Né en 1934 à Lomé (dans l’actuel Togo), Stanislas Spero Adotevi suit, avec une génération de décalage, le parcours d’Aimé Césaire et de Léopold Sédar Senghor, fondateurs de la « négritude ». Élève brillant passé par l’École normale supérieure, il était bien placé pour comprendre(et durement critiquer) ces deux hommes qui « avaient fait beaucoup de latin et ne comprenaient pas qu’on ne les prît pas pour des hommes pareils aux autres ». Dans Négritude et négrologues, il s’attelle, une fois sa dette reconnue, à retracer la généalogie raciste de la « négritude » – qui postule, pour reprendre la formule du futur président sénégalais, que « la raison est hellène, l’émotion est nègre ». Il déconstruit ce « remède bizarre » qui permet, à ses yeux, de perpétuer le néo-colonialisme en donnant une justification essentialiste au sous-développement africain. Décédé en février 2024, Stanislas Spero Adotevi fut un conseiller de Thomas Sankara, président du Burkina Faso et figure du socialisme africain.
Mais d’abord, qu’est-elle, cette négritude ? Que voulait-elle ? Au début, la négritude était autre chose, et ne pouvant alors rien elle voulait tout. Tout, c’est-à-dire que ceux qui dans les années 30 la portèrent sur les fonts baptismaux n’étaient point nombreux, mais que déjà, leurs cris venaient jusqu’à nous…
C’était toujours dans les années 30… Il y avait alors à Paris une exposition coloniale internationale dont il est resté un zoo et un musée. Et toujours dans ce Paris et à la même époque, il y avait quelques écrivains, surgeons de Kipling, qui s’évertuaient à donner à la colonisation française une pensée. C’était Claude Farrère, les frères Tharaud, André Demaison, etc., etc. !
J’ai dit les mérites. J’ai dit la dette [envers la négritude]. Lors, je peux me permettre de puiser à pleines mains dans l’immense sottisier.
Et puis plus loin, à l’autre bout de la terre, au bout du petit matin quelque part en Haute-Volta ou aux Antilles :
L’échouage hétéroclite, les puanteurs exacerbées de la corruption, les sodomies monstrueuses et de l’hostie et du victimaire, les coltis infranchissables du préjugé et de la sottise, les prostitutions, les hypocrisies, les lubricités, les trahisons, les mensonges, les faux, les concussions, les avidités, les hystéries, les perversions, les fermentations imprévisibles d’espèces putrescibles…[1]
Mais toujours à Paris et au même moment, entre deux eaux, au milieu de tout ça, une petite poignée d’étudiants, d’intellectuels africains et antillais, quelque peu isolés, qui étaient tous comme les Nègres, vus et se sentaient vus : « Tiens, Maman, un Nègre ! Maman, j’ai peur : Maman, Viens ! Un Noir ! »
Ils avaient fait beaucoup de latin et ils ne comprenaient pas qu’on ne les prît pas pour des hommes pareils aux autres. Et puis toujours au bout du petit matin, un jour Césaire dit à Senghor : « Il faut que nous affirmions notre négritude. » Le mot était lâché, la négritude naissait. Un jour, paraît-il, place de la Sorbonne !
C’était à Paris et rien n’avait changé. L’étudiant noir était « seul, toujours, au bord de la Seine. Loin des siens, loin de soi. Seul et absent, sans promesse de métamorphose. Et toujours entre les vers latins et la cuisine française, l’écho lointain des révoltes violentes écrasées, broyées dans le silence de l’administration coloniale. Le silence, la solitude, l’absence « par-delà les prés frais de septembre », dans cet écart imperceptible et obsédant où la vérité présente des futurs poètes ne coïncide plus avec les mirages de l’enfance oubliée…
On n’aura rien dit de la négritude tant qu’on n’aura pas admis que c’est dans cette infranchissable distance que réside l’impossible mal auquel la poésie future n’est qu’un remède bizarre.
Pour ces étudiants qui sont demeurés bien malgré eux au-dehors de la révolution (cette révolution qu’ils auraient probablement faite si les conditions avaient été autres, et s’ils avaient eu quelques contacts avec les classes ouvrières européennes), la seule réponse à leur aliénation quotidienne était de refuser à outrance les discours racistes, qu’ils avaient intériorisés au fur et à mesure de leur déracinement culturel, par la proclamation définitive et exacerbée d’une inégalité à leur avantage.
