Le 11 novembre 1918, l’armistice est signé alors que l’Allemagne est traversée par un élan révolutionnaire. En 1919, la République des Conseils de Bavière, d’inspiration communiste, s’effondre dans un bain de sang. Les groupuscules d’extrême droite se multiplient. Adolf Hitler, un modeste caporal chargé de les infiltrer, va y faire une carrière fulgurante. Il transforme l'un d'eux en véritable parti. Inspiré par Mussolini, il croit pouvoir marcher sur Berlin.
C’est à Munich, le 5 janvier 1919, qu’est fondé le DAP, le parti ouvrier allemand, pangermaniste, anticommuniste et antisémite. Ce jour-là, seules vingt-quatre personnes sont présentes, pour la plupart des employés de chemin de fer. Ce n’est qu’un groupuscule d’extrême droite parmi tant d’autres, né du ressentiment de la défaite : un « coup de poignard dans le dos », manipulé par les juifs et les socialistes, argument largement mis en avant par les chefs d’état-major Erich von Ludendorff et Paul von Hindenburg pour se décharger de toute responsabilité.
En septembre, le caporal Adolf Hitler, agent de renseignement et d’infiltration depuis 1919, est envoyé par ses supérieurs afin de surveiller une réunion du DAP dans une brasserie. Il y adhère peu après, semble-t-il sans grand enthousiasme. En février de l’année suivante, le mouvement se dote d’un programme en 25 points où apparaît déjà le nom de NSDAP – Parti national-socialiste des travailleurs allemands –, lequel devient officiel en août. L’antisémitisme obsessionnel s’y mêle à une vision nationaliste et expansionniste de l’État allemand et à de vagues considérations socialisantes, destinées à séduire les classes populaires.
« Un agitateur de brasserie »
Hitler devient le Führer, le guide du nouveau parti dont il est déjà le principal orateur en juillet 1921. Il le dote d’un nouveau drapeau, rouge, avec en son centre une croix gammée noire sur fond blanc. Ce symbole est un héritage de l’ordre de Thulé, une société secrète née à la fin de la guerre dans la bonne société munichoise prônant, entre autres, l’existence d’une race supérieure, la race aryenne.
Hitler s’entoure de fidèles dévoués. Ernst Röhm, qu'Hitler fera assassiner en 1934 pendant la Nuit des longs couteaux, prend la tête des SA – Sections d’assaut –, organisation paramilitaire créée en août 1921. Il est chargé à la fois d’assurer le service d’ordre et de faire régner la terreur dans les rues. Il représente la part populiste, brutale et aventurière du mouvement, quand Alfred Rosenberg, un autre compagnon de route, en incarne l’aile droite, au cœur de la construction idéologique du nazisme.
C’est Ernest Röhm qui présente Adolf Hitler à Erich von Ludendorff, lequel n’accorde au départ aucune attention à cet agitateur qui n’a pas même été officier pendant la guerre. Le dirigeant du parti nazi n’en est pas moins déjà convaincu de sa mission pour l’Allemagne. Il se démène pour trouver des soutiens financiers et intensifier la propagande de son journal, le Völkischer Beobachter. Son recrutement cependant, qui voit Julius Streicher et Hermann Goering rejoindre les cadres du mouvement, reste essentiellement bavarois.
La folie des grandeurs du NSDAP
La marche sur Rome, qui conduit les fascistes italiens au pouvoir en octobre 1922, le convainc qu’une pareille entreprise est possible en Allemagne. L’occupation de la Rhénanie et de la Ruhr à partir de janvier 1923, voulue par la France et la Belgique parce que le gouvernement allemand se trouve dans l’incapacité de payer dans les temps les réparations du traité de Versailles, la crise économique qui s’accentue et l’hyperinflation créent un climat favorable au nationalisme. En novembre, le NSDAP compte 55 000 membres et s’affirme comme la force politique la plus dynamique de Bavière.
