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Blog d'actualité politique

Rémi Carayol À Mayotte, de graves violences policières passées sous silence

Publié le 20 Janvier 2026 par Vendémiaire in France-Politique - société

Crédits photo/illustration  : Margaux Simon

Crédits photo/illustration : Margaux Simon

En juillet dernier, deux incidents graves ont impliqué la Police aux frontières à Mayotte : un homme blessé par balle dans le dos et une embarcation clandestine retournée dans le lagon après un choc avec un patrouilleur. Dans les deux cas, la version officielle tranche avec celle des victimes. Et si des enquêtes préliminaires ont été ouvertes, tout laisse à penser que ces affaires seront enterrées. Blast a investigué sur place : les conclusions sont accablantes pour les autorités.

Quatre mois après avoir été blessé par balle et deux semaines après être sorti de l’hôpital, Dhali Moussa Djaloud a bien du mal à se déplacer en ce début de mois de décembre. Le corset qui enserre le bas de son dos ne lui permet pas de marcher normalement. Comme un vieillard qu’il n’est pas — il a 27 ans et un physique de rugbyman —, il fait tout au ralenti. « J’ai toujours mal à la hanche, là où j’ai reçu la balle, explique-t-il. Je ne sais pas combien de temps je vais devoir porter le corset, on ne m’a rien dit à l’hôpital. » Pour l’heure, il est dans l’incapacité de reprendre son travail de mécanicien. Un problème pour tout un foyer : Dhali vit avec sa mère et ses trois frères et sœurs, dont deux vont encore à l’école. Le troisième, Djibril, est en stage (faiblement rémunéré) dans une entreprise. Avant d’être victime d’un tir d’un policier, c’est Dhali, l’aîné, qui faisait vivre la maison avec son emploi informel. « Aujourd’hui, on n’a plus rien », déplore-t-il.

Silence radio du côté des autorités

Les faits remontent au 30 juillet. Ce jour-là, en début de matinée, des policiers du Groupe d’appui opérationnel (GAO) pénètrent dans le quartier de Massakini, à Kawéni, dans la périphérie nord de Mamoudzou – là où vit la famille de Dhali. À Mayotte, les GAO sont des unités de la Police aux frontières (PAF) chargées de traquer les personnes en situation irrégulière, sur terre comme sur mer. À leur arrivée, la tension monte dans le quartier, constitué de maisons en dur et de cases en tôle, et habité en partie par des « sans-papiers ». Dans une rue en terre située à quelque 300 mètres de la route nationale qui traverse Kawéni, l’un des policiers fait usage de son pistolet. Dhali est touché à la hanche, dans le dos. Il est immédiatement pris en charge et subit une opération en urgence au Centre hospitalier de Mamoudzou, pour extraire la balle. Si sa vie n’est pas en danger, il est dans un état qui nécessite une longue hospitalisation : il y restera trois mois et demi.

Très vite, l’affaire s’ébruite, d’autant que la rumeur court que Dhali a succombé à sa blessure. Mais si la presse locale s’empare de cette histoire, elle reprend mot pour mot les éléments de langage du parquet : les policiers seraient tombés dans « une embuscade » qui aurait été tendue, selon le procureur de la République Guillaume Dupont, par « plusieurs individus armés, notamment de cailloux et couteau », et qui auraient contraint l’un des policiers à faire « usage de son arme de service sur une personne [...] faisant partie du groupe d’assaillants ». L’auteur du tir, dont l’identité n’est pas révélée, est placé en garde à vue, puis il est libéré deux jours plus tard. Durant son audition, il aurait évoqué la thèse de l’accident.

Depuis, c’est silence radio du côté des autorités. La préfecture et le parquet font savoir qu’une enquête préliminaire a été ouverte, et se disent donc tenus au secret. En août, le procureur parlait d’« investigations nombreuses ». Une formulation qui annonce une procédure longue, voire interminable. Dhali, qui n’a aucune information sur lesdites investigations, se demande si l’affaire ne va pas être enterrée. Il n’a été entendu qu’à une seule reprise, le vendredi 1er août, et dans des conditions très particulières : il sortait à peine de son opération et était très affaibli — un tuyau dans le nez, il n’arrivait pas à bouger et ne sentait plus sa jambe droite — quand trois policiers en civil l’ont interrogé durant près de quatre heures, en présence d’un médecin. Depuis, plus rien : « Je n’ai plus eu de nouvelles. »

Le 31 juillet, son avocat, Saïd Larifou, a déposé une plainte contre X pour « tentative d’assassinat » auprès du procureur de la République. Mais ce dernier n’a pas donné suite. Me Larifou a également saisi le Défenseur des droits et l’Inspection générale de la Police nationale (IGPN). Le 10 octobre, celle-ci lui a répondu dans un courrier qu’elle « ne dispose pas d’une implantation à Mayotte » et a renvoyé l’avocat vers la direction territoriale de la police nationale – ce qui signifie que les policiers de Mayotte sont chargés d’enquêter sur un des leurs… Le 11 décembre, Me Larifou a décidé de saisir le doyen des juges du tribunal de Mamoudzou, afin qu’il ouvre une instruction. « Rien n’avance », déplore-t-il.