Au moment où piaillaient à qui mieux mieux les esbroufeurs de tout acabit, il y eut un coup de pistolet au beau milieu de ce concert : la négritude. Des Nègres osèrent proclamer le droit à l’existence autonome du Noir en rappelant bruyamment et sauvagement le passé africain, la civilisation et la culture africaines. L’exaltation de ces héros obscurs, de nos héros, n’était pas qu’abstraite. Elle sous-entendait la revendication contemporaine, celle qui postule que la vieille négritude faite de soumission et de silence se « cadavérise » devant la « négritude qui se met debout ». La négritude des années 30 annonçait confusément Lumumba et les séismes d’aujourd’hui !
Prospectant avec une précision de chercheurs ce que tout le monde aux colonies savait être une forcerie d’humiliation, d’étouffement et de haine, nos poètes, tels Césaire et Damas, furent parvenir à la bonne conscience européenne les « ferrements » de l’esclavage. Les mots vinrent. Entrechoqués, reproduisant la misère violente des colonies.
J’ai dit les mérites. J’ai dit la dette. Lors, je peux me permettre de puiser à pleines mains dans l’immense sottisier.
Laissons la parole à Senghor lui-même :
On l’a dit souvent, le Nègre est l’homme de la nature. Il vit traditionnellement de la terre et avec la terre, dans et par le cosmos. C’est un sensuel, un être aux sens ouverts, sans intermédiaire entre le sujet et l’objet, sujet et objet à la fois. Il est d’abord sons, odeurs, rythmes, couleurs ; je dis tact avant que d’être œil, comme le blanc européen. Il sent plus qu’il ne voit : il se sent. C’est en lui-même, dans sa chair : qu’il reçoit et ressent les radiations qu’émet tout existant-objet. Ébranlé, il répond à l’appel et s’abandonne, allant du sujet à l’objet, du moi au toi, sur les ondes de l’Autre. Il meurt à soi pour renaître dans l’Autre. Ce qui est la meilleure façon de le connaître … C’est dire que le Nègre, traditionnellement, n’est pas dénué de raison, comme on a voulu me le faire dire. Mais sa raison n’est pas discursive ; elle est synthétique. Elle n’est pas antagoniste ; elle est sympathique. C’est un autre mode de connaissance. La raison nègre n’appauvrit pas les choses, elle ne les moule pas en des schèmes rigides, en éliminant les sucs et les sèves ; elle se coule dans les artères des choses, elle en épouse tous les contours pour se loger au cœur vivant du réel. La raison blanche est analytique par utilisation, la raison nègre, intuitive par participation.
Enlevons primitif. Mettons-y le mot Nègre et nous obtenons l’inoubliable sentence de Senghor : « L’émotion est nègre comme la raison est hellène »
Autrement dit, le Nègre est une espèce particulière, étrangère à toute détermination, extérieure à toute histoire. La description senghorienne du Nègre est une physiologie qui s’abîme dans la métaphysique. Dans ce miroir des révélations senghoriennes, nous venons de découvrir que notre race n’avait pas changé depuis la création (… !). Bons et généreux, nous n’avons pas eu depuis des siècles d’autres soucis que d’attendre dans les transes l’imminente Parousie. Nos ancêtres, qui étaient de purs esprits, n’eurent d’autres préoccupations que de décliner les attributs de l’être. Et lorsque Senghor écrit après le père Tempels que les Nègres vivent « d’idées » et « selon leurs idées », il entend probablement que seules « la puissance de l’image et la puissance de la parole » suffisent à expliquer les bouleversements qui affectèrent nos sociétés traditionnelles, dont certaines furent solidement et excessivement prospères.
Mais la colonisation et le christianisme ? Mais la traite et son terrible traumatisme ? Mais le cauchemar de nos indépendances reprises ? L’attitude intellectuellement irrecevable de toute cette école fait dévier sciemment et dangereusement à des fins réactionnaires de sujétion à l’étranger le mouvement originel de la négritude.