Début septembre, Adolf Hitler et Erich von Ludendorff sont de nouveau rassemblés dans le rassemblement nationaliste du Deutscher Tag (« la journée allemande ») où ils assistent au défilé de quelque 100 000 paramilitaires. La rumeur d’une marche sur Berlin se répand, prévue pour le 3 novembre. À défaut d’une mise en œuvre concrète, Adolf Hitler décide de tenter un coup de force le 9 novembre, pour le cinquième anniversaire de la proclamation de la République.
Préparé à la hâte les 6 et 7 novembre, le putsch est lancé le 8 au soir dans une des deux brasseries de Munich où le NSDAP tient ses réunions, le Bürgerbräukeller. Ce soir-là, y sont rassemblés les proches du commissaire général pour la Bavière, Gustav Kahr, qui dispose de pouvoirs dictatoriaux. Convaincu que rien ne sera tenté sans son accord, ce dernier n’a pas prévu de lourd dispositif policier. Il se rend vite compte de son erreur quand, au beau milieu de son discours, Adolf Hitler, arme au poing, fait irruption dans la salle avec une centaine de SA.
Un putsch improvisé qui tourne au fiasco
« La Révolution nationale a éclaté », s’écrie Hitler de l’estrade après avoir tiré un coup de feu en l’air. Cédant à la menace et aux exhortations d’Erich von Ludendorff qui rejoint un peu plus tard la salle des négociations, Gustav von Kahr promet d'apporter son appui. Tout semble se dérouler au mieux, d’autant que dehors, la police se rallie largement aux nationalistes et qu’Ernst Röhm parvient à occuper le quartier général militaire du district, sans toutefois en couper la liaison téléphonique.
À peine libéré, Gustav Kahr revient sur son engagement, appelant armée, police et journalistes à s’opposer au coup d’État. Les points névralgiques de la ville ne sont du reste pas systématiquement occupés, une partie de l’armée refuse de se rallier aux putschistes et le chancelier d’Allemagne, Gustav Stresemann, prévient que toute aide à leur initiative sera considérée comme une haute trahison. La seule action concrète d’Hitler et Ludendorff, au matin du 9 novembre, est d’organiser un défilé.
Si celui-ci débute sous les acclamations de la foule et franchit sans ambages un premier cordon de police, il doit faire face au feu nourri d’un second barrage. Hermann Göring est grièvement blessé. Ludendorff est arrêté. Hitler, une épaule démise, s’enfuit dès les premiers coups de feu. Seize manifestants perdent la vie ainsi que quatre policiers. L’apprenti Führer trouve refuge dans une maison de campagne, avant d’être arrêté à son tour le 11 novembre pour le cinquième anniversaire de l’Armistice.
Une farce changée en mythe fondateur
Au procès qui a lieu au printemps de l’année suivante, Hitler déclare être le seul à avoir porté le putsch et à l’avoir souhaité. Il écope de cinq ans de forteresse, échappe à l’expulsion vers l’Autriche, son pays natal, et est finalement libéré avant la fin de l’année 1924. Ce temps d’incarcération est néanmoins suffisant pour lui permettre de dicter un livre dans lequel il réécrit sa vie à son avantage et annonce son programme : Mein Kampf, publié en 1925.
Il lui permet surtout de tirer des leçons de cet échec humiliant. Désormais, le parti nazi qui, sans lui, manque de disparaître faute de leader incontesté, suivra, du moins en apparence, la voie de la légalité pour accéder au pouvoir. La mémoire du putsch et des nazis qui y ont été tués n’en fournira pas moins un mythe fondateur, teinté d’héroïsme, à la geste du NSDAP, autour notamment de la Bluttfahne, le drapeau de sang, porté par les nazis lors du défilé et changé en véritable objet de culte.
Moins de dix ans plus tard, c’est par la voie des urnes et soutenu par une violence de rue omniprésente qu’Adolf Hitler parviendra au pouvoir. Dans son essai sur Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, Karl Marx écrivait : « Tous les grands événements et personnages de l’histoire du monde se produisent pour ainsi dire deux fois… la première fois comme une grande tragédie, la seconde fois comme une farce sordide… » Force est de constater, que dans l'histoire du nazisme, la farce aura précédé la tragédie.