, après la « révolution orange » de 2004, l’influence de Svoboda grandit en Galicie et dans tout l’ouest de l’Ukraine, y compris dans les grandes villes avec 20 à 30 % des votes. Pour l’ensemble de l’Ukraine, Svoboda compte pour 10 % des votes. Svoboda est « débordé » par des groupes néo-nazis plus radicaux encore que lui.

Les trois formations politiques, Batkivschina, Oudar et Svoboda, appuyées par l’Occident, réclament depuis deux mois le renversement du gouvernement et du président de la république. Elles exigent de nouvelles élections. Svoboda les entraîne plus loin en organisant un coup d’état perlé au niveau local. Là où il fait règner son régime de terreur, Svoboda interdit le Parti des Régions et le Parti communiste ukrainien.

Le Parti communiste ukrainien appelle à la raison depuis plusieurs semaines. Il a récolté plus de 3.000.000 de signatures pour réclamer un referendum qui devrait décider si l’Ukraine veut un traité d’association avec l’UE ou une union douanière avec la Russie. La situation insurrectionnelle incombe non seulement aux trois partis d’opposition mais aussi au pouvoir, qui a offert le pays et le peuple « sur un plateau » aux dirigeants de la pseudo-opposition, aux groupes d'extrême-droite néo-nazis, aux organisations nationalistes violentes, aux politiciens étrangers qui appellent les gens à « radicaliser les protestations » et à « lutter jusqu'au bout ». Le PC met en exergue les problèmes sociaux. Il a la position la plus démocratique parmi les partis politiques. Mais son influence se limite à l’est et au sud de l’Ukraine.

Quel jeu jouent les grandes puissances (Etats-Unis, Union européenne, Russie) dans l’affrontement actuel ? Que recherchent-elles ?

Jean-Marie Chauvier. Zbigniew Brzezinski, le célèbre et influent géostratégiste étasunien, d’origine polonaise a tracé, dans les années 1990, la stratégie étasunienne pour maîtriser l’Eurasie et installer durablement l’hégémonie de son pays, avec l’Ukraine comme maillon essentiel. Pour lui, il y avait des « Balkans mondiaux », d’un côté l’Eurasie, de l’autre le grand Moyen-Orient. Cette stratégie a donné ses fruits en Ukraine avec la « révolution orange » de 2004. Elle a installé un réseau tentaculaire de fondations étasuniennes – comme Soros et la reganienne National Endowment for Democracy (NED) - qui rémunèrent des milliers de gens pour « faire progresser la démocratie ». En 2013-2014, la stratégie est différente. C’est surtout l’Allemagne d’Angela Merkel et l’UE qui sont aux commandes, aidées par des politiciens étasuniens comme McCain. On harangue les foules sur Maïdan et ailleurs avec une grande irresponsabilité: pour atteindre facilement leur objectif de faire basculer l’Ukraine dans le camp euro-atlantique, dont l’OTAN, ils s’appuient sur les éléments les plus antidémocratiques de la société ukrainienne. Mais cet objectif est irréalisable sans faire éclater l’Ukraine, entre l’est et l’ouest et avec la Crimée qui rejoindra la Russie comme sa population le souhaite. Le parlement de Crimée a déclaré : « Nous ne vivrons jamais sous un régime bandériste (fasciste) ». Et pour Svoboda et les autres fascistes, c’est la revanche de 1945 qu’ils vivent. Je crois malgré tout que la très grande majorité des Ukrainiens ne veut pas de cette nouvelle guerre civile ni de l’éclatement du pays. Mais sans doute, la société est à reconstruire !

 

 Pour en savoir plus : Jean-Marie Chauvier, Euromaïdan ou la bataille d’Ukraine, 25 janvier 2014, http://www.mondialisation.ca/euromaidan-ou-la-bataille-dukraine/5366185 ; Ukraine :« quelle position» ?, 13 décembre 2013, publié par la revue « Politique » (Bruxelles) et repris par http://www.mondialisation.ca/ukraine-quelle-position/5361486 ; Allemagne nazie et OUN: repères , voir Le Monde Diplomatique, août 2007, http://www.monde-diplomatique.fr/2007/08/CHAUVIER/15050

 

 

La politique antisociale de l’opposition révélée par WikiLeaks


Viktor Pynzenyk, ancien ministre des finances et aujourd’hui membre du parti de l’opposition Oudar, de Vitali Klitchko, a expliqué en 2010 à l’ambassadeur des USA ce qu’il voulait pour l’Ukraine :


