En Écosse, une majorité indépendantiste s’annonce, porteuse d’un nouveau référendum. En Irlande du Nord, une figure historique de l’unionisme appelle à la mobilisation. Au pays de Galles, l’idée d’indépendance progresse. Partout, les jeunes générations prennent leurs distances avec les institutions actuelles du Royaume-Uni – dans le même temps, en Angleterre même, l’indifférence progresse vis-à-vis de cette question. Face à cette dynamique, Westminster demeure étrangement inerte, absorbé par ses querelles internes.
John Taylor compte parmi les figures les plus en vue et les plus durables de l’unionisme nord-irlandais [l’unionisme proclame l’attachement de l’Irlande du Nord au Royaume-Uni, aux côtés de l’Ecosse et du pays de Galles NDLR]. Élu pour la première fois en 1965 au parlement autonome d’Irlande du Nord, il fut ministre d’État aux affaires intérieures dans les premières années des Troubles. À ce titre, son nom reste étroitement associé à la politique d’internement sans procès de catholiques soupçonnés de « terrorisme ».
En 1972, l’IRA tente, sans succès, de l’assassiner. Par la suite, Taylor siégea au Parlement européen, à la Chambre des communes et à l’Assemblée nord-irlandaise, avant de devenir vice-dirigeant du Parti unioniste d’Ulster au moment de la signature des accords du Vendredi saint. Âgé aujourd’hui de 88 ans, il siège à la Chambre des lords sous le titre de baron Kilclooney – pour beaucoup, le dernier témoin vivant du régime nord-irlandais d’avant les Troubles, dominé par les protestants.
Aussi les propos qu’il a tenus en février dernier auprès de l’Irish News sont tout sauf anodins : « Les habitants de Grande-Bretagne ne s’intéressent plus à l’Irlande du Nord ». Il a évoqué la perspective d’une réunification de l’Irlande, affirmant que la « montée d’un nouveau nationalisme spécifiquement anglais » était incompatible avec l’unionisme irlandais. Dans ces conditions, prédit-il, « la majorité finira bientôt par se prononcer en faveur d’une Irlande unie ».
Reste à savoir quand. Lors de l’enquête menée à l’occasion des élections générales nord-irlandaises de 2024, près de la moitié des personnes interrogées souhaitaient demeurer au sein du Royaume-Uni ; seules 33,7 % se déclaraient favorables à l’unité de l’Irlande – progression spectaculaire en dix ans, mais encore loin de constituer une majorité. Il n’en demeure pas moins que, sur place, les propos de Taylor ont trouvé un écho considérable.
À Westminster, en revanche, la scène est restée étrangement silencieuse. Comme pour donner raison à Taylor, la presse londonienne a à peine mentionné ses déclarations sur une possible dislocation du Royaume-Uni. Le pays avance en somnambule vers une crise constitutionnelle. Et l’Irlande du Nord n’est pas un cas isolé.
Duel Starmer-Swinney
Le 7 mai, l’Écosse élira son parlement dévolu à Holyrood, à Édimbourg. Les instituts de sondage attribuent 99,7 % de chances à l’émergence d’une majorité indépendantiste – c’est-à-dire dominée par le Scottish National Party et les Verts écossais, tous deux favorables à l’indépendance. Une telle configuration donnerait très probablement au futur gouvernement écossais un mandat pour organiser un nouveau référendum (le précédent, en 2014, s’était soldé par une défaite du « oui », 55 % contre 45 %).
Sur les dix enquêtes d’opinion réalisées cette année, sept placent le « oui » en tête. Après des mois d’indifférence, Westminster semble à peine avoir pris la mesure de la situation. Cette semaine, Kemi Badenoch a averti qu’une majorité SNP conduirait à un nouveau référendum, Keir Starmer étant, selon elle, trop « faible » pour résister à un premier ministre écossais renforcé, John Swinney.
Une chose est sûre : si une majorité indépendantiste s’impose à Holyrood, Starmer sera le premier chef de gouvernement travailliste confronté à un exécutif écossais disposant d’un mandat renouvelé pour organiser un référendum. Les conservateurs pouvaient aisément rejeter de telles demandes, leur base écossaise étant farouchement unioniste. Mais parmi les électeurs qui ont porté le Labour au pouvoir en 2024, nombreux sont les Écossais favorables à l’indépendance, ou du moins au droit à l’autodétermination. Refuser un mandat perçu comme légitime risque de fragiliser cette coalition déjà précaire.
