« Les informations fiables sont à chercher dans la littérature, affirme la romancière russe Lioudmila Oulitskaïa avant d’ajouter : « Les meilleurs diagnostics sont ceux des écrivains. » Une preuve de ce qu’elle avance ? Ces mots de Panaït Istrati, écrivain roumain du siècle dernier : « Au ciel et sur la terre, la vie reprenait sa marche, ses chants sincères appelaient au bonheur – pendant que l’homme semait la mort et descendait plus bas que l’animal. »
La guerre et ses horreurs toujours recommencées. Peut-être est-ce une ineptie, mais j’ai toujours associé la guerre, ce passage à l’acte des bellicistes, au capitalisme. La guerre comme étant son expression brute, sa vérité première : « Le capitalisme porte en lui la guerre comme la nuée l’orage » clamait Jean Jaurès. Si elle ne résume pas tout, cette sentence me semble toujours d’actualité. Des bombes font voler en éclats des immeubles entiers pendant que des drones cherchent, traquent, repèrent puis tuent des hommes essoufflés et sidérés tels des cerfs à l’hallali. On torture, on humilie, on rabaisse l’autre et soi-même, on plonge la dignité humaine dans la merde, le sang et l’effroi. De l’Ukraine au Soudan, d’Israël à l’Iran et j’en oublie, des cadavres et des cadavres, bienvenue au 21ème siècle !
Soudan, un des pays les plus pauvres au monde. Deux bandes armées dirigées par deux grosses fortunes bien à l’abri dans un émirat du Golfe font de ce pays une désolation. Depuis quatre ans, sous les ordres, d’une part, du chef de l’armée Abdel Fattah Al-Bourhane et d’autre part, de Mohamed Hamdan Daglo dit Hemetti, chef d’une milice joliment appelée « Forces de soutien rapide », on pille, on viole, on asservit les femmes on brûle les récoltes, on décime les troupeaux. 150 000 tués, 14 millions déplacés, 20 millions en insécurité alimentaire. Un humanitaire affirme qu’il s’agit du pire laboratoire d’atrocités que connaît notre planète aujourd’hui.
Dans le journal Le Monde, je lis : « À bord du Transsibérien », des permissionnaires russes revenant du front ukrainien. Intertitre : « L’intarissable Evgueni raconte son premier assaut – partis à 130, revenus à 10 – les tirs de mortier incessants, les têtes qui éclatent en morceaux. » Et puis, « Le couple n’a pas encore eu le temps d’avoir des enfants, c’est ce qui angoisse le plus Svetlana. Ça et l’attitude de son mari durant les permissions, quinze jours tous les six mois. Il ne raconte rien et passe la plupart du temps à boire. Il donne des coups de poing pendant son sommeil. La dernière nuit, avant de repartir, il ne voulait pas fermer les yeux : Comme un enfant, il disait qu’ainsi le matin ne viendrait pas, et qu’il n’aurait pas à retourner à la guerre. »
Dans la rue piétonne, attroupement anormal de policiers. Les passants ralentissent, certains s’arrêtent, s’agglutinent : une femme, les mains accrochées à une poussette où pleure une fillette. Je pressens violence conjugale. Me trouvant à sa hauteur, je vois ses yeux cernés de bleus, je ne vois que ça, ses deux yeux au beurre noir. Elle est calme, elle est digne, dans la poussette, terrifiée, la fillette pleure. Un déchirement. Femme battue, ce malheur ordinaire qui provoque en moi colère et violence reptiliennes à l’égard de ceux qui s’en prennent aux sans défense.
Tout acte de civilisation, quelle que soit sa forme, est un acte contre la violence.
La littérature n’est évidemment pas la chose la mieux partagée au monde. Pourtant, elle a raison Lioudmila Oulitskaïa, quel instrument, quel moyen de connaissance ! À l’évidence, la littérature est un combat.
Et si vous vous posez la question de savoir pourquoi un auteur passe le plus clair ou sombre de son temps à écrire, écoutons Jean de La Fontaine dans son ultime lettre à son ami François Maucroix :
« Voilà bien de la besogne, mais qu’y faire, je mourrais d‘ennui si je ne composais plus. »
Cela me vient car je revois mes notes pour deux conférences, l’une à Lognes et l’autre à Meaux, sur l’œuvre de Jean de La Fontaine. Que nous enseigne, en fait, Michel Serres sur cet auteur à portée universelle dont Chamfort disait qu’il pratiquait « cet art de savoir, en paraissant vous occuper de bagatelles, vous placer d’un mot dans un grand ordre de choses. » ?