La « version officielle » remise en cause

Dans un communiqué de presse publié le 2 août, Me Larifou remettait en cause la version des autorités. Il précisait que « la victime n’était pas armée », qu’elle n’avait « pas agressé les policiers », et surtout, qu’elle a été « atteinte dans le dos, ce qui exclut toute menace immédiate ». Et d’ajouter : « Un tir dans le dos, sur une personne non menaçante, ne peut être considéré comme un simple "accident". C’est un acte grave qui appelle une réponse judiciaire forte et transparente ».

De fait, la version de la victime et de deux témoins retrouvés par Blast est très différente de celle du parquet. Selon eux, il n’y aurait jamais eu d’embuscade. « Quand les policiers sont arrivés, tout le monde a fui. Je n’ai pas vu d’attroupement », explique une femme qui affirme avoir assisté à la scène, et qui a requis l’anonymat notamment en raison de sa situation administrative – elle dispose d’un titre de séjour d’un an. Dans les quartiers informels, il est courant de voir les personnes s’enfuir lorsqu’un véhicule de la police arrive, afin d’éviter un contrôle d’identité synonyme, pour les « sans-papiers », de reconduite à la frontière (l’État en a réalisé 21 601 en 2024 à Mayotte, selon les données officielles). À l’instar d’une autre personne qui a également requis l’anonymat et qui a elle aussi assisté à la scène, la témoin assure ne pas avoir vu de jets de cailloux. Certains des fuyards se sont réfugiés dans un garage, ajoute-t-elle, et ils ont été suivis par les policiers. C’est lorsque ceux-ci sont revenus dans la rue que la situation a dégénéré.

Dhali affirme être arrivé à ce moment-là : « Je sortais de chez moi, raconte-t-il. Je me dirigeais vers la route nationale quand j’ai aperçu deux policiers à un carrefour, dont un qui avait son pistolet à la main. Il était contre une maison, l’autre était derrière une voiture. » Selon les témoins, des mots sont échangés entre Dhali, qui n’a pas de papiers en règle — originaire de la Grande Comore, il est arrivé à Mayotte en 2017 — et qui se cache derrière un mur, et le policier armé. « Il m’a insulté, il m’a dit : "Bouge de là sale chien je vais te tuer". Il a insulté ma mère aussi. J’ai répondu en insultant sa mère. Ça a duré peut-être trois minutes. Puis un policier a lancé un gaz lacrymogène. J’ai commencé à courir. Puis j’ai senti une brûlure dans le dos. Je suis tombé et j’ai crié. Je ne sentais plus mes pieds ». Dhali assure ne pas avoir entendu de sommation. Les deux témoins non plus.

Sur place, en ce début de mois de décembre, le jeune homme rejoue la scène en prenant toutes les précautions. Il montre l’endroit où il se trouvait lorsque l’échange a débuté avec le policier, celui où il est tombé, et le lieu où se trouvait le tireur, à une quinzaine de mètres. Il mime ce qu’il a fait quand il était au sol. « J’avais un couteau sur moi, quand je suis tombé, je l’ai caché sous ma casquette, mais un pompier l’a trouvé et l’a donné au policier » – d’où la référence au couteau (au singulier) dans le communiqué du parquet. Ce couteau, dit-il, c’était pour se protéger : « La veille, des jeunes étaient venus d’un autre quartier et ils avaient agressé une fille, je l’avais défendue et ils m’avaient menacé ». À aucun moment, assure-t-il, il ne l’a sorti devant le policier. Ce dernier, dont Dhali et les autres témoins ne connaissent que le surnom, est qualifié d’« impulsif » et de « menaçant » par des habitants de Massakini qui avaient déjà eu affaire à lui.

