1ᵉʳ août-2 octobre 1944 – Pologne. Il y a quatre-vingts ans, l’Allemagne nazie réprimait dans le sang l’insurrection de Varsovie. La bataille s’est soldée par la destruction presque totale de la capitale polonaise et de terribles pertes civiles. Une nonagénaire, alors âgée de 10 ans, témoigne.
“Nous étions en Pologne pour les vacances en 2008. Dans un magazine, j’ai vu un article sur l’insurrection. Une photo a retenu mon attention. J’y ai reconnu mon père. Il avait alors 48 ans. Puis maman et moi. Nous tendons la main et quelqu’un, probablement un habitant du quartier, nous donne du pain. Nous étions alors tous très affamés et épuisés. C’était le 6 octobre 1944, au camp de Pruszkow [dans la banlieue de Varsovie]. À la vue de cette photo, les souvenirs me sont revenus”, explique Krystyna Cichomska-Sivinska.
La photo par laquelle le photographe a immortalisé le sort de civils expulsés de Varsovie par les troupes allemandes vers le camp de transit de Pruszkow a une valeur personnelle pour Krystyna. C’est la dernière photo de la petite Krysia, 10 ans, avec ses deux parents. La famille a été séparée quelques instants plus tard. “C’était la dernière fois que je voyais mon père. Comme ma mère et moi l’avons appris plus tard, ils l’ont rapidement été conduits au camp de concentration de Mauthausen, en Autriche. Il n’est jamais rentré à la maison”, se souvient Krystyna.
Le massacre de la population civile
On estime qu’entre 120 000 et 200 000 civils sont morts pendant l’insurrection de Varsovie. Ceux qui ont survécu, comme Krystyna et ses parents, ont été envoyés dans plusieurs camps de transit près de Varsovie. Dont celui de Pruszkow. Les premiers habitants de Varsovie y sont arrivés quelques jours seulement après le début de l’insurrection. De là, les civils ont été expédiés vers d’autres camps, en Allemagne surtout.
“Après l’insurrection, les Allemands nous ont chassés de la cave. Ils nous ont alignés et intimé d’avancer. Nous avons marché deux jours. La marche était si éreintante que les gens ont fini par abandonner leur baluchon. Certains sont tombés en chemin. Les Allemands les ont achevés. Nous étions tous sous-alimentés et épuisés”, raconte Krystyna, aujourd’hui âgée de 90 ans.
Lorsque la guerre éclate, elle a 5 ans. Sa famille perd tout dès le début du conflit. “Une bombe est tombée sur notre maison et l’a détruite. Après l’explosion, j’ai arrêté de parler. C’était un tel traumatisme qu’il m’a fallu plusieurs mois pour m’en remettre, décrit-elle. Mes parents travaillaient douze heures par jour, de six heures du matin à six heures du soir, alors je jouais avec d’autres enfants dans la cour.” Et elle a encore en mémoire qu’ils vivaient dans une grande pauvreté : ils manquaient de tout, mais elle avait droit un repas chaud par jour sur le lieu de travail de sa mère.
Parmi ses autres souvenirs d’avant le déclenchement de l’insurrection figure le ghetto [de Varsovie] : “J’étais petite, je ne comprenais pas la situation, mais je me souviens de quand ils ont commencé à le clôturer et de la façon dont mes parents évoquaient les rafles. Ils disaient que dans le ghetto c’était la famine. L’une de nos voisines avait caché deux petites filles juives, mais les voisins l’ont dénoncée. Apparemment, le voisin dénonciateur a remarqué qu’elle rapportait de la nourriture en quantité à la maison. Les Allemands sont venus et l’ont emmenée.”
Deux mois dans une cave
Krystyna se rappelle précisément le jour où a éclaté l’insurrection de Varsovie : “C’était un mardi. Ma mère était rentrée plus tôt du travail et a dit que quelque chose était en train de se passer : soit ‘quelque chose de mauvais’, soit ‘quelque chose de bon’. Nous attendions donc avec espoir que ‘quelque chose de bon’ se produise, mais à 17 heures, des combats ont éclaté. Nous avons déménagé dans la cave du numéro 10 de la rue Franciszkanska. Nous n’avons jamais cessé de nous cacher dans les caves. Pendant deux mois, nous sommes restés assis dans le noir, nuit et jour. C’était sale, il y avait beaucoup de charbon, des rats partout et pas d’eau. Parfois, mon père et d’autres hommes se rendaient la nuit jusqu’à la Vistule pour y chercher de l’eau”, se souvient-elle.
Son pire souvenir, c’est le manque de nourriture. “J’avais tout le temps faim. C’était terrible. Les femmes sortaient parfois dans la cour, la nuit, et construisaient des cuisines en briques. Elles y cuisinaient des espèces de soupes, à partir de tout ce qu’elles avaient sous la main. Des feuilles, des chiens, des chats et des chevaux. Tout le monde avait faim, rapporte Krystyna. Les insurgés s’étaient préparés à un soulèvement. Ils disposaient d’hôpitaux, de réserves de médicaments et de vivres, ainsi que de cuisines de campagne où l’on cuisinait pour eux. Mais nous, nous n’avions rien. Nous nous sommes réfugiés dans ces caves pratiquement tels quels. Dans d’autres quartiers, en périphérie, les gens se procuraient des pommes de terre auprès d’agriculteurs des environs de Varsovie. Nous, nous manquions de tout à Nowe Miasto [quartier central au cœur du soulèvement].”
