L’ingérence des Émirats Arabes Unis (EAU) au Soudan ne doit rien au hasard. Elle fait partie intégrante d’un projet abondamment financé et d’envergure régionale : une politique sous-impérialiste qui combine extraction économique, construction d’alliances autoritaires et contre-révolution. Le Soudan fait office de laboratoire de la diplomatie économique émiratie, fondée sur le pillage de l’or et l’expansion logistique.
Menaces pour l’ordre émirati
Les racines du rôle destructeur des Émirats au Soudan remontent à plus d’une décennie. En 2011, les Émirats (avec l’Arabie saoudite) considèrent le Printemps arabe comme une menace existentielle pour les régimes autoritaires de la région et pour leur propre mode de gouvernement – une monarchie rentière reposant sur la coercition, la corruption et l’étouffement de la contestation. La chute de Ben Ali en Tunisie et celle de Moubarak en Égypte, et la montée de mouvements démocratiques en Libye, au Yémen et à Bahreïn, sont pour les dirigeants émiratis les signes avant-coureurs d’une tempête qui doit être contenue à tout prix.
Les Émirats deviennent alors une force qui n’est pas simplement réactionnaire, mais activement contre-révolutionnaire. En Égypte, ils financent le coup d’État qui amène au pouvoir Abdel Fattah al-Sissi et aident à la reconstruction de l’appareil répressif égyptien. En Libye, ils soutiennent la guerre que mène Khalifa Haftar contre le gouvernement reconnu internationalement, guerre qui mène à une division de fait du pays. Et au Soudan, les Émirats tissent des liens étroits avec le régime d’Omar el-Béchir et, dans les années qui suivent, renforcent leur alliance avec les Forces de soutien rapide (FSR). Les FSR, groupe paramilitaire, sont les successeurs des milices janjawids qui, pour le compte du régime d’Omar el-Béchir, ont commis des atrocités contre les civils et les rebelles au cours des années 2000.
En 2015, le régime d’el-Béchir envoie des combattants des FSR participer, sous commandement émirati, à la guerre menée au Yémen par l’Arabie saoudite
La révolution populaire soudanaise de décembre 2018, qui aboutit au renversement d’Omar el-Béchir en avril 2019, remet directement en question le projet régional des Émirats. La révolution est démocratique, dirigée par des civils et explicitement opposée aux militaires. Les Émirats se retrouvent face à un dilemme : comment maintenir leur influence au Soudan sans apparaître comme ouvertement hostiles à la révolution ?
Une solution élaborée est trouvée : par la cooptation, la division et l’investissement militaire à long terme, en particulier dans les FSR.
Les Forces de soutien rapide, sous le commandement du général Mohamed Hamdan Daglo dit « Hemetti », deviennent l’allié parfait pour les Émirats arabes unis. En avril 2019, Hemetti (aux côtés des dirigeants de l’armée et des services de sécurité) organise l’éviction d’Omar el-Béchir, de peur que le régime ne s’effondre face à la révolution. Abdel Fattah al-Burhan et Hemetti prennent la tête du Conseil militaire de transition, puis deviennent les chefs de file des militaires dans le gouvernement de transition qui doit diriger le pays pour une période de 39 mois.
Mais les relations des FSR avec les Émirats sont plus anciennes. En 2015, le régime d’el-Béchir envoie des combattants des FSR ainsi que de l’armée soudanaise pour participer, sous commandement émirati, à la guerre menée au Yémen par l’Arabie saoudite. En retour, Hemetti reçoit des armes, un soutien logistique et un appui diplomatique. Un échange qui combine sous-traitance militaire et légitimité politique.
Hemetti présente deux atouts essentiels. D’une part, sa capacité à pratiquer la violence : il représente une force prête à réprimer la contestation, à mener des guerres et à éliminer les concurrents. D’autre part, l’accès économique, en particulier au lucratif commerce de l’or, que les FSR contrôlent de plus en plus.
