Kaja Kallas, responsable de la politique étrangère de l’Union européenne, en compagnie de la présidente de la Commission Ursula von der Leyen © Aurore Martignoni
Kaja Kallas, responsable de la politique étrangère de l’Union européenne (UE), a relancé la piste d’un recours aux fonds russes gelés pour alimenter des prêts destinés à l’Ukraine. Cette fois-ci, les fonds ne seraient pas confisqués – une option qui remettrait en cause les fondements du système financier international – mais garantis comme collatéral pour les marchés financiers. Pour l’économiste Yanis Varoufakis, ancien ministre de finances grec, cette piste est impraticable – en plus d’être incompatible avec les efforts visant à parvenir à un cessez-le-feu.
Dès l’émergence de la crise de l’euro au début des années 2010, dont la Grèce fut la première victime, il apparaissait, à l’examen des montages financiers toxiques de l’UE, que l’Europe ne cherchait guère de solution à cette crise. Les montages financiers que l’Union déploie aujourd’hui pour soutenir l’Ukraine parlent également d’eux-mêmes : derrière les discours de solidarité, les mécanismes mis en place révèlent une tout autre réalité – une Europe qui, loin d’œuvrer au redressement du pays, pourrait bien y poursuivre des intérêts radicalement contradictoires.
En 2010, c’est un séisme financier parti de Wall Street qui a ébranlé la zone euro dans ses fondations : les banques françaises et allemandes ont vacillé les premières, entraînant dans leur chute les finances publiques de la Grèce, de l’Irlande, du Portugal, de l’Espagne et de bien d’autres encore. Lorsque la chute du château de cartes Lehman Brothers a mis le feu à la finance mondiale, l’Europe a offert un cas d’école d’impuissance en laissant les pyromanes diriger les opérations de secours.
Ayant plongé le continent dans une stagnation prolongée, le keynésianisme militaire est devenu l’unique horizon de croissance des élites européennes.
Le dilemme de l’Europe tenait au fait que les traités de l’UE interdisaient à Bruxelles de prêter de l’argent au gouvernement grec pour qu’il le transfère à la Deutsche Bank, à la Société Générale, à BNP Paribas, à la Finanz Bank, etc. Hélas, sans ce prêt à Athènes, les classes dirigeantes allemandes et françaises auraient dû renflouer leurs banques directement – ce qu’elles n’étaient pas disposées à faire.
Confrontée à une énigme née de l’effondrement des actifs toxiques de Lehman Brothers, l’Union européenne a opté pour une stratégie pour le moins stupéfiante : elle a engagé d’anciens employés de Lehman Brothers pour créer des instruments financiers dérivés presque identiques, cette fois-ci pour le compte de l’UE. Ces actifs toxiques ont ensuite été mobilisés pour alimenter les plans de sauvetage des établissements bancaires français et allemands, lourdement exposés à la crise.
L’Union européenne a émis, pour le compte de la Grèce, une nouvelle dette structurée exactement comme un titre de créance collatéralisé (Collateralized Debt Obligation, CDO) de Lehman Brothers. Pour chaque tranche de 100 € de nouvelle dette, environ 24 € étaient pris en charge par l’Allemagne, 20 € par la France, 13 € par l’Italie, et ainsi de suite, chaque part reflétant le revenu national du pays en pourcentage du revenu global de l’UE. De plus, chacune de ces tranches de dette au sein du même produit dérivé européen était assortie de son propre taux d’intérêt (ce qui signifie que l’Allemagne supportait un coût d’emprunt plus bas sur ses 24 € que la France sur ses 20 €).
