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Blog d'actualité politique

LE BATAILLON DE L’ILE DE RAB : des juifs dans la Résistance yougoslave, par Michel Levine

Publié le 26 Juillet 2026 par Vendémiaire in Histoire - textes fondamentaux - débats - biograph..., Europe Est & Centrale

LE BATAILLON DE L’ILE DE RAB : des juifs dans la Résistance yougoslave, par Michel Levine

 Au début de la seconde guerre mondiale, sans tirer le moindre coup de feu, les détenus juifs d’un camp de déportés situé en Yougoslavie se sont révoltés et ont pris le contrôle des lieux. Ils se sont ensuite constitués en bataillon et ont participé à la lutte des partisans pour la libération du pays. Cet épisode curieux, sans doute unique, mérite d’être connu.

   En avril 1941, les forces de l’Axe s’emparent du Royaume de Yougoslavie.

   Dans leur zone d’occupation, les troupes allemandes procèdent à des tueries de masse ou des déportations vers les camps d’extermination. Dans celle de leurs alliés bulgares, les Juifs sont remis aux Allemands et prennent eux aussi le chemin d’Auschwitz. Dans la zone d’occupation hongroise, après le pogrome de Novisad qui fait   4.000 victimes, les survivants juifs connaissent un certain répit jusqu’à l’occupation allemande de la Hongrie au printemps 1944 qui a pour conséquence leur départ à leur tour pour les chambres à gaz. Les Allemands créent en même temps en Croatie un état fantoche, l’État indépendant de Croatie (Nezavisna Država Hrvatska, NDH) dirigé par le fasciste Ante Pavelic, dont le programme s’exprime en trois points fondamentaux : tuer un tiers des Serbes qui se trouvent sur son sol, expulser un autre tiers, assimiler le tiers survivant. Pour y parvenir, il ouvre des camps de travail et de concentration dont le plus grand, Jasenovac, verra périr plus de 80 000 personnes — pour la plupart des Serbes, des Roms, des Juifs et des Croates résistants ou simplement suspects. Ses troupes, les Oustachis, affrontent les partisans communistes et les Tchetniks royalistes serbes tout en se livrant à de nombreux pogroms sur leur passage. On estime qu’entre 1941 et 1945, sur une population juive de 80.000 personnes, plus de 67 000 auront été assassinés, ce qui constitue l'un des taux de destruction les plus élevés d'Europe.

  

    Les choses se passent différemment dans les zones d’occupation tenues par l’armée italienne (Albanie, Kosovo, Monténégro, Slovénie méridionale et côte dalmate) ainsi que dans celles directement annexées par Rome (Slovénie et Croatie).

    Bien que les conditions de vie des populations qui subissent cette présence armée soient rendue très difficiles par la faim et les mauvais traitements, les officiers d’occupation italiens, soutenus en cela par de hauts fonctionnaires des affaires étrangères de leur pays, se refusent à commettre les crimes de masse auxquels se livrent leurs alliés allemands, bulgares, ou Oustachis (1) .L’armée italienne en vient à édifier pour les Juifs des « camps de protection » destinés à les faire échapper à la fureur nazie à Crikvenica, Kraljevica, Selce, Novi Vinodol, ainsi que dans les îles de Lopud, Brac, Hvar, et Korcula, etc.

   C’est ainsi qu’en juillet 1942, 2.500 juifs capturés lors des opérations   menées contre les partisans yougoslaves par l’armée italienne, sont transférés sur l’ile de Rab (Arbe en italien) située le long de la côte dalmate.  Ils y découvrent un vaste complexe de baraques et de tentes situé près du village de Kampor. Le camp pour internés civils d’Arbe.(Campo di concentramento per internati civili di Guerra – Arbe)   regroupe déjà 10.000 à 15.000 détenus, en majorité slovènes,  croates et juifs. Si les conditions de vie, ou plutôt de survie, y sont pour tous exécrables – froid, famine, dysenterie, scorbut, béribéri et gale sévissent dans ces logements de fortune - les détenus juifs bénéficient de certains ménagements, comme l’absence de travail forcé et une certaine liberté de mouvement. Un ancien détenu slovène, Anton Vratuša - qui deviendra après-guerre ambassadeur de Yougoslavie auprès des Nations Unies -, résume ainsi la situation : « Nous étions tous des prisonniers mais eux étaient   des protégés. » Et il ajoute : « Nous avons utilisé leur aide. » A quoi fait-il allusion ?

    Parmi les prisonniers juifs, on est loin d’accorder une confiance aveugle aux autorités militaires italiennes. Certes, elles ont désobéi aux ordres du pouvoir en les soustrayant aux nazis, mais à tout moment cette épreuve de force peut mal tourner : on connait déjà plusieurs exemples de camps où les soldats italiens ont été contraints par leurs alliés allemands de leur livrer leurs prisonniers juifs.

     Il importe donc tenter de quitter cette île au plus vite.

     Un petit groupe d’entre eux, dont fait partie Viktor Hajon, membre du parti communiste yougoslave (et célèbre joueur de polo avant les hostilités) lequel vient d’échouer dans sa tentative d’évasion, prennent contact avec un comité clandestin formé avant leur arrivée. Celui-ci regroupe des membres du Mouvement Populaire de Libération fondé par Josip Broz - qui ne tardera pas à se faire connaitre sous son surnom de Tito . Sa  branche armée, l’Armée populaire de libération de la Yougoslavie (Narodnooslobodilačka vojska) ou N.O.V combat les envahisseurs. Contrairement aux Tchetniks royalistes du général Mihailović, Tito, en bon apparatchik communiste rompu depuis 1934 à la clandestinité, a constitué une armée structurée, hiérarchisée, très apte à la guérilla et dont le quartier général se déplace sans cesse dans les montagnes de Bosnie et du Monténégro. Sa force est aussi de rassembler dans ses rangs, à égalité, aussi bien des juifs que des musulmans, des chrétiens orthodoxes ou romains, dans un pays où à la guerre des religions s’ajoute celles des ethnies. A son apogée, son armée comptera 800 000 combattants (2).