La difficulté est accrue par le calendrier. Un référendum organisé vers la fin de la législature actuelle interviendrait quinze ans après celui de 2014 – un délai suffisant pour satisfaire à la promesse d’un scrutin « une fois par génération » formulée à l’époque par Alex Salmond, promesse dont les unionistes se réclament aujourd’hui. Comme l’a souligné Swinney l’an dernier, d’ici 2030, un million de jeunes Écossais – soit plus d’un cinquième du corps électoral – auront atteint l’âge de voter sans avoir participé au scrutin de 2014. « Cela ressemble à une génération », observait-il.
Peut-être Starmer refusera-t-il d’autoriser un tel référendum. Peut-être sera-t-il remplacé, après une déroute travailliste aux élections de mai, laissant à son successeur le soin d’affronter cette question.
Dans les deux cas, l’impasse est manifeste. Accepter un référendum, c’est courir le risque de présider à la dislocation du Royaume-Uni. Le refuser, c’est donner le sentiment, pour une part croissante de la population – notamment parmi les jeunes Écossais, massivement favorables à l’indépendance – que l’appartenance à l’Union n’est plus un choix. Les médias, à l’instar de Badenoch, réduiront l’affaire à une démonstration de virilité politique entre dirigeants. Mais le SNP et les Verts réunissent plus d’un million d’électeurs : on ne fait pas disparaître durablement une telle force sociale. L’indépendance n’est peut-être pas leur priorité immédiate, mais elle s’impose peu à peu comme une évidence dans de larges segments de la société écossaise.
Tournant gallois
Au pays de Galles, Plaid Cymru arrive en tête dans la plupart des sondages récents, tandis que les Verts gallois – eux aussi indépendantistes – pourraient faire leur entrée au parlement. Certaines enquêtes suggèrent même que ces deux formations seraient en mesure de gouverner ensemble. Certes, l’indépendance ne rallie pas encore une majorité. Mais en une décennie, elle est passée du statut d’opinion marginale à celui de position partagée par environ un tiers de l’électorat.
Désormais, dans chacune des trois nations – Écosse, pays de Galles, Irlande du Nord – les jeunes générations se prononcent majoritairement pour une sortie du Royaume-Uni. Les élections à venir devraient le confirmer.
Même en Angleterre, l’attachement à l’Union s’effrite. L’élection partielle de Gorton et Denton en a livré une illustration éclairante : les Verts y ont été violemment attaqués sur leur position en matière de drogues, mais leur soutien à l’indépendance écossaise et galloise n’a suscité aucun débat. Comme le notait John Taylor, les électeurs anglais se montrent largement indifférents à l’hypothèse d’une dislocation du Royaume-Uni – pour des raisons parfois progressistes, parfois moins.
Dans les faits, un parti désormais régulièrement crédité de la deuxième place dans les sondages soutient la fragmentation de l’État qu’il aspire à gouverner. Zack Polanski ne cachait pas, l’an dernier, son enthousiasme pour les causes indépendantistes.
Et pourtant, la plupart des députés et des journalistes semblent ignorer que la trame même du Royaume-Uni se délite sous leurs yeux.
Un État fonctionnel aurait anticipé une telle évolution. Westminster en est loin. Depuis des mois, la vie politique s’y réduit à un théâtre d’intrigues et de rumeurs. Or l’on distingue mal l’iceberg constitutionnel lorsqu’on se querelle sur le pont. À cela s’ajoute la discipline sans faille de nombreux députés travaillistes écossais et gallois : signaler que la situation se dégrade n’est guère la meilleure manière d’obtenir un portefeuille ministériel. Quant à l’inertie du Labour, elle doit beaucoup à la paralysie qu’engendre son impopularité.
Dans six semaines, le parti pourrait perdre, pour la première fois en un siècle, une élection majeure au pays de Galles. Il risque aussi de subir une humiliation en Écosse. Tandis que s’ouvrira une guerre interne sur l’avenir de Keir Starmer, John Swinney, renforcé, verra s’ouvrir une fenêtre d’opportunité. Il est probable que, dès cet été, il fasse valoir son mandat renouvelé pour organiser un référendum d’indépendance – avec, possiblement, l’appui d’un premier ministre Plaid Cymru au pays de Galles, d’un premier ministre Sinn Féin en Irlande du Nord, et de Zack Polanski, à la tête d’un parti qui aura conquis des centaines de sièges municipaux travaillistes en Angleterre.
L’avertissement lancé par John Taylor aux unionistes nord-irlandais aurait dû alerter Westminster. Mais le pouvoir britannique persiste à se boucher les oreilles.
Cet article a originellement été publié par notre partenaire Novara Media et traduit pour LVSL.