Et il ne s’agit pas seulement du postulat de départ ! Tout dans cette théorie de la négritude est une mascarade, une cavalcade de clichés grotesques et ridicules, une chevauchée de néologismes creux à trait d’union. Regardons-la de plus près.
La négritude telle qu’on la brade repose sur des notions la fois confuses et inexistantes, dans la mesure où elle affirme manière abstraite une fraternité abstraite des Nègres. Ensuite parce que la thèse fixiste qui la sous-tend est non seulement anti-scientifique mais procède de la fantaisie. Elle suppose une essence rigide du Nègre que le temps n’atteint pas. À cette permanence s’ajoute une spécificité que ni les déterminations sociologiques, ni les variations historiques ni les réalités géographiques ne confirment. Elle fait des Nègres êtres semblables partout et dans le temps.
Mais plus grave est la tendance de cette école à utiliser pour sa thèse fixiste, éternitaire et abstraite du Nègre, les lieux communs éculés des théories les plus réactionnaires. Lorsque Senghor écrit que le Nègre « ne constate pas qu’il pense. Il sent qu’il sent. Il sent son existence, il se sent » et, plus loin, « parce qu’il sent, il sent l’autre ; et parce qu’il sent l’autre, il va vers l’autre sur le rythme de l’autre pour connaitre à lui et au monde », il reprend à la lettre et presque de manière scolaire, ce que Lévy-Bruhl, le père du primitivisme, a lui-même dénoncé dans ses Carnets comme erreurs.
Il nous apprend que la mentalité des sociétés inférieures est de caractère essentiellement prélogique et mystique, c’est-à-dire qu’elle est orientée autrement que la nôtre (les Occidentaux), que les représentations collectives « y sont régies par la loi de la participation et de la sympathie indifférentes par suite à la contradiction et unies entre elles par des liaisons et par des préliaisons déconcertantes pour notre logique »[2]. En d’autres termes :
L’activité mentale du primitif n’est pas un phénomène intellectuel ou cognitif pur ; c’est toujours un phénomène complexe où la représentation est confondue avec d’autres éléments de caractère émotionnel ou moteur…la connaissance est toujours colorée par le sentiment, pénétrée par l’émotion…l’idée, l’image, l’émotion, la passion se fondent avec l’objet dans une essence commune.[3]
Enlevons primitif. Mettons-y le mot Nègre et nous obtenons jusqu’au plagiat le développement de l’inoubliable sentence de Senghor : « L’émotion est nègre comme la raison est hellène[4]. »
Cette négritude qu’on propose aux pays d’Afrique, c’est purement et simplement le « réglage » du Nègre sur les petites vitesses des champs, sur l’heure mesquine de la néo-colonisation.
Ahurissante, la phrase trahit surtout une mentalité fort troublante. Senghor a lu Lévy-Bruhl, c’est évident. C’est même certain. Il a par conséquent connu (mais probablement rejeté) les Carnets et l’extraordinaire honnêteté de cet homme qui, en pleine gloire officielle, alors que le primitivisme faisait rage dans les milieux colonialistes et délicieusement réactionnaires, n’a pas craint de tout remettre en cause, détruisant ainsi l’œuvre de son existence, dans ces lignes d’une émouvante sincérité :
J’avais déjà mis beaucoup d’eau dans mon vin, j’abandonne une hypothèse mal fondée … Je ne parle plus d’un caractère prélogique de la mentalité primitive … Du point de vue strictement logique, aucune différence essentielle entre la mentalité primitive et la nôtre dans tout ce qui touche à l’expérience courante ordinaire, transaction, etc., etc. Ils se comportent d’une façon qui implique le même usage de leurs facultés que nous faisons des nôtres … Pour la loi de participation, j’affirmerai une fois de plus que la structure logique de l’esprit est la même chez tous les hommes et que, par conséquent, les primitifs, tout comme nous, rejettent la contradiction quand ils l’aperçoivent[5].
Comme on est loin du caractère « ontico-lyrique » de « ces braves sauvages » ! Et surtout comme on comprend mal pourquoi et comment plus de vingt ans après ces coups portés au primitivisme par son géniteur, Senghor ait osé encore écrire en l’assaisonnant de Gobineau[6] : « la race blanche est analytique par utilisation, la race nègre est intuitive par participation ![7] ».