C’était une formule vouée à l’échec. À l’image des CDO qui avaient précipité la chute de Lehman Brothers, ces nouveaux produits financiers portaient en eux les mêmes failles structurelles, contenant les germes de leur propre effondrement. Prenons l’exemple du Portugal : une fois que l’UE a émis ces nouveaux titres de dette pour lever des fonds afin que la Grèce puisse rembourser les banques françaises et allemandes, le Portugal, déjà en difficulté budgétaire, a participé à ce processus, faisant mécaniquement grimper les taux d’intérêt sur sa propre dette souveraine. Le présage d’un Portugal bientôt contraint de solliciter à son tour les mêmes prêts de sauvetage s’est alors rapidement concrétisé. En quelques semaines à peine, le pays avait basculé : de créancier de la Grèce, il était devenu débiteur de l’UE.
Cela signifiait que la part de la dette portugaise dans le produit dérivé européen émis pour le compte de la Grèce a été annulée. Ainsi, le fardeau de cette dette portugaise (deuxième État membre de la zone euro le plus endetté) a été transféré aux autres États membres. Cela a mis une pression accrue sur le troisième État membre le plus endetté, l’Irlande. Dès que les marchés s’en sont rendu compte, l’Irlande est tombée à son tour, sa part de la dette au sein des produits dérivés émis à l’origine pour le compte de la Grèce revenant alors au prochain pays sur la liste des faillites, l’Espagne. Et ainsi de suite.
En bref, pour contourner l’interdiction qu’elle s’était elle-même imposée concernant la dette commune, l’UE a créé un produit dérivé à la manière de ceux de Lehman Brothers afin de lever des fonds pour renflouer les banques françaises et allemandes qui étaient défaillantes après avoir misé sur les produits dérivés originaux de Lehman. Seule une divinité particulièrement cruelle et stupide aurait pu imaginer un stratagème aussi grossier.
La guerre comme plan de croissance ?
Bien entendu, ces « solutions » financières ont causé d’énormes dégâts dans toute l’Europe, dont on voit aujourd’hui les répercussions sous la forme d’une désindustrialisation rapide. Mais ces montages présentaient un avantage considérable pour les élites européennes : celui de gagner quelques années afin de mettre en place un nouveau mécanisme taillé sur mesure pour leur profit. Ce dispositif allait générer une inflation massive du prix des actifs à leur bénéfice, tout en précipitant les travailleurs dans une misère croissante. Son nom : l’assouplissement quantitatif – autrement dit, la politique par laquelle la BCE a sortie de son chapeau plus de 6 000 milliards d’euros ensuite déversés au profit des financiers et de leurs clients du grand capital.
La finance toxique européenne révèle une constante : la volonté de l’oligarchie européenne de s’endetter pour prolonger des crises dévastatrices, le temps de trouver une issue favorable à ses profits.
Revenons au casse-tête contemporain de l’Europe : comment financer l’Ukraine ? Le continent fait une fois de plus preuve de duplicité dans ses objectifs et de ridicule dans ses méthodes de financement. Tandis que les dirigeants de l’UE n’hésitent pas à qualifier de « serviteurs de Poutine » quiconque met en doute leur volonté de poursuivre la guerre jusqu’à la victoire ukrainienne – une victoire pour laquelle les élites européennes ne sont ni prêtes à se battre ni à payer -, ils se tournent vers des produits dérivés dignes des montages financier de l’affaire Lehman, dans le seul but de prolonger le conflit.
L’acharnement de l’UE à prolonger le conflit ukrainien s’explique en partie par son impasse économique : ayant plongé le continent dans une stagnation prolongée par sa gestion désastreuse de la crise de l’euro, le keynésianisme militaire est devenu son unique horizon de croissance. Sans la menace d’une guerre qui couve à l’est de l’Europe, il serait en effet impossible de contraindre les opinions publiques à accepter le transfert massif de fonds des programmes sociaux et écologiques vers les budgets d’armement.
Mais comment l’UE peut-elle également financer l’Ukraine pour qu’elle continue à se battre, alors que nos classes dirigeantes répugnent à payer ? Leur réponse est, une fois de plus, de se tourner vers leur manuel de stratégie financière toxique, comme elles l’ont fait en 2010. La seule différence est que cette fois-ci, elles ne peuvent s’empêcher de lorgner vers les quelque 200 milliards d’euros d’actifs russes gelés chez Euroclear, chambre de compensation domiciliée en Belgique.