Cet incident intervient dans un contexte de plus en plus tendu. Alors que la délinquance a atteint des sommets à Mayotte depuis quelques années, les forces de sécurité, omniprésentes sur l’île, font un usage récurrent de leurs armes. Dans son rapport annuel 2024, l’IGPN constate que le recours à certaines armes de force intermédiaire (tels que des LBD ou des grenades) a explosé à Mayotte. Le fusil à pompe Keltec par exemple, doté de munitions « Bean Bags » présentées comme « non létales », y a été employé — selon les déclarations — à 26 reprises, soit 41% de l’usage des « armes longues » (armes à feu épaulables) dans l’ensemble du territoire national. Quant aux armes à feu, sur 12 tirs dits d’« intimidation » (en direction du ciel ou du sol) déclarés en 2024, l’IGPN en recense cinq à Mayotte rien qu’entre janvier et avril 2024.

Les policiers nous regardaient nous noyer sans rien faire 

Dans le département, les forces de sécurité disposent d’une autre arme qui peut elle aussi devenir létale : les patrouilleurs de la PAF et de la gendarmerie qui sillonnent les eaux entourant Mayotte afin d’intercepter les embarcations clandestines. Deux semaines avant que Dhali ne reçoive une balle dans le dos, un kwassa-kwassa — le nom que l’on donne ici aux barques effectuant la traversée entre Anjouan et Mayotte — a chaviré après être entré en contact avec un bateau de la PAF. Au moins deux personnes ont péri : une jeune femme de 18 ans qui était enceinte, et un homme âgé d’environ 45 ans.

Or dans cette affaire aussi, la version des autorités n’a rien à voir avec celle des rescapés. Blast en a interrogé quatre. Tous ont requis l’anonymat. Et tous racontent la même histoire.

Nous sommes le 15 juillet, aux alentours de 4h30 du matin. Le kwassa est parti la veille de Marahare, une localité située sur la côte ouest d’Anjouan, aux alentours de 21h. À son bord, une petite trentaine de passagers, parmi lesquels des enfants, dont un bébé de huit mois. Après une traversée de sept heures, l’embarcation approche de la côte ouest de Mayotte et ses occupants aperçoivent les lumières de la ville de Sada, lorsqu’un patrouilleur, le Murène (un semi-rigide de 12 mètres de long), surgit dans la nuit noire et les éclaire avec un flash puissant. Selon la version de la préfecture de Mayotte, le pilote du kwassa aurait « effectué un refus d’obtempérer » et l’embarcation serait « entrée en collision » avec l’intercepteur, avant de chavirer et de précipiter les passagers à la mer. Le fautif serait donc le pilote. La presse locale, et notamment La 1ere Mayotte, a repris cette version en affirmant que l’embarcation « a percuté » le patrouilleur.

Mais les rescapés racontent une toute autre histoire. Selon eux, c’est le bateau de la PAF qui a percuté leur kwassa sur le côté droit, en venant de l’arrière. Certains affirment avoir entendu les policiers, peu de temps auparavant, intimer l’ordre au pilote de stopper les moteurs. D’autres disent n’avoir entendu aucune sommation avant le choc. « Nous avons tout de suite pris l’eau et nous sommes tombés à l’eau », affirme un rescapé. « J’ai eu très peur, les vagues étaient grosses, je voyais les autres se noyer, j’ai appelé à l’aide », témoigne une autre. Une autre chose les a choqués : le temps que les policiers, au nombre de deux selon eux (un homme et une femme), alors qu’ils sont en général trois ou quatre, ont mis pour venir les repêcher. Tous parlent d’une quinzaine de minutes. « Chacun s’est débrouillé comme il pouvait. Certains se sont accrochés à des jerricans. Des hommes se sont occupés des enfants. Personne n’avait de gilet de sauvetage », indique l’un des passagers. « Les policiers nous regardaient nous noyer sans rien faire », affirme un autre. Selon la préfecture, 17 personnes ont été repêchées, ainsi que deux corps sans vie. Mais selon Le Monde et le collectif Lighthouse Reports, qui ont publié en septembre une enquête consacrée à cette pratique à Mayotte, sept autre personnes auraient disparu en mer.

Le préfet a vite essayé d’étouffer la polémique. Dans un communiqué publié le 1er août, il a réitéré l’accusation visant le pilote. Il a également vanté « la rapidité de l’intervention » pour secourir les naufragés. Il a enfin annoncé l’ouverture d’une enquête préliminaire par le procureur de la République « afin d’établir les circonstances exactes de cet accident », tout en prenant soin de rappeler les « risques de l’immigration clandestine, alimentée par des passeurs qui mettent en danger la vie d’hommes, de femmes et d’enfants », et de « condamne[r] avec la plus grande fermeté ces agissements ». Les associations qui suivent ce dossier craignent que l’enquête ne vise uniquement le pilote du kwassa et écarte la responsabilité des policiers.