« Un grand ordre de choses » : la vérité cachée, par exemple…
Pour Michel Serres - faut-il rappeler qu’il n’était pas un nationaliste : « Chaque Français se reconnaît dans les Fables de La Fontaine : dans le son, le sens et la syntaxe, puisqu’il suffit de dire, haut, La Cigale et la Fourmi pour entrer dans la musique, l’optimal arrangement de la langue et les choses qu’elle montre ; dans le style, économique et transparent ; dans l’esprit léger, archaïsant, comique, dans la critique impatiente et exacerbée, des institutions sociales, dans le mélange raffiné où voisinent les sabots du peuple et la distinction des ducs, l’ironie et la mélancolie, la politique implacable et le goût de l’amour. »
Et puis ce 7 avril, comme un signe annonciateur d’un renouveau politique, ce texte du secrétaire national du PCF, Fabien Roussel. Un écrit qui fait date à gauche pour peu qu’on sache lire. Et cela, à partir d’une réponse à « La nouvelle France » de Jean-Luc Mélenchon qui, constate Fabien Roussel, tourne le dos à l’émancipation en enfermant « les individus dans des déterminismes au lieu de les fédérer. »
Voici.
Ma France ne connaît qu’un seul peuple. Fort de son histoire, pluriel dans ses identités, il forme un seul et unique collectif politique, composé de femmes et d’hommes de toutes conditions et de toutes générations sans distinction d’origine, de race ou de religion.
Ce peuple s’est constitué comme tel à travers un projet politique commun, hérité de sa Révolution, des grandes luttes pour sa liberté et de ses grandes conquêtes sociales. Ce projet, c’est celui de la République, laïque et sociale.
C’est ce projet qui est attaqué par l’extrême droite d’abord qui, comme elle en a l’habitude mortifère, alimente les divisions des classes populaires par l’ethnicisation des rapports sociaux. Nourrissant les peurs, attisant la haine et la xénophobie, elle nie les discriminations en se prévalant indûment de la promesse républicaine.
(…) C’est ce projet qui est attaqué aussi par des décennies de politiques libérales qui ont appauvri la France et la très grande majorité de nos concitoyens, enrichissant au-delà de toute imagination possible une poignée de milliardaires qui ont saccagé le pays, privatisé et monopolisé ses richesses au détriment de l’égalité et donc de la possibilité même de la fraternité.Ce grand appauvrissement social, éducatif, sanitaire, industriel, démocratique qu’ils ont organisé est un venin aussi mortel pour notre République que celui de la haine et de la violence que l’extrême droite diffuse.
La fracture la plus visible se situe dans les grandes villes des banlieues de nos métropoles. Elles sont désertées par les grands services publics, connaissent des taux de pauvreté record et font face à la ségrégation organisée de leurs habitants. Leurs habitants affrontent un racisme quotidien, violent vécu comme un crachat en plein visage en particulier par une jeunesse qui dans son immense majorité aspire à vivre, à travailler, à créer, à s’épanouir.
Ce projet est attaqué, enfin, de façon paradoxale par certains de ceux qui revendiquent pourtant incarner mieux que tous les autres cette République du peuple. Sur la base d’un constat des mutations profondes de la société française que chacun peut faire et que nul ne songe à nier, ils catégorisent les citoyens en fonction de leur couleur de peau, de leur religion pour en faire des objets politiques et prétendent ainsi organiser leur combat. Ils fragmentent, ce faisant, le corps social en identités concurrentes alors que tout devrait être fait pour porter, ensemble, un projet émancipateur commun.
Dans cet esprit, la « nouvelle France » portée par Jean-Luc Mélenchon enferme les individus dans des déterminismes culturels, géographiques ou générationnels au lieu de les fédérer sur la base de leurs aspirations partagées à la justice et à l’égalité. Elle organise la division et détourne les forces vives du seul enjeu décisif : celui de construire un projet collectif fondé sur des intérêts communs et de construire un large rapport de force unissant le monde du travail face au capital.