Conscients qu’ils ne peuvent pas simplement confisquer l’argent russe, sous peine de s’exposer à des poursuites judiciaires de la part de nombreux pays créanciers de la Russie, ils ont eu cette idée de génie : l’UE emprunterait jusqu’à 170 milliards d’euros, garantis par les revenus tirés des actifs russes, et non par les actifs eux-mêmes. En d’autres termes, l’UE émettrait des produits dérivés structurés sur la base de rendements futurs fictifs dont elle pourrait ou non (selon l’issue de futures procédures judiciaires) avoir le droit de se servir.
Naturellement, le gouvernement belge, qui devrait passer à la caisse si l’UE venait à perdre ces futurs recours judiciaires, a exigé que les autres États membres de l’UE partagent ce risque avec la Belgique. Lorsque l’Allemagne et d’autres pays ont répondu nein et que l’administration Trump s’y est opposée, le projet a été discrètement enterré en décembre dernier. À ce stade, désespérée de financer l’Ukraine, l’UE a pris son mal en patience et décidé d’émettre 90 milliards d’euros de dette à titre de mesure provisoire – somme qui, selon les dirigeants de l’UE, serait remboursée à l’avenir grâce aux réparations de guerre que la Russie versera à l’Ukraine.
Étant donné que la Russie ne versera des réparations que si elle est vaincue sur le champ de bataille – une perspective déjà mince, rendue encore plus ténue par le refus de l’Europe de lever des fonds substantiels pour l’Ukraine, la dernière initiative financière toxique de Bruxelles ne se contente pas d’être hasardeuse : elle constitue, de fait, un obstacle structurel à tout accord de paix. Car Moscou n’acceptera jamais un accord de paix en vertu duquel elle devrait rembourser, à partir de ses avoirs gelés, les dettes que l’Europe contracte actuellement sur les marchés financiers pour financer l’Ukraine. Une telle proposition peut donc sembler insensée à toute personne raisonnable aspirant à un cessez-le-feu et à un accord de paix. Ce n’est pas le cas pour les dirigeants de l’UE, pour qui une guerre sans fin en Ukraine est devenue leur seule stratégie, leur seul plan économique, leur seul mot d’ordre.
Aujourd’hui, comme pour prouver qu’aucune idée « zombie » ne meurt jamais à Bruxelles, Kaja Kallas, responsable de la politique étrangère et de sécurité de l’UE, menace de ressusciter l’ancienne proposition d’un prêt garanti par les revenus des actifs russes gelés. Et ainsi, la farce se poursuit, par cycles, sur une trajectoire préjudiciable aux Ukrainiens, aux Russes et à la grande majorité des Européens.
Avec le recul, la finance toxique européenne – qu’il s’agisse de la Grèce ou de l’Ukraine – révèle une constante : la volonté de l’oligarchie européenne de s’endetter pour prolonger des crises dévastatrices, le temps de trouver une issue profitable pour elle-même. Une stratégie dont la facture, invariablement, est présentée à la grande majorité des Européens. Dans les deux cas, des produits dérivés structurés, tout droit sortis des recoins les plus sombres de Wall Street, sont déployés au nom de la solidarité (avec les Grecs, les Ukrainiens, etc.) et dans le but de servir l’intérêt commun de l’Europe. Cependant, derrière cette façade, il n’est pas difficile de discerner une triste réalité : celle d’un continent moribond, aux mains de classes dirigeantes qui traitent les Européens avec moins de considération que les anciens Spartiates n’en accordaient à leurs hilotes.
Cet article a originellement été publié par notre partenaire Jacobin sous le titre « The Toxic Finance Behind Europe’s Plans for Ukraine » et traduit par Alexandra Knez pour LVSL.