À moins alors…à moins que derrière ces déclarations, il n’y ait une intention bien arrêtée.
Dans un excellent article paru dans la revue Genève-Afrique, notre ami Martien Towa démasque aussi les escamotages de notre maquignon. Les conclusions de l’article rejoignent les nôtres sur les intentions connues du physicien de la négritude. En faisant de lui un mystique et un émotif, la constitution biologique du Nègre senghorien lui interdit, nous dit Towa, « tout espoir de pouvoir jamais rivaliser avec le Blanc sur le terrain de la raison et la science … Le Nègre, tant qu’il demeure tel, n’a pas de place, en tout cas, pas de place égale à celle du Blanc, dans un monde fondé sur la raison et la science ».
Cette négritude que nous détestons et qu’on propose finalement aux pays d’Afrique, c’est purement et simplement le « réglage » du Nègre sur les petites vitesses des champs, sur l’heure mesquine de la néo-colonisation.
En ressassant le passé, en attisant une sensibilité morbide, le poète-président ou plutôt le président poète vise à faire oublier le présent. La négritude d’aujourd’hui, la négritude des discours, n’est rien moins qu’une pure et plate propagande, une panacée aux problèmes de gouvernement. La très bizarre formule senghorienne de division raciale du travail intellectuel (l’émotion est nègre comme la raison est hellène) vise uniquement à perpétuer un régime considéré comme néo-colonialiste et dont il est président. La négritude doit être le soporifique du Nègre. C’est l’opium. C’est la drogue qui permettra à l’heure des grands partages d’avoir de « bons Nègres ».
C’est pourquoi, très naturellement, la voix « détachée » ou pythique (au choix) de Senghor, président de la République sénégalaise et poète par rencontre, se consume dans les cris rauques et séniles des Cassandres d’Europe et d’ailleurs. Ce que Senghor dit, tout le monde le dit. Mais ce qui est frappant, c’est la correspondance des termes avec le discours mystifié et mystificateur du néo-racisme auquel tout le monde, grâce à lui, mord. Pour avoir substitué au « Tout coule » d’Héraclite le « Tout danse » du négro-africain.
Publié pour la première fois en 1972, Négritude et négrologues a été réédité aux Éditions Delga. Nous en publions ici des extraits choisis.
Notes :
[1] Aimé Césaire, Cahier d’un retour au pays natal, Présence Africaine, p. 31.
[2] Lucien Lévy-Bruhl, Les fonctions mentales dans les sociétés inférieures, Presses universitaires de France, 1910, p. 20, 29 et suivantes.
[3] Ibid.
[4] Léopold Sédar Senghor, L’esthétique négro-africaine, Diogène, 1956, p. 10.
[5] Lucien Lévy-Bruhl, Carnets, Presses universitaires de France, 1949.
[6] Pour ceux qui ont la manie des comparaisons, voici le texte de Gobineau. On découvrira rapidement qu’en politique ainsi qu’en littérature, il faut comme l’a bien compris Senghor, beaucoup de mémoire : « Si l’on admet, avec les Grecs et les juges les plus compétents en cette matière, que l’exaltation et l’enthousiasme sont la vie du génie des arts, que ce génie même, lorsqu’il est complet, confiné à la folie, ce ne sera dans aucun sentiment organisateur et sage de notre nature que nous irons en chercher la cause créatrice, mais bien au fond des soulèvements des sens, dans ces ambitions poussées qui les portent à marier l’esprit et les apparences, afin d’en tirer quelque chose qui plaise mieux que la réalité … Dès lors se présente cette conclusion rigoureuse que la source d’où les arts ont jailli est étrangère aux instincts civilisateurs. Elle est cachée dans le sang des Noirs…le Nègre possède au plus haut degré la faculté sensuelle qui, sans qualités intellectuelles, le rend complètement impropre à la culture de l’art même, à l’appréciation d’élevé. Pour mettre ses facultés en valeur, il faut qu’il s’allie avec une race différemment douée. Le génie artistique, également étranger aux trois grands types, n’a surgi que de l’hymen des Blancs avec les Noirs. »
[7] Léopold Sédar Senghor, L’esthétique négro-africaine, Diogène, 1956, p. 2.