Nous libérer du capitalisme
Le peuple de France, celui que j’aime, est fier de ses luttes sociales, des congés payés, de la retraite à 60 ans, autant que de ses combats contre le colonialisme et pour la liberté des peuples. Nous avons su nous débarrasser de la monarchie, puis du nazisme. Nous devons désormais nous libérer du capitalisme pour reconstruire une France libre et indépendante.
Et nous y parviendrons en étant unis par une conscience de classe suffisamment forte pour nourrir les luttes, imposer un rapport de force contre l’oligarchie qui nous gouverne et prendre le pouvoir. Ce qui nous lie, ce n’est pas d’où nous venons, mais comment nous agissons, comment nous nous construisons, ce que nous transformons et où décidons d’aller ensemble.
La « nouvelle République » que nous devons bâtir doit permettre à chacun de se reconnaître dans une identité commune : une identité politique choisie et non assignée. C’est en faisant de l’être humain, la priorité de tous nos choix que nous construirons cette nouvelle République, bannissant le racisme comme l’antisémitisme, s’attaquant aux inégalités sociales, rassemblant les exploités de toutes origines, de tout genre, pour transformer le réel. C’est en recentrant le débat sur les intérêts communs, le progrès social, l’égalité, et la solidarité qu’une nouvelle manière de « faire nation » pourra émerger.
Aussitôt, braillements à l’extrême gauche qui crie son désir : « Tournons la page Fabien Roussel et son équipe ! » Le dirigeant du Parti communiste devient la cible d’un déchaînement haineux pour la simple raison qu’il fait ce qu’il doit faire en en agissant en tant que garant de l’existence de ce Parti communiste qui, tant de fois, a su faire preuve de son utilité et de sa légitimité au service des travailleurs et du pays. Insupportable, n’est-ce pas ? Oui, mais inéluctable. Il faudra qu’ils s’y fassent, nos gauchistes patentés…
Dans la presse régionale du Nord, cette information : « À Roubaix, la nouvelle majorité de David Guiraud (LFI) augmente fortement les indemnités du maire et de ses adjoints. Le premier vrai conseil municipal du mandat, mercredi soir à Roubaix, a été l’occasion du vote des indemnités des élus, en hausse globale de près de 18 %. Celles du maire et de ses adjoints sont fortement augmentées, ce qui a été l’objet de vives critiques de la part de l’opposition. »
Banalité de l’ignominie : entre deux portes de bureau, on me rapporte qu’un élu LFI de la ville où je travaille, ancien responsable de L’Humanité, clame que j’écris, moi, dans les revues fascistes !!! Je le croise, lui demande où ? Il ne sait pas, il a cru voir et puis après un temps, il lâche qu’il trouvera ! Drôle de pratique qui en dit long sur ce type de méthode à l’œuvre dans les rangs de cette petite gauche comme la nommait Aragon.
Dans la presse de Saône-et-Loire : « Ce nouveau maire se prive de 1 800€ d’indemnité par mois et les reverse à ceux qui en ont besoin. À Héricourt, Gilles Lazar (PCF) a décidé de réduire fortement son salaire pour reverser chaque mois la somme économisée aux Restos du Cœur et à une épicerie sociale. Il souhaite maintenir cette action pendant tout son mandat et améliorer les conditions d’accueil des plus précaires. »
Ce matin, sur France Culture, le matutinal Guillaume Erner fait entendre un entretien avec Régis Debray enregistré la veille en son jardin, où l’on entend de jolis chants d’oiseaux. Régis Debray a écrit avec Sylvain Tesson quelque chose qui vient de paraître. Mon Dieu ! Cette impression d’avoir à faire avec un vieux vieillard et un jeune vieillard. Sur les réseaux, ce commentaire les concernant : « Les désenchantés bien à l’abri du besoin. » Un éditeur m’a raconté que lorsque Tesson (doté d’une somme plus que rondelette sur place) avait écrit son Dans les forêts de Sibérie, prix Médicis 2011, « récit autobiographique d’une vie six mois dans une cabane, dit Wikipédia, à 120 km du village le plus proche, vivant de pêche, de bûcheronnage, de marches, de lecture et de vodka au bord d’un lac sibérien », il s’était tout de même accordé une perm aller-retour en avion. Sans doute, l’odeur des boiseries d’intérieur, cette fois, devait manquer à celui qui s’est pris pour Henry David Thoreau à moins, mais je ne le crois guère, que ce soit celle du métro aux heures de pointe…
Même chose pour cet autre écrivain, publicitaire à ses heures, qui allait benoîtement toucher, chaque mois, le chèque de trois mille euros que sa maman lui signait comme argent de poche.