Entre 2013 et 2023, les FSR resserrent leur emprise sur l’extraction de l’or au Soudan, en particulier au Darfour et dans les autres régions périphériques du pays. Une grande partie de cet or est acheminée par contrebande aux Émirats, qui deviennent la principale destination de l’or du conflit soudanais. Cet or sape le pouvoir civil, finance des milices et renforce les seigneurs de la guerre.
Lorsque les Forces armées soudanaises (dirigées par Abdel Fattah al-Burhan) et les Forces de soutien rapide (dirigées par Hemetti) réalisent un coup d’État le 25 octobre 2021, c’en est officiellement fini de la transition démocratique au Soudan.
Dans ses déclarations publiques, Abou Dhabi appelle à la « retenue » et au « dialogue ». En coulisse, les Émirats maintiennent leurs liens tant avec al-Burhan qu’avec Hemetti, et jouent sur les deux tableaux tout en préservant leur capacité d’influence. Les FSR restent toutefois le principal instrument des Émirats, et leurs liens économiques, notamment par l’or, se resserrent encore.
Quand éclate la guerre civile, en avril 2023, entre les Forces armées soudanaises et les FSR, il n’y a rien d’étonnant à ce que les troupes de Hemetti soient singulièrement bien équipées, coordonnées et résistantes. Si les FSR parviennent à s’emparer de larges portions de Khartoum et d’autres régions du centre et du sud du Soudan, si elles réussissent à piller des infrastructures et à asseoir leur contrôle sur le Darfour, c’est en grande partie grâce au soutien extérieur qu’elles ont reçu au cours des années précédentes et, surtout, depuis le début de la guerre.
Le Soudan n’est pas le seul théâtre dans lequel les Émirats ont exporté leur influence par des moyens militaires, économiques et politiques. Au cours des quinze dernières années, les Émirats ont étendu leur présence économique en Afrique en investissant dans les ports, les aéroports et les projets d’infrastructures. Ces initiatives ne sont pas seulement guidées par des intérêts économiques, elles servent également à étendre l’influence du pays. Les Émirats ont signé d’importants accords de coopération militaire et réalisé des investissements significatifs dans les domaines des terres agricoles, des énergies renouvelables, des mines et des télécommunications, ce qui fait d’eux un acteur important de la géopolitique régionale.
Les Émirats, pays périphérique qui adopte un comportement impérialiste au sein de sa région tout en restant dépendant des États-Unis illustrent la transformation actuelle en États sous-impérialistes de nombreuses puissances régionales. Les Émirats cherchent à développer une influence qui se passerait de règles et une puissance qui n’aurait aucun compte à rendre. La fragmentation et la faiblesse des institutions dans des pays comme le Soudan, la Libye et le Yémen, ainsi que l’indifférence internationale vis-à-vis de leur situation, fournissent un terreau fertile à l’ingérence émiratie.
Le 5 mai, la Cour internationale de justice (CIJ) a rejeté la plainte du Soudan, qui accusait les Émirats de violer la convention de Genève sur le génocide et de financer les FSR
Au Soudan, cette stratégie a pris un tour particulièrement violent, du fait à la fois de l’importance de ces enjeux (or, position géopolitique, influence politique sur l’un des plus grands pays d’Afrique) et de la révolution soudanaise, dont l’avenir était plein d’incertitude. Les FSR, avec leur attitude d’armée privée exerçant des prérogatives d’État, étaient un partenaire idéal pour les Émirats.
Bain de sang par procuration
En 2023, tandis que la guerre entre les Forces de soutien rapide et l’armée soudanaise s’intensifiait, les FSR ont pu tirer parti de stocks de fournitures, de chaînes logistiques et de lieux sûrs dans la région. Autant d’éléments caractéristiques d’un soutien extérieur. Le rôle des Émirats arabes unis dans la guerre a été mis en évidence, à de nombreuses reprises, par des organisations de défense des droits humains et des journalistes. Pourtant, pas un seul responsable émirati n’a été sanctionné. Aucune pression n’a été exercée pour qu’Abou Dhabi arrête les transferts d’or ou d’armes.