• L’augmentation de l’âge de la retraite de deux ans à trois ans
• La suppression des prépensions
• La limitation des pensions pour les retraités qui travaillent
• Le triplement du prix du gaz pour les ménages
• L’augmentation des prix de l’électricité de 40 %
• L’annulation de la Résolution gouvernementale exigeant le consentement des syndicats pour augmenter les prix du gaz
• L’annulation de la Disposition législative interdisant aux fournisseurs communaux de couper les approvisionnements ou de donner des amendes aux consommateurs en cas de non-paiement des services communaux
• La privatisation de toutes les mines de charbon
• L’augmentation des prix des transports, l’annulation de tous les avantages
• L’abolition des aides gouvernementales pour les naissances, les repas gratuits et les livres scolaires (il est écrit : « les familles doivent payer »)
• L’annulation des exonérations de TVA sur les produits pharmaceutiques
• L’augmentation des taxes sur l’essence et l’augmentation de 50 % des impôts sur les véhicules
• Le payement des allocations de chômage après un minimum de six mois de travail seulement
• Le payement des allocations de congé de maladie à partir du troisième jour de congé seulement
• La non-augmentation du minimum vital (en introduisant cependant des possibilités de paiement supplémentaires pour les nécessiteux).

Source: câble diplomatique 10KYIV278 révélé par Wikileaks
http://www.cablegatesearch.net/cable.php?id=10KYIV278&q=elections+ukraine

Transmis par Pierre Roubaud

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19 octobre 2013 6 19 /10 /octobre /2013 12:32

Par Anaïs MARIN*
Le 15/10/2013


Les conflits commerciaux entre la Russie et le Bélarus, fréquents depuis la première «guerre du gaz» de 2004, ont toujours eu une dimension politique. L’actuelle «guerre de la potasse» présente pourtant des spécificités, car c’est le Bélarus qui l’a déclenchée. À ses risques et périls.

 

Pour ceux qui ne suivent que de loin les fluctuations du marché des engrais potassiques, la «guerre de la potasse» russo-bélarusse n’a commencé à faire parler d’elle qu’avec l’arrestation, le 26 août dernier à l’aéroport de Minsk, de Vladislav Baumgertner, le PDG du géant russe de la potasse Uralkali. L’affaire a fait la une des journaux car c’était la première fois que le KGB bélarusse s’en prenait manu militari à un homme d’affaires russe, réputé proche du Kremlin, qui plus est alors qu’il était venu au Bélarus à l’invitation du Premier ministre Mikhaïl Myasnikovitch. Motif: «abus de pouvoir et de position d’autorité» de plusieurs cadres dirigeants d’Uralkali, dont les malversations financières auraient déjà entraîné pour l’économie bélarusse un dommage chiffré à 100 millions de dollars[1].

Le feuilleton judiciaire de la rentrée

Poursuivi au titre de l’article 424.3 du Code Pénal bélarusse, V.Baumgertner risque trois à dix ans de prison et la confiscation de ses biens, tout comme ses acolytes placés sous mandat d’arrêt[2], et contre lesquels Minsk a prié Interpol d’émettre une «notice rouge». À ce jour, l’organisation internationale de police criminelle n’a toujours pas rendu sa décision, invoquant la «clause de neutralité» (article 3 de ses statuts) qui lui proscrit «toute intervention ou activité à caractère politique, militaire, religieux ou racial». Or la dimension politique de l’affaire ne fait guère de doute, même si c’est à une société privée russe que s’en prend la justice bélarusse. Pour preuve, les représailles de Moscou qui suivirent l’arrestation de V.Baumgertner: fin août, le transporteur pétrolier Transneft annonça une diminution de 25% de ses livraisons au Bélarus (soit 400.000 tonnes de brut en moins), soi-disant à cause de travaux de réfection subitement nécessaires sur l’oléoduc reliant les deux pays... Les exportateurs bélarusses de produits agro-alimentaires furent quant à eux frappés de boycott après que la Russie ait émis des réserves sur la qualité de produits laitiers en provenance du Bélarus, tandis que les services vétérinaires imposaient le 3 septembre des restrictions sur les importations de porc bélarusse, invoquant des risques de transmission de la fièvre porcine africaine[3].

Cette dernière décision survint le lendemain de l’annonce par Minsk de poursuites pénales contre le principal actionnaire d’Uralkali, le milliardaire Souleïman Kerimov, qui détient 21,75% des parts de la société. Or ce dernier jouit de l’immunité judiciaire en Russie car il représente la république du Daguestan, dont il est originaire, au Conseil de la Fédération (la Chambre haute du parlement russe), et surtout du fait de ses liens avec plusieurs membres influents du «clan Medvedev»[4].