Impossible de prendre ces auteurs au sérieux. « On est de sa classe avant d’être de ses idées » disait Tocqueville et l’on pourrait ajouter : avant d’être de son écriture. Pourquoi ? Parce qu’ils manquent une part non négligeable de l’humain donc de l’universel.
La littérature, et non la mise en spectacle qui se prend pour elle, n’est pas la chose la mieux partagée au monde. Pourtant quel instrument, quel moyen de connaissance ! La littérature est un combat. Souvenons-nous de Gustave Flaubert : « Je crois en la haine inconsciente du style. Quand on écrit, on a contre soi deux ennemis. Un, le public, parce que le style l’oblige à penser, l’oblige à un travail et deux, le gouvernement, parce qu’il sent en vous une force, et que le pouvoir n’aime pas un autre pouvoir. »
Bon, eh bien voilà que le directeur littéraire de chez Grasset, Olivier Nora, est limogé. 170 auteurs annoncent leur départ dans une déclaration commune dénonçant Vincent Bolloré qui possède le groupe Hachette dont Grasset est une filiale. Et le spectacle n’est pas vraiment palpitant. Dans une déclaration, Sorj Chalandon recommande :
« Une dernière chose s’impose :
Ne pas boycotter la rentrée littéraire 2026 et hiver 2027 de chez Grasset, les dernières d’Olivier Nora. » Et de recommander aux lecteurs : « Ne vous trompez pas de cible. Cet automne, la couverture jaune sera encore synonyme d’indépendance. Même chose pour les contrats signés par Olivier, avant son départ ;
Si vous voulez tendre hommage à notre combat, soutenir ceux qui n’ont pas d’autres choix que de paraître une dernière fois chez Grasset sera essentiel..
Alors merci à toutes et à tous de respecter le choix de chacun.
Depuis lundi, je suis redevenu un chien des rues, infecté par la rage.
Alors gaffe aux crétins donneurs de leçons planqués derrière leurs claviers, gaffe aussi aux salopards qui veulent écraser la liberté d’écrire, de publier, de respirer, de vivre. »
Ce à quoi le roi Bolloré répond, à ceux qu’il définit comme « une petite caste qui se croit au-dessous de tout et de tous », ceci : « N’ayons pas peur ! Grasset continuera et les auteurs qui partent permettront à de nouveaux auteurs d’être publiés ». Et de rappeler que si le chiffre d’affaires de Grasset est passé de 16,5 millions d’euros en 2024 à 12 millions en 2025, la rémunération d’Olivier Nora serait passé, pour ces mêmes années, de 830 000 euros à 1 101 700 euros annuel…
Bon, la bataille, ou plus exactement, la guerre idéologique ne fait pas de quartier et montre les limites de l’entre-soi…
Dans Le Monde Diplomatique, Benoît Bréville évoque « le sectarisme politique croissant » et constate que « les groupes militants confondent mobiliser et organiser ; ils savent rassembler ponctuellement, mais délaissent souvent ce qui se joue entre deux cortèges – le travail d’implantation, de conviction, de porte à porte, de pression sur les élus, de construction d’alliances, nécessaire pour élargir leur base. »
D’où la nécessité d’organisations politiques. C’est du reste là-dessus que le député et maire honoraire de Tremblay-en-France, François Asensi, termine son ouvrage, François Asensi, Et pourtant communiste ! Avoir été peut-être utile… à paraître à la rentrée. J’y reviendrai.
Depuis mon bureau, je dirige un instant mon regard au dehors. Un jour bleu se répand sur les immeubles. La température est froide. En avril ne te découvre pas d’un fil… Un ensemble de courants nommé d’un acronyme anglais, l’Amoc, dont fait partie le Gulf Stream qui réchauffe les rives européennes, va s’amenuisant. Son affaiblissement, surtout s’il est plus accentué, aura des conséquences majeures préviennent les scientifiques, avec notamment une baisse des précipitations dans le Sahel et une forte chute des températures hivernales en Europe …
Valère Staraselski