Les pourparlers et les conférences pour la paix qui ont eu lieu à Djeddah, à Addis-Abeba, au Caire, à Bahreïn, à Genève et à Londres ont fait long feu. Ces initiatives ont souvent exclu les voix civiles, tout en offrant l’opportunité aux factions militaires de redorer leur blason. Les FSR ont continué à être légitimées par des médias internationaux, tandis que leurs crimes de guerre étaient relativisés ou mis sous le tapis.
Ne voir la guerre civile actuelle que comme un affrontement entre deux généraux, c’est ignorer la lutte que mènent les Soudanais depuis des décennies. Quand ils se sont soulevés en décembre 2018, leurs revendications ne se limitaient pas au renouvellement du personnel dirigeant, mais exigeaient une refonde démocratique des institutions. Les comités de résistance, les groupes de femmes, les syndicats et les associations professionnelles ont poursuivi leur travail militant durant la période de la transition et même après le coup d’État d’octobre 2021. Ces organisations ont refusé d’accepter l’autorité militaire, ont rejeté les accords de normalisation que l’on cherchait à leur imposer de l’extérieur, et ont maintenu l’idée que la démocratie doit venir du peuple, pas de sommets internationaux ou de factions armées. Leur vision a été exprimée dans des documents de référence, notamment des chartes et des communiqués de presse, ainsi que dans des slogans habilement composés et scandés lors des manifestations pacifiques.
Cette résistance par le bas constituait une menace à la fois pour les élites soudanaises et pour les puissances régionales telles que les Émirats. Le modèle égyptien de gouvernement militaire, soutenu par l’argent du Golfe et la tolérance de l’Occident, s’était imposé comme l’une des réponses contre-révolutionnaires essentielles face au Printemps arabe de 2010-2011. Il s’agissait donc de reproduire au Soudan ce modèle égyptien, mais la jeunesse soudanaise s’y est fermement opposée.
Davantage qu’un simple conflit entre les FSR et les Forces armées soudanaises, la guerre en cours est par de nombreux aspects une guerre contre-révolutionnaire contre le peuple soudanais. Les deux camps s’en sont pris à des civils, ont fait obstacle à l’aide humanitaire et ont essayé d’instrumentaliser la société civile, et l’un comme l’autre ont été protégés (directement ou indirectement) par des acteurs internationaux qui ne souhaitent pas que les choses changent.
À l’heure qu’il est, les preuves ne laissent plus de doute : de l’or est acheminé jusqu’à Dubaï depuis des zones sous contrôle tant des Forces de soutien rapide que de l’armée soudanaise, et ce trafic alimente des réseaux illégaux et finance le conflit. Les livraisons d’armes, qui passent par la Libye, le Tchad, l’Ouganda, la République centrafricaine et le Kenya, entre autres, démontrent qu’une chaîne d’approvisionnement continue et délibérée alimente les troupes d’Hemetti. Les Émirats ont également permis l’évacuation de soldats des FSR vers leurs hôpitaux. Parallèlement à cela, ils ont mené des campagnes diplomatiques, politiques et de communication visant à présenter les FSR comme un acteur politique légitime et à soutenir les efforts de leur gouvernement parallèle.
Malgré l’abondance de preuves que les Émirats soutiennent les FSR et ont fragilisé la transition démocratique, la réaction internationale est faible, si ce n’est inexistante. Les États-Unis, la Grande-Bretagne, l’Union européenne et de nombreux pays européens ont certes appelé à des cessez-le-feu et à la protection des civils, mais aucun n’a imposé de sanctions contre les profiteurs de guerre ou les trafiquants d’or, qu’ils soient émiratis ou étrangers.
La raison tient au partenariat stratégique noué par l’Occident avec les Emiratis. Ceux-ci achètent des armes, collaborent de façon importante avec Israël, sont un intermédiaire pour le renseignement et sont un important centre financier. Ils ont hébergé des bases militaires américaines, ont participé à des opérations antiterroristes et ont fortement investi dans les économies occidentales.