Pourquoi le régime bélarusse s’est-il aventuré à une provocation qui pourrait au final coûter au pays bien plus cher, en termes de dommages économiques, que les 100 millions de dollars de caution qu’il réclame pour la libération de V.Baumgertner? Contrairement aux explications avancées dans les médias occidentaux, l’arrestation de ce dernier ne résulte pas d’un énième coup de sang du président Aliaksandr Loukachenka. Bien au contraire: prévue de longue date, la manœuvre des autorités bélarusses vise à dicter à leurs partenaires russes les termes de leurs futures relations économiques, dans un climat de confiance mutuel déjà dégradé.

Le cartel russo-bélarusse de la potasse: chronique d’une mort annoncée

La potasse, minerai indispensable à la confection d’engrais agricoles, est l’une des rares matières premières présentes sur le sol bélarusse, qui héberge les deuxièmes plus grandes réserves mondiales après le Canada. L’entreprise d’État Belaruskali chargée d’exploiter les mines de potasse de Saligorsk assure 7% des recettes d’exportation du Bélarus et contribue à hauteur de 20% dans ses recettes fiscales[5].

En 2005, Belaruskali et son homologue russe Uralkali, le leader mondial du secteur, ont établi une structure d’exportation commune, la Belarusian Potash Company (BPC), censée servir de canal unique pour leurs exportations, qui représentent 43% des ventes mondiales, principalement vers les pays émergents d’Asie (Inde et Chine). La majorité des postes stratégiques dans BPC sont revenus à des cadres d’Uralkali, tel V.Baumgertner. La coordination au sein du cartel russo-bélarusse permet un contrôle des volumes produits et exportés pour moduler les cours mondiaux de la potasse[6].

Aussi le retrait unilatéral d’Uralkali de BPC, annoncé le 30 juillet 2013, a-t-il induit une pagaille boursière d’amplitude mondiale. Le cours de la potasse s’effondra, rognant les marges jusque-là confortables sur ce marché oligopolistique. Belaruskali en fut l’une des premières victimes, ses coûts de production demeurant bien supérieurs à ceux d’Uralkali, et ses débouchés plus restreints. Le Bélarus reproche donc légitimement à son indélicat partenaire russe d’avoir dénoncé ses engagements vis-à-vis de BPC pour faire cavalier seul.

Depuis 2011, les services de sécurité bélarusses savaient que les dirigeants d’Uralkali menaient un double jeu, utilisant les structures et représentations locales de BPC pour signer des contrats finalement honorés seulement par Uralkali, ou proposant en secret aux clients de BPC qu’Uralkali leur livre de la potasse au rabais[7]. En 2012, Uralkali exporta ainsi 80% de sa production via une société basée en Suisse, Uralkali Trading, et seulement 20% via BPC. Cela fit perdre des parts de marché à Belaruskali, qui continua jusqu’à fin 2012 à n’exporter sa production que par le biais de BPC[8]. L’enquête a révélé qu’Uralkali ne se livrait pas seulement à de la concurrence déloyale, mais que ses dirigeants, avec la complicité de S.Kerimov, avaient mis en place un vaste système de prise illégale d’intérêts et d’enrichissement personnel, dommageable non seulement à Belaruskali, mais aussi aux actionnaires et distributeurs d’Uralkali, qui s’est endetté au point de risquer la faillite.

En arrêtant V.Baumgertner, le régime bélarusse escomptait que révéler l’escroquerie le mettrait en position de force pour négocier avec Moscou que des têtes tombent au sein d’Uralkali, à commencer par celle de S.Kerimov. Le moment était bien choisi: la priorité de la diplomatie russe étant d’attirer l’Ukraine, l’Arménie et le Kirghizstan dans l’Union Économique Eurasienne, censée voir le jour en janvier 2015, l’escalade d’un conflit commercial entre la Russie et son traditionnel allié bélarusse serait du plus mauvais effet. Aussi le Kremlin accepta-t-il un compromis judiciaire pour sauver les apparences: le transfert d’une partie des documents de l’instruction au parquet russe, et celui de V.Baumgertner de la prison du KGB à une résidence surveillée de Minsk.