C’est le sens de la conférence de presse donnée dès le 16 juillet par le préfet, François-Xavier Bieuville, et par le procureur, Guillaume Dupont, au cours de laquelle le magistrat a annoncé l’ouverture d’une enquête de flagrance pour « homicide et blessures involontaires aggravés », « aide à l’immigration » et « entrée irrégulière sur le territoire ». Lors de cette conférence, le préfet a parlé de « 19 personnes à bord », contredisant les estimations des passagers. Puis il a évoqué la « manœuvre suspecte » du kwassa qui « aurait percuté l’intercepteur » et condamné « l’attitude de ces filières qui sont les premières responsables de ce drame » tout en promettant « des poursuites judiciaires contre ceux qui organisent ces trafics ». Il a en outre dénoncé des « comportements de plus en plus agressifs des passeurs qui n’hésitent pas à percuter les navires de la police » et assuré que la doctrine des interventions menées au large de Mayotte respecte le droit de la mer : les forces de sécurité ne mènent pas d’opérations offensives, a-t-il affirmé, seulement « des opérations de secours ».

Tamponner les kwassas en cas de refus d’obtempérer

L’enquête du Monde et de Lighthouse Reports démontre que ce n’est pas toujours le cas : elle estime à au moins 24 le nombre de personnes ayant péri dans le lagon entre 2007 et 2025, à la suite d’une intervention des forces de sécurité. Déjà au milieu des années 2000, des témoignages de rescapés (recueillis par l’auteur de ces lignes) faisaient état de kwassas tamponnés en pleine mer par des patrouilleurs. En 2008, la Commission nationale de déontologie et de sécurité (CNDS), l’ancêtre du Défenseur des droits, s’en était inquiétée. Saisie à propos d’une collision entre un patrouilleur et un kwassa à l’issue de laquelle une mère et son enfant avaient péri, l’autorité indépendante avait dénoncé les « risques pris par les fonctionnaires de police lors de ces abordages en mer ».

Une autre technique consiste à provoquer des vagues pour faire chavirer l’embarcation. Selon un cadre du secrétariat d’État à la Mer cité par Le Monde, à Mayotte, « on a une posture beaucoup plus agressive que dans la Manche […] c’est un peu cynique mais c’est comme ça ». Si cette « posture » n’est pas assumée publiquement, elle l’est en petit comité. Selon plusieurs sources interrogées par Blast sur place, les responsables de la préfecture ne s’embarrasseraient pas de précautions au moment de transmettre leurs directives à la PAF et à la gendarmerie. Ces dernières auraient eu pour consigne, encore récemment, de tamponner en cas de refus d’obtempérer.

Le préfet est mis sous pression par Paris, tant au niveau des reconduites à la frontière que des interceptions en mer. En 2024, la préfecture indique avoir arraisonné 493 kwassas, soit beaucoup moins qu’en 2023 (661).

 

Dans ce contexte, bien peu croient que l’enquête ouverte par le parquet aboutira. À commencer par les rescapés, qui ont un temps envisagé de porter plainte avant d’abandonner. Retenus au Centre de rétention administrative (CRA) pendant 15 jours — dont trois sans pouvoir changer de vêtements, ceux qu’ils portaient lors du naufrage —, ils ont été libérés le 30 juillet, avec obligation de se présenter au commissariat le plus proche chaque semaine durant un mois et demi, puis de quitter le territoire après ce délai. Aujourd’hui, ceux qui sont toujours à Mayotte vivent avec la crainte d’être arrêtés et expulsés – d’autant que la police connaît leurs adresses. S’ils ont été auditionnés par des gendarmes puis par des magistrats, en visio, alors qu’ils étaient toujours au CRA, ils n’ont, depuis, plus eu de nouvelles. Et on leur aurait fait comprendre, lorsqu’ils étaient retenus, qu’ils n’avaient aucun intérêt ni à témoigner ni à solliciter les conseils d’un avocat. « Entre rester à Mayotte et espérer une improbable réparation, ils ont fait leur choix », indique un homme qui les a conseillés. Contactés, la préfecture et le parquet se murent dans le silence, prétextant l’enquête préliminaire en cours.

L’histoire de Farid Djassadi, racontée par Le Monde et Lighthouse Reports, leur laisse peu d’espoir. En novembre 2019, ce Comorien a perdu ses deux jambes, broyées par les hélices du bateau de la PAF, le Makini, qui aurait percuté son kwassa. Six ans plus tard, l’instruction judiciaire concernant son affaire est toujours pendante, et Farid survit grâce à la solidarité d’une ONG qui l’héberge et le nourrit.

 

source Blast

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