Dans les caves, la situation empirait de jour en jour, à mesure que des gens s’y pressaient pour s’y abriter. “Ces caves étaient bondées, très exiguës. Il y avait des personnes âgées, des mères avec des enfants, de jeunes enfants. Des femmes y donnaient naissance. Les enfants pleuraient constamment, c’était terrible. Nous étions tellement nombreux que nous dormions assis, mais je me souviens que mon père avait apporté une paillasse où nous nous asseyions”, raconte la vieille dame.
La faim, la saleté et les poux
Quand je lui demande ce qu’elle faisait toute la journée dans ces caves, elle répond qu’elle ne s’en souvient justement pas. Mais autre chose lui revient : “La puanteur et la saleté régnaient. Il n’y avait pas de fenêtre, pas d’air. Je ne me souviens que d’un seul lavage, un jour de pluie. Nous sommes sortis dans la cour et nous nous sommes lavés sous la pluie. J’avais de beaux et longs cheveux. Quand je les ai peignés avec ma main, je me suis retrouvée avec une poignée de poux. Ils étaient partout : sur nous, dans nos vêtements. J’étais mordue de partout.”
Dans les caves, elle a entendu de nombreuses histoires au sujet des insurgés, mais n’en a vu aucun. “Les gens étaient très remontés contre eux. Si un insurgé s’était avisé d’entrer dans la cave, il aurait sans doute fini étranglé à mains nues tellement les gens étaient désespérés. Les insurgés ne pensaient pas que l’insurrection serait si longue et si terrible, mais les gens leur en voulaient énormément, dit-elle. Je suis désolée pour les insurgés qui sont décédés. Les Allemands étaient bien armés, mais eux manquaient d’armes. Les adultes en parlaient.”
Elle n’a pas oublié le jour où le soulèvement a pris fin. “Il faisait déjà froid. Des soldats allemands ont commencé à se présenter aux entrées des caves et à crier : ‘Sortez, sortez.’ Ils nous ont répartis en grands groupes et nous ont dit d’avancer. Nous ne savions pas où ils nous emmenaient. Ma mère, blessée, avait du mal à marcher, mais nous sommes arrivés à Pruszkow. C’est là que la photo du journal a été prise”, détaille Krystyna.
Mère et fille sont retournées dans la capitale deux mois après sa libération [en janvier 1945]. “J’espérais que mon père nous attendrait là-bas, mais il n’était pas là et nous ne savions pas ce qui lui était arrivé. Nowe Miasto offrait un spectacle désolant, car quand les Allemands faisaient sortir les gens de leurs maisons, ils les détruisaient, les incendiaient. Tous ceux qui sont revenus ont déménagé à Praga [quartier quasi intact de Varsovie, sur la rive droite, où attendaient les Soviétiques].”
Des restes humains dans les gravats
Dans une Varsovie en reconstruction, la vie de la mère et de sa fille, sans père, est difficile. Par l’intermédiaire de la Croix-Rouge, elles apprennent qu’il a survécu six mois dans le camp de Mauthausen, pour y décéder en mars 1945.
En raison des blessures subies lors du soulèvement, la mère de Krystyna est toujours malade et la fillette de 11 ans doit gagner de l’argent après l’école. Malade ou non, la mère de la jeune fille, comme de nombreux habitants de Varsovie, a reçu l’ordre de participer au déblayage des débris de la ville. Avec obligation de se rendre à l’endroit désigné et de dégager les gravats. “Ma mère et moi retournions ces décombres et choisissions des morceaux de bois, des broussailles, à brûler dans le poêle. Dans les débris, j’ai vu des restes humains, des têtes et des mains. La guerre était partout, tout y faisait penser, tout le temps.”
Cet été de 2008, après avoir remarqué la photo du camp de Pruszkow dans l’hebdomadaire Polityka, Krystyna appelle la rédaction pour en demander une copie : “C’est une photo triste, mais je la regarde souvent, parce que mon père y figure.”
À la fin de notre conversation, Krystyna prend la photo du camp de Pruszkow dans sa main. “En la regardant aujourd’hui et avec ce qui se passe dans le monde, je vois que nous n’avons rien appris de l’histoire. Je suis affectée par la guerre en Ukraine, au Moyen-Orient. Il ne s’y passe rien de bon. Nous reproduisons les mêmes erreurs.”
En 1944, alors que l’Armée rouge approche, la résistance polonaise décide de déclencher un soulèvement pour s’emparer de Varsovie et d’autres grandes villes de Pologne avant que Staline ne mette en place un contre-pouvoir communiste. À partir du 1er août, 49 000 insurgés, dont très peu sont armés au départ, affrontent les Allemands, qui alignent jusqu’à 50 000 hommes. Mais les insurgés sont acculés face à la supériorité des Allemands en matériel. L’Armée rouge, qui n’est qu’à quelques kilomètres de la ville, n’intervient pas. La Luftwaffe bombarde la capitale ; les nazis s’en prennent systématiquement à la population civile et commettent de terribles exactions, comme le massacre de Wola, du 5 au 12 août 1944. En tout, on estime qu’entre 150 000 et 200 000 civils perdent la vie durant l’insurrection. À cela s’ajoutent au moins 15 000 insurgés et 17 000 Allemands. La résistance capitule le 2 octobre. La Wehrmacht parachève la destruction de Varsovie, dont 80 à 90 % des bâtiments sont rasés. Les Soviétiques n’entreront dans la ville que le 17 janvier 1945.