Le pari risqué de Loukachenka

Certes, Loukachenka semble avoir gagné la première bataille de cette «guerre de la potasse». En affichant sa liberté de manœuvre face au grand capital russe et à ceux, à Moscou, qui dénoncèrent l’arrestation d’un des leurs, il se pose en défenseur des intérêts et de la souveraineté de son pays. En effet, Uralkali n’a jamais caché son intention d’absorber son «petit frère» bélarusse. Loukachenka, qui a fixé le prix de vente de Belaruskali à 30 milliards de dollars, prétend même s’être vu offrir des pots-de-vin pour céder la société à un prix plus abordable. En mettant Belaruskali en difficulté, les manœuvres d’Uralkali et la dissolution du cartel BPC visaient donc à contraindre Minsk à brader ce joyau de la couronne[9]. Déjouer un tel scénario sert Loukachenka en termes d’image: les populations de la majeure partie des pays d’ex-URSS éprouvent en effet une sympathie irrationnelle pour qui s’en prend aux oligarques russes au lieu d’entrer en collusion avec eux[10]. Le revers essuyé par Uralkali fait d’ailleurs office d’avertissement à ceux qui, en Russie, s’imaginent que la privatisation de fleurons industriels bélarusses, tel le fabricant de camions MAZ, pourrait se faire selon d’autres règles que celles fixées par Loukachenka lui-même.

Force est d’admettre que le coup de poker de Loukachenka a contraint ses partenaires russes au compromis. En effet les menaces initiales proférées par certains officiels russes ne se sont pas matérialisées. Le fonds anti-crise de la Banque eurasienne de développement a bien débloqué la sixième tranche d’un prêt que le Bélarus, vu le creusement du déficit de sa balance commerciale et le tarissement de ses réserves de change, ne remboursera probablement jamais. Quant à la menace d’une diminution, à l’orée de l’hiver, des livraisons de pétrole russe, elle a été balayée le 12 septembre par le chef de file des «siloviki», les organes russes de sécurité. Igor Sétchine est désormais à la tête du géant pétrolier Rosneft… et détient des parts dans la raffinerie de Mozyr au Bélarus. Le PDG de Gazprom Alexeï Miller et celui de la Sberbank German Gref se sont eux aussi précipités à Minsk en septembre pour assurer le régime bélarusse de leur soutien matériel. Tout cela a conduit à interpréter le silence prudent de V.Poutine dans toute cette affaire comme le signe que le Kremlin serait même du côté de Loukachenka dans sa croisade contre les «escrocs» d’Uralkali[11].

Or c’est précisément ce qui pousse certains analystes à penser que la dépendance de Loukachenka vis-à-vis du Kremlin s’en trouve accrue, car le règlement pacifique du conflit ne se fait pas à l’avantage de Belaruskali[12]. En effet l’entreprise pourrait ne pas se remettre de la «trahison» d’Uralkali. Déjà la chute de ses ventes l’a poussée à fermer deux de ses mines de potasse et à mettre ses employés au chômage technique partiel. Faute de coopération avec Uralkali depuis la dissolution de fait de BPC, elle ne peut reconquérir les marchés perdus[13]. Or les espoirs nourris un temps par Minsk de «monnayer» l’extradition de V.Baumgertner vers la Russie contre un changement de la structure actionnariale d’Uralkali ne seront visiblement pas satisfaits: S.Kerimov, que l’on disait prêt à vendre ses parts à un autre oligarque, le pro-Poutine Valery Kogan, les a en fait échangées contre des obligations détenues par un fonds souverain de la China Investment Corporation. Aussi les vainqueurs dans cette «guerre de la potasse» seront-ils au final les clients d’Uralkali, à savoir les agriculteurs de pays émergents comme la Chine, qui seuls profiteront de la baisse du prix mondial de la potasse et, par répercussion, de l’engrais.