Au cours des derniers mois de l’administration Biden, certains parlementaires américains ont mené une bataille pour mettre fin aux ventes d’armes aux Émirats, face à l’accumulation de preuves montrant qu’Abou Dhabi, malgré ses dénégations, armait les FSR. La Maison Blanche avait initialement accepté de vérifier si les Émirats respectaient leurs obligations, mais un rapport de janvier 2025 a confirmé la poursuite du soutien émirati aux FSR. Ces parlementaires ont donc réintroduit le projet de loi Stand Up for Sudan (« Soutenons le Soudan ») qui proposait d’interdire les exportations américaines d’armes aux Émirats tant qu’ils soutiendraient matériellement les FSR, arguant que l’influence des États-Unis devait servir à stopper la guerre et le génocide en cours.
Le 5 mai, la Cour internationale de justice (CIJ) a rejeté la plainte du Soudan, qui accusait les Émirats de violer la convention de Genève sur le génocide et de financer les FSR. Partant du fait que les Émirats avaient, lors de la signature de la convention, formulé une réserve quant à la compétence de la cour, la CIJ a jugé qu’elle n’était pas compétente et n’a donc pas étudié les accusations du Soudan.
Le 22 mai, le Département d’État américain a accusé les Forces armées soudanaises d’avoir utilisé des armes chimiques dans leur guerre contre les FSR et a annoncé de nouvelles sanctions, notamment des restrictions des exportations et des mesures financières. Cependant, le gouvernement américain n’a apporté aucune preuve publique de ces allégations et n’a pas respecté les procédures de l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques (organisation dont fait partie le Soudan, qui siège même à son conseil exécutif).
Cette accusation semble être le dernier exemple en date de la façon dont la politique étrangère de Trump, dans son second mandat, devient explicitement transactionnelle – et corrompue. L’annonce a suivi une visite en Arabie saoudite, au Qatar et aux Émirats durant laquelle Trump a cherché à conclure des accords d’investissements pour les États-Unis, mais durant laquelle il aurait également cherché à développer ses propres intérêts économiques et ceux de sa famille dans la région. Cela fait longtemps que de nombreux spécialistes affirment que la guerre au Soudan s’est transformée en conflit par procuration, avec d’un côté les Émirats qui soutiendraient les FSR et de l’autre l’Arabie saoudite qui soutiendrait les Forces armées soudanaises. Et alors que l’attention et la pression internationales mettent de plus en plus en lumière le rôle des Émirats, il semble que l’administration Trump utilise ces accusations contre l’armée soudanaise comme une diversion et un moyen de contrebalancer le débat public. Par ce biais, le régime trumpiste espère se maintenir à égale distance du duo Émirats/RSF et Arabie saoudite/armée soudanaise.
On ne peut éviter les parallèles avec des événements passés, notamment le bombardement décidé par l’administration Clinton en 1998, en pleine affaire Lewinsky, contre l’usine pharmaceutique d’al-Chifa au Soudan. Les États-Unis avaient affirmé que l’installation produisait des armes chimiques et était liée à Oussama ben Laden, mais les enquêtes ultérieures n’ont guère apporté de preuves en ce sens et nombre d’experts ont conclu que l’usine était civile. Cela rappelle également l’invasion en 2003 de l’Irak, sous le prétexte de la présence d’armes de destruction massive. Ces allégations se sont révélées être de pures inventions.
Les morts se comptent à présent par centaines de milliers. Les déplacés sont des millions, et beaucoup d’entre eux doivent vivre dans des camps insalubres par-delà les frontières ou dans des villes assiégées. Les infrastructures du pays, notamment les universités, les hôpitaux et les institutions culturelles, ont été systématiquement détruites, dans ce qui s’apparente à une guerre délibérée menée contre la société soudanaise. Des témoignages indiquent l’ampleur des violences sexuelles qui sont commises, et montrent qu’une des méthodes de guerre des FSR est de cibler les femmes et les jeunes filles.
Un carnage directement soutenu par les Emirats, auquel ses alliés géopolitiques auront ouvert la voie.
source ; Le Vent se Lève