(1)https://asiatimes.com/2026/06/two-nations-two-exams-one-ai-reckoning/
par Y Tony Yang
4 juillet 2026
La ruée de l’Europe sur les climatiseurs chinois n’est pas vraiment une histoire liée à la Chine, ni même au commerce. Elle illustre ce qui se produit lorsque les bouleversements climatiques surviennent plus rapidement que les politiques du logement, les infrastructures publiques et la stratégie industrielle ne peuvent s’adapter.
Les chiffres relatifs à la canicule record de cet été sont éloquents. Les exportations chinoises de climatiseurs vers l’Union européenne ont atteint 3,76 milliards de dollars américains au premier semestre 2026, soit une hausse de 43,2 % sur un an, les unités portables enregistrant une augmentation de plus de 70 %. La demande a été la plus forte pour les appareils compacts et faciles à installer, proposés par des fabricants chinois tels que Midea, Haier, Gree et Dreame.
Cette forte augmentation s’explique par un fait simple : seul un cinquième environ des foyers européens sont équipés de la climatisation. Cela creuse un fossé important entre le réchauffement climatique et le cadre de vie dont les Européens ont hérité.
Ce manque est désormais visible dans les rayons des magasins, les salles de classe et les appartements situés au dernier étage. Nombre de logements européens ont été conçus pour des étés tempérés, et non pour des chaleurs prolongées. Les bâtiments historiques limitent les modifications extérieures, les propriétaires refusent de percer les façades, les installateurs sont rares et les coûts d’installation peuvent souvent dépasser le prix de l’appareil lui-même.
Vu sous cet angle, l’attrait des climatiseurs split portables n’a rien de mystérieux. Ce ne sont pas simplement des importations bon marché. Ce sont des solutions pratiques à un problème européen bien spécifique.
C’est là que le discours habituel sur la guerre commerciale se révèle trop réducteur. Bruxelles s’inquiète, à juste titre, des capacités industrielles, de l’emploi, des subventions et de la dépendance stratégique.
Le déficit commercial de l’Union européenne avec la Chine s’est creusé de 15 % l’an dernier pour atteindre 360 milliards d’euros et a continué de s’aggraver début 2026. Aucune grande économie ne peut ignorer les risques liés à une trop grande dépendance envers des fournisseurs extérieurs pour les technologies essentielles.
Mais les climatiseurs compliquent la situation. Biens de consommation, ils deviennent une infrastructure sanitaire essentielle dès que les températures deviennent dangereuses. Un climatiseur dans une maison de retraite, une salle de classe ou un appartement en dernier étage peut prévenir la déshydratation, le coup de chaleur, voire pire.
Les enjeux ne sont pas hypothétiques. La France a enregistré près de 1 000 décès supplémentaires liés à la chaleur durant la vague de chaleur actuelle, et les chercheurs estiment que l’été record de 2022 a causé plus de 61 000 décès liés à la chaleur en Europe. La chaleur n’est plus un simple désagrément saisonnier en Europe ; elle représente un risque pour la santé publique.
La question ne devrait donc pas être « Les climatiseurs chinois : oui ou non ? » mais plutôt : comment l’Europe, la Chine et les autres producteurs peuvent-ils concevoir un système de refroidissement abordable, résilient et adapté au climat ?
La solution consiste d’abord à distinguer trois problèmes souvent confondus. L’Europe a besoin d’un accès immédiat au refroidissement pour les personnes vulnérables.
Il faut une politique industrielle à long terme qui développe ou attire des capacités de production et d’installation. Il faut aussi une réglementation environnementale qui empêche que les solutions actuelles pour le refroidissement ne deviennent le problème des émissions de demain. Traiter ces trois éléments comme un seul enjeu géopolitique aboutira à de mauvaises politiques.
L’Europe doit donc résister à la tentation de répondre à une crise caniculaire par des restrictions brutales. Si les droits de douane peuvent se justifier en cas de concurrence déloyale manifeste, des barrières généralisées à l’entrée sur les produits de refroidissement équivaudraient à une taxe sur le chauffage pour les ménages les moins à même de s’adapter.