Notes
[1] Interview de Pavel Traoulko, porte-parole du Comité d’enquête du bureau du Procureur général de la République du Bélarus, à l’agence de presse BelTA, 26 août 2013, republié par http://news.tut.by/politics/363351.html.
[2] Il s’agit d’Oleg Petrov, membre du Conseil de surveillance d’Uralkali et désigné comme le «cerveau» de l’escroquerie; Konstantin Solodovnikov, premier directeur adjoint; Igor Evstratov, vice-directeur financier; et Dmitri Samoilov, chef du service d’affrètement. Tous quatre ainsi qu’Alexandre Volochine, le président du directoire d’Uralkali, et Souleïman Kerimov, actionnaire principal de la société, avaient été invités à des pourparlers à Minsk. Seul V.Baumgertner fit le voyage, et lui seul fut arrêté. D’après Kirill Benediktov «Ouvidet Minsk i sest» [Voir Minsk et se faire coffrer], Izvestia, 27 août 2013, http://izvestia.ru/news/556143#ixzz2gl6dQ6kP.
[3] Kamił Klysinski et Agata Wierzbowska-Miazga «A Russian-Belarusian conflict against a backdrop of potassium fertilisers», EastWeek, 4 septembre 2013, www.osw.waw.pl.
[4] S.Kerimov compte parmi ses soutiens les vice-Premiers ministres russes Arkady Dvorkovitch et Igor Chouvalov. En 2010 celui-ci a aidé S.Kerimov à acquérir des parts dans Silvinit pour consolider son monopole sur le marché de la potasse. L’épouse de Chouvalov serait aussi impliquée dans la reprise frauduleuse par S.Kerimov des sociétés fiduciaires Ingostrakh et Avtobank.
[5] Pierre Briançon, «L’aile de la potasse», Le Monde, 21 septembre 2013, www.lemonde.fr/economie/article/2013/09/21/l-aile-de-la-potasse_3482187_3234.html
[6] Un tiers du marché mondial est contrôlé par un autre cartel, nord-américain celui-là (Canpotex), tandis que des producteurs allemands et australiens se partagent les restes. D’après Alain Faujas, «Poker menteur entre Russes et Biélorusses sur le marché de la potasse», Le Monde, 21 août 2013, www.lemonde.fr/economie/article/2013/08/21/la-potasse-entre-guerre-et-bluff_3464090_3234.html.
[7] Interview de Pavel Traoulko, op. cit. , note 1.
[8] En novembre 2012, Belaruskali commença à contourner BPC aussi en vendant de la potasse directement à l’Inde et au Bengladesh. Cette violation de l’accord de 2005 fut «légalisée» en décembre par un décret présidentiel mettant fin à l’exclusivité de BPC pour les exportations de Belaruskali. C’est cette «tricherie» qu’Uralkali invoqua six mois plus tard pour dénoncer l’accord.
[9] Grigori Ioffe «A Business and a Pep talk», Eurasia Daily Monitor (Jamestown Foundation), vol. 10, n°166, 19 septembre 2013.
[10] Leonid Radzikhovskij, politologue russe, s’exprimant dans l’émission “Expertise” de Radio Svaboda (Bélarus) le 17 septembre 2013. Propos retranscrits sur www.inosmi.ru/sngbaltia/20130919/213092775.html.
[11] ibid.
[12] Artyom Shraybman «Belarus is losing the potash war», Belarus Digest, 9 octobre 2013, http://belarusdigest.com/story/belarus-losing-potash-war-15763.
[13] Solidarity with Belarus Information Office, «BPC and Uralkali’s divorce: first performance results», 7 octobre 2013, http://belarusinfocus.info/subscribe/1381168413.

* Rédactrice à Regard sur l’Est. Chercheur au Finnish Institute of International Affairs (Helsinki).

 

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6 juillet 2013 6 06 /07 /juillet /2013 17:39

 Par André Kapsas (sources: Lidovky.cz, Respekt)


Le 13 juin dernier, une enquête de la section de lutte contre le crime organisé a mené non pas à l'arrestation des «parrains» tchèques mais… à la chute du gouvernement de Petr Nečas. Après des mois de filatures et d'écoutes, la police tchèque a procédé à l'arrestation de la directrice du cabinet du Premier ministre Jana Nagyová, à celle de trois ex-députés de son parti, du chef actuel des services de renseignement militaire ainsi que de son prédécesseur. De plus, une trentaine de lieux ont été fouillés, dont le bureau du Premier ministre. Plusieurs millions d'euros et une dizaine de kilogrammes d’or ont été saisis.


Jana Nagyová et les dirigeants des services de renseignement militaire sont accusés d'avoir abusé de leurs pouvoirs en faisant surveiller l’épouse du chef du gouvernement, qui se trouve présentement en instance de divorce. J.Nagyová agissait comme l'éminence grise de Petr Nečas et leur relation intime était un secret de polichinelle. Celle-ci est également accusée d'avoir négocié la démission de trois députés rebelles de son parti ODS (Parti démocratique civique) en échange de postes dans des entreprises d'État.


Ce scandale sans précédent a poussé Petr Nečas à remettre sa démission le 17 juin, même s'il exprimait la conviction qu'aucune loi n'avait été violée. Le Premier ministre a du même coup annoncé qu'il se retirerait de la vie politique à la fin de son mandat de député.


Depuis, l'attention du public ne se fixe pas tant sur l'affaire de corruption et ses possibles retombées pour certains réseaux clientélistes et mafieux, mais plutôt sur la formation d'un nouveau gouvernement et sur l'attitude du Président, Miloš Zeman. Celui-ci a en effet coupé l'herbe sous le pied du Parlement en proposant son propre gouvernement technocrate plutôt que d'accepter la nouvelle équipe proposée par la coalition au pouvoir.


Alors que la nouvelle dirigeante d'ODS, Miroslava Němcová, disposait de l'appui d'une majorité des députés pour former un gouvernement, le Président a en effet préféré miser sur un de ses anciens collaborateurs, Jiří Rusnok, pour former un gouvernement intérimaire. Sans appui réel au Parlement, celui-ci pourrait néanmoins gouverner durant un mois, avant de demander la confiance des députés.