   Les représentants du groupe juif se proposent de fournir au comité clandestin des renseignements, en profitant de sa relative liberté de se déplacer dans le camp .Ils portent sur les horaires des rondes, les contacts avec l’État-Major italien sur la côte, etc. Le comité clandestin décide de profiter de cette coopération.  L’objectif final est d’organiser une révolte dans le camp, mais un sérieux handicap se pose à tous : le manque d’armes. En attendant de pouvoir s’en procurer, les deux groupes organisent des cours spéciaux donnés par les médecins et les infirmières sur la façon de soigner en urgence les blessés. Ils s’avèreront d’une grande utilité dans la suite des évènements.

   L’Histoire va venir au secours des internés. 

   Le 8 septepmbre1943, la nouvelle de la capitulation de l’Italie se répand dans le camp, donnant le signal de l’action. Les prisonniers désarment leurs gardiens sans rencontrer de réelle résistance - il est vrai que ceux-ci n’ont qu’une idée en tête : rentrer dans leur pays le plus vite possible. C'est le seul exemple de libération d'un camp de concentration pendant la Seconde Guerre mondiale qui n’ait pas causé la moindre victime. Mais les soldats italiens, sachant qu’ils risquent désormais d’être à leur tour faits prisonniers et exécutés par leurs anciens alliés allemands si ceux-ci les capturent, choisissent pour beaucoup de se joindre aux insurgés (3).

     Deux jours plus tard se déroule un grand rassemblement sur la « place de la faim » du camp, au cours duquel est créée la « Brigade des partisans de Rab ». Forte d’environ 1 700 futurs combattants, elle est intégrée à la 24e division de l’Armée populaire de libération de la Yougoslavie de Tito. Pour les internés juifs, l‘intégration à cette force ne pose aucun problème : ils n’ignorent pas qu’au sein de cette armée de partisans, alors la plus puissante et la mieux organisée d’Europe, un certain nombre de  dirigeants sont juifs comme Moscha Pijade  (4 )   iIs seront donc reconnus comme combattants juifs « à part entière ».

    La brigade de l’île de Tab est structurée en 5 bataillons. Les   quatre premiers sont majoritairement slovènes, le cinquième constitué de 250 Juifs, en général adolescents, et d’une unité médicale d’environ 35 infirmières juives dont certaines seront affectées par la suite aux autres bataillons. L’unité est dirigée par David Deča Kabiljo. un officier de réserve, assisté d’Edvard Edvard Ehrlih, commissaire politique plus tard  tué au combat.

     Mais la joie d’être libérés se teinte d’une forte appréhension : à tout moment, des soldats allemands risquent de débarquer sur l’ile pour en reprendre le contrôle. Il faut partir le plus vite possible. On décide de laisser sur place deux cent quatre détenus juifs en trop mauvais état physique pour être transportables .Ils seront malheureusement  déportés à Auschwitz quand les troupes allemandes reprendront possession de l’île.

    Le 17 septembre 1943, après une courte traversée, la brigade débarque à Novi Vinodol, un port de la côte, où elle s’intègre aux partisans de l’armée populaire. Commence alors une longue marche vers le nord, en direction des territoires contrôlés par la 7e division Banija de la N.O.V. Pendant seize jours, les combattants progressent à travers les montagnes et les forêts denses de la Croatie intérieure, traversant des zones parfois tenues par les Tchetniks avec qui les contacts sont parfois tendus. Les hommes du bataillon sont ensuite versés dans la Vllème division de partisans, qui vient de subir des pertes sanglantes face aux Allemands. Ils reçoivent un entraînement militaire accéléré et sont déployés dans les régions de Banija, de Kordun et de Lika — trois zones de la Croatie intérieure qui constituaient des théâtres d'opérations particulièrement intenses, où les partisans doivent combattre à la fois les troupes de la Wehrmacht et celles des Oustachis, qui n’hésitent pas à abattre leurs prisonniers. Plus de cent membres du bataillon juif tombent au combat entre l'automne 1943 et la fin de la guerre en mai 1945.

 

    La paix revenue, le régime communiste de Tito, dès sa prise de pouvoir, instaure l’égalité des droits et la liberté religieuse pour les Juifs. Le gouvernement contribua à la restauration des synagogues et des bâtiments communautaires, et rend hommage aux Juifs ayant servi la cause des partisans en leur accordant une place de choix dans son panthéon officiel. Parmi les combattants juifs, sept se voient accorder la distinction suprême de Héros National - à titre posthume à deux exceptions près, celles de Mocha Pijade et du général Voja Todorovic, nommé ensuite chef des forces terrestres de l’État  (5).

   Mais de 1945 à 1949–1950, pendant la période stalinienne, et surtout après la rupture avec Moscou, s’instaure une véritable "chasse aux sorcières" contre les communistes fidèles à Staline ou suspects de l’être, dont font partie de nombre juifs. Pour autant, la Yougoslavie est le seul pays communiste où l’organisation juive américaine le Joint ( American Joint Distribution Committee) peut œuvrer sans entrave . Le chef de l’État facilite aussi l’immigration vers la Palestine mandataire via ses ports, en dépit de l'interdiction britannique. Lors de la naissance de l’état d’