Les industriels chinois, quant à eux, devraient éviter tout triomphalisme. Un boom des ventes en pleine crise climatique ne prouve pas qu’un système a vaincu un autre. Il prouve plutôt que chaque système doit s’adapter.
Une idée plus pertinente serait un « pacte de résilience en matière de refroidissement » entre l’Europe et les principaux producteurs asiatiques. Il n’est pas nécessaire qu’il s’agisse d’un grand traité. Un cadre pratique fondé sur des normes, la transparence et une production partagée suffirait.
L’Europe pourrait imposer des exigences strictes en matière d’efficacité énergétique, de fluides frigorigènes à faible potentiel de réchauffement climatique, de réparabilité et de recyclage. Les entreprises chinoises, japonaises, coréennes, turques et européennes pourraient alors se faire concurrence pour les respecter.
L’assemblage local, les coentreprises et les réseaux de services européens pourraient réduire la dépendance sans pour autant prétendre que les chaînes d’approvisionnement peuvent être reconstruites du jour au lendemain.
Une telle approche permettrait également de recentrer l’attention sur le refroidissement plutôt que sur les climatiseurs en tant qu’objets. La meilleure politique de lutte contre le chauffage ne consiste pas simplement à vendre plus d’appareils, mais à en réduire le besoin autant que possible et à les déployer là où c’est nécessaire.
Les villes ont besoin d’ombre, de toitures réfléchissantes, d’arbres, de bâtiments publics frais et de systèmes d’alerte canicule. La politique du logement doit privilégier la rénovation des immeubles d’habitation, des écoles, des hôpitaux et des maisons de retraite anciens. Les réseaux électriques doivent se préparer aux pics de consommation estivaux, et pas seulement aux besoins de chauffage hivernaux.
C’est important car la climatisation présente un paradoxe : elle sauve des vies lors des vagues de chaleur, mais si elle est alimentée par une électricité fortement dépendante des énergies fossiles ou par des équipements inefficaces, elle aggrave le réchauffement climatique qui alimente la demande.
Ce paradoxe ne justifie pas de refuser le refroidissement. Au contraire, il incite à mieux le concevoir, en combinant la force de l’Europe en matière de réglementation et d’urbanisme avec le savoir-faire industriel de l’Asie.
Le climatiseur est donc une petite machine porteuse d’un message fort. Il signifie à l’Europe que l’adaptation au changement climatique ne peut plus être reportée. Il signifie à la Chine que la production à grande échelle engendre des responsabilités, et pas seulement des parts de marché.
Et cela indique aux décideurs politiques du monde entier que la résilience dépend moins de slogans que de détails essentiels et parfois ennuyeux : les normes de construction, les itinéraires de transport de marchandises, les installateurs, les fluides frigorigènes, les prix de l’électricité et les pièces de rechange.
La vague de chaleur qui frappe l’Europe ne doit pas devenir un symbole de plus dans une lutte géopolitique déjà exacerbée. Elle doit servir d’avertissement : l’ère climatique punira les pays qui confondent interdépendance et faiblesse, autosuffisance et résilience.
L’Europe n’a pas besoin de renoncer aux climatiseurs chinois, ni de sombrer dans une dépendance passive à leur égard. Elle doit saisir cette opportunité pour bâtir une économie du froid plus intelligente, qui privilégie la protection des populations, encourage les technologies propres et considère le commerce comme un outil d’adaptation plutôt que comme un champ de bataille.
Dans un monde qui se réchauffe, la question la plus importante n’est pas de savoir qui remportera le marché des climatiseurs, mais plutôt qui peut assurer la sécurité des populations en les rafraîchissant sans contribuer davantage au réchauffement climatique.
Y. Tony Yang est professeur titulaire à l’Université George Washington à Washington, D.C.
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