L'ex-ministre des Finances Miroslav Kalousek, du parti TOP 09, a réagi en comparant le Président à un tsar, tandis que la une du numéro actuel de l'hebdomadaire libéral Respekt affiche le titre «Moi» et présente M.Zeman coiffé d'une couronne de laurier et armé d'un sceptre. Plusieurs politiciens et journalistes dénoncent ce qu'ils considèrent comme une violation de l'esprit de la Constitution et une tentative de transformer le système parlementaire en système présidentiel.


Un des moyens dont disposeraient les partis pour contrecarrer les plans de M.Zeman serait de dissoudre le Parlement et d’organiser des élections, mais l’ODS est au plus bas dans les sondages et il doit gagner du temps pour remonter la pente. Quant aux sociaux-démocrates, ils se méfient des plans d’un Président dont la proximité avec leur parti pourrait affecter leur popularité. Ils souhaiteraient donc aller aux urnes au plus vite afin de revenir au pouvoir. Reste à voir si la droite fera tout pour former son propre gouvernement ou bien si elle se joindra à la gauche et se risquera à aller en campagne pour «couler» le gouvernement préparé par le Président.

Dépêche publiée le 02/07/2013

Zone : Peco

 

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6 juillet 2013 6 06 /07 /juillet /2013 17:37

Par Florent MARCIACQ*
Le 01/07/2013

 

L’adhésion de la Croatie à l’Union européenne intervient en temps de crise. Elle ne suscitera donc pas de hosannas. Mais faut-il pour autant remettre en cause la politique d’élargissement de l’UE?

Contrairement à la vague d’élargissement de 2004 (et dans une moindre mesure de 2007), l’adhésion de la Croatie à l’Union européenne le 1er juillet 2013 intervient en temps de crise –une crise multiple qui affecte à la fois l’UE et la Croatie. Avant de remettre en cause la politique d’élargissement de l’UE, qui devient aujourd’hui de moins en moins populaire, il convient d’examiner les apports de celle-ci, tant pour l’Union, que pour les États aspirant à devenir membres.

L’Union en crise, le doute s’installe

La politique d’élargissement de l’Union européenne n’a plus le vent en poupe. En 2002, 52% des citoyens européens plébiscitaient l’élargissement de l’Union, qui comptait alors 15 États membres[1]. D’autres s’y opposaient, mais pas uniquement par euroscepticisme. Ils redoutaient que l’élargissement n’aille de pair avec l’impossibilité d’approfondir la construction européenne. Aujourd’hui, le paysage européen a beaucoup changé. Seuls 38% des Européens (UE 27) soutenaient encore la politique d’élargissement à la veille de l'adhésion de la Croatie[2]. Beaucoup considèrent que l’Union doit à présent se concentrer sur l’emploi, redoutent l’ouverture de nouvelles frontières et sont tentés par les sirènes des nationalismes. Certes, l’adhésion de douze nouveaux États membres depuis 2004 a pu donner le sentiment que l’appétit de l’Union ne prédit en rien de sa capacité de digestion. Mais le cœur du désaveu des Européens ne réside pas vraiment là. Un an après la vague d’adhésion de 2004, ils étaient encore 50% à soutenir la politique d’élargissement[3].

Les Européens doutent de la politique d’élargissement en raison de la crise que l’Union traverse depuis 2007-2008. Cette crise est multiple. Elle est économique, tout d’abord, puisque nombre d’États européens connaissent au mieux une croissance zéro (comme la France ou l’Autriche), au pire une récession (comme la Grèce ou le Portugal). Et elle est donc sociale, puisque l’UE a vu son taux de chômage passer de moins de 7% en 2007 à 11% en 2013[4]. La crise est en outre financière, compte tenu du poids de la dette et des contraintes budgétaires qui ne cessent de s’accroître, et elle est plus généralement institutionnelle, puisque les Traités peinent à assurer à l’Union une réactivité suffisante et une efficacité adéquate au regard des défis globaux. Mais la crise est surtout politique, nourrie par le déficit démocratique des institutions européennes, en particulier en matière de gouvernance économique, et affective dès lors que l’on tient compte du regain des discours souverainistes. Or c’est dans ce contexte troublé que l’adhésion de la Croatie prend effet, au terme d’un long processus de transformation et de démocratisation.

La crise en Croatie

La Croatie entre dans l’Union européenne alors même qu’elle est confrontée, elle aussi, à une crise économique et sociale. En récession depuis fin 2011, l’économie croate a beaucoup souffert du ralentissement de l’économie européenne, avec laquelle elle est très liée. Sous la Présidence d’Ivo Sanader, la Croatie était parvenue à convaincre les investisseurs étrangers, notamment autrichiens et néerlandais, de prendre position dans de nombreux secteurs économiques. Le cap résolument européen fixé par le gouvernement et l’agenda des réformes soutenues par la Commission européenne alimentaient un climat de confiance favorable aux investissements directs étrangers (IDE). Entre 1998 à 2008, les IDE passèrent ainsi de moins d’un milliard à six milliards d’euros par an, avant de plonger drastiquement en 2010, pour revenir à un niveau comparable à 1998[5]. Ce recul des investissements étrangers a entrainé un ralentissement du processus de privatisation, qui demeure à ce jour incomplet, notamment dans les secteurs bancaires et dans le tourisme. Et il sème le doute dans une population autrefois acquise à l’intégration européenne.

Sur le plan social, la diminution de l’activité économique s’est traduite depuis 2008 par une montée du taux de chômage –passé de 12% entre 2002 et 2008 à 22% en 2013[5]. Afin de stimuler l’emploi, le gouvernement croate a d’ores et déjà annoncé des mesures, consistant notamment en des subventions, des réductions d’impôts, des aides à l’auto-entreprenariat, et à la formation professionnelle, et des baisses de charges pour l’emploi des séniors. Malgré un déficit budgétaire excédant les critères de convergence de Maastricht (-4 à -5% en 2010-2012), la Croatie a su conserver une certaine marge de manœuvre, en contenant sa dette à un niveau relativement bas en comparaison des autres pays membres de l’UE (50% du PIB contre 91% en France en 2012). Les Croates ont gagné cette marge de manœuvre au prix de mesures d’austérité impopulaires, introduites entre 2009 et 2011 sous le mandat de Jandraka Kosor, alors Premier ministre de Croatie. Nombre d’entre eux ont perdu leurs illusions: l’intégration européenne ne mène pas mécaniquement à la prospérité.

La politique d’élargissement: un atout pour l’UE

La politique d’élargissement est un atout pour l’UE, malgré la crise européenne et les difficultés des nouveaux États membres. Sur le plan économique, tout d’abord, rappelons que la vague d’élargissement de 2004 n’a nullement nui aux anciens pays membres. Au contraire, la Commission européenne a démontré qu’elle leur a permis d’enregistrer un léger surplus commercial par rapport aux années précédentes, lié aux exportations vers les nouveaux États membres. Bien sur, cela ne préjuge pas des performances futures de l’UE. Mais tout laisse à penser que l’harmonisation, de manière générale, stimule les échanges et dope les économies européennes.

Sur le plan politique, l’élargissement se révèle être l’outil de politique étrangère de l’Union le plus efficace. En conditionnant l’adhésion des pays à la réalisation de réformes politiques et économiques, l’Union est en mesure d’influencer de manière déterminante son environnement. Elle démontre ainsi sa capacité à projeter son influence au-delà de ses frontières. Certes, l’adhésion de la Roumanie et de la Bulgarie en 2007 s’est accompagnée de nombreux problèmes, notamment liés à la persistance de la corruption, qui ont pu paraître affaiblir l’Union. Mais l’UE a tiré des enseignements: à l’exigence d’harmonisation des champs légaux et politiques, elle adjoint aujourd’hui l’obligation de mettre en œuvre les réformes. C’est ainsi que les critères d’adhésion applicables à la Croatie se sont beaucoup durcis.

Sur le plan humain, enfin, la politique d’élargissement est le prolongement logique du projet de paix de l’UE. Elle a pour vocation de renforcer la concorde partout sur le continent européen, de surmonter les divisions nationales et prévenir ainsi l’éclatement de nouveaux conflits à la périphérie de l’UE. Or cette mission est une source historique de légitimité pour l’Union.

L’intégration européenne: axe de transformation de la Croatie

L’adhésion de la Croatie ne fait pas l’unanimité parmi les Croates. En janvier 2012, seuls 66% d’entre eux ont approuvé le Traité d’adhésion à l’UE (contre 90% des Slovènes en 2003). Plusieurs facteurs expliquent cette réserve. La crise en Croatie, tout d’abord, déteint sur le moral des ménages et tempère l’optimisme des foules. La crise en Europe, ensuite, a suscité des déceptions. D’une part car l’Union n’est plus perçue comme un gage de prospérité, et d’autre part car le manque de solidarité entre les États membres jette le discrédit sur la sincérité du processus d’intégration européenne. Et puis il y a la crainte, vécue par de nombreux Croates, de devoir renoncer à une partie de leur souveraineté, quelques années seulement après l’avoir acquise.

Et pourtant, force est de constater que le processus d’intégration européenne de la Croatie a contribué de façon importante à la démocratisation du pays, à son développement économique et à la réconciliation régionale[6]. Lancé en 1997 dans le cadre de l’Approche régionale pour les pays des Balkans occidentaux, ce processus d’intégration a fourni une incitation stratégique et une assistance technique et financière aux décideurs politiques croates. Ceux-ci ont mené des réformes essentielles afin d’atteindre les objectifs fixés par l’Union. Dans le secteur de la justice, par exemple, le gouvernement croate a mené des campagnes de lutte contre la corruption, au risque de perdre les élections (la campagne anti-corruption menée par Jandranka Kosor s’est soldée par un affaiblissement du HDZ, suite à l’inculpation d’Ivo Sanader). En matière de droits des minorités, notamment serbes, la Croatie a notablement progressé. Malgré une opinion publique hostile, le Président croate Ivo Josipovic s’est récemment engagé à mettre en œuvre une loi autorisant l’usage dans l’administration locale d’une deuxième langue officielle (ou d’un deuxième alphabet) dans les communes comme Vukovar, qui abritent d’importantes minorités. Plus généralement, l’on ne peut que se féliciter de l’amélioration des libertés civiles et politiques en Croatie. Selon Freedom House, la Croatie de 1998 garantissait autant de libertés civiles et politiques que la Thaïlande aujourd’hui. La Croatie de 2013, elle, se place quasiment au même niveau que les «vieilles» démocraties occidentales[7].

Dans le domaine de l’économie, l’intégration européenne aussi a bénéficié à la Croatie au travers des IDE. Et puis le rapprochement avec l’UE s’est fait conjointement avec une intensification de la coopération régionale et des politiques de réconciliation. Par exemple, afin d’ouvrir ses négociations d’adhésion, la Croatie a d’abord dû transférer en 2005 au Tribunal pénal international des personnalités inculpées de crimes de guerre (notamment le général Ante Gotovina) malgré l’opposition populaire. Et, afin de favoriser le retour des réfugiés expulsés lors de la guerre, la Croatie a décidé dans le même temps de prendre part au «processus de Sarajevo», une initiative régionale soutenue par l’UE. Bien sûr, de nombreux obstacles perdurent, mais certains gestes symboliques ne trompent pas. En 2010, le Président croate a officiellement reconnu la part de responsabilité de la Croatie dans les souffrances et les divisions causées durant la guerre par le régime de Franjo Tuðman.

En ce mois de juillet 2013, le contexte de crise, tant au sein de l’UE qu’en Croatie, n'invite guère à l’euphorie. Il rappelle néanmoins à tous que l’Union, dans la tempête, tient le cap, malgré ses difficultés et ses doutes, sur les questions d’élargissement. L'Union fait preuve de cohérence historique et d’ouverture. Et elle montre aussi aux pays qui s’engagent sur la voie de la transformation que la démocratisation, en plus d’être possible, ouvre de nouveaux horizons.

* Chercheur associé au Programme de recherche sur la gouvernance européenne (Université du Luxembourg), à la Chaire de recherche en études parlementaires (chambre des députés du Luxembourg) et chercheur-doctorant auprès des Universités de Vienne (Autriche) et du Luxembourg. Projet soutenu par le Fonds National de la Recherche du Luxembourg (AFR 2718121).

Notes:
[1] European Commission, 2003. ‘Eurobarometer: Report Number 58’.
http://ec.europa.eu/public_opinion/archives/eb/eb58/eb58_en.pdf
[2] European Commission, 2012.
‘Eurobarometer: Report Number 78’.
http://ec.europa.eu/public_opinion/archives/eb/eb78/eb78_first_en.pdf
[3] European Commission, 2005. ‘Eurobarometer: Report Number 64’.
http://ec.europa.eu/public_opinion/archives/eb/eb64/eb64_first_en.pdf
[4] European Commission, 2013.
‘Unemployment statistics’.
http://epp.eurostat.ec.europa.eu/
[5] Source: IndexMundi, http://www.indexmundi.com/facts/croatia/
[7] L’Approche régionale introduisit pour la première fois la stratégie de conditionnalité afin de stimuler les réformes économiques. Ses prérogatives furent élargies par le lancement, au début des années 2000, du processus de stabilisation et d’association. Celui-ci visait à préparer les pays des Balkans occidentaux à l’adhésion et comportait une forte dimension politique.
[7] Les indicateurs de liberté de Freedom House croisent un ensemble de données incluant notamment la liberté des médias, l’activité de la société civile, le respect des libertés fondamentales et la qualité des processus électoraux.
http://www.freedomhouse.org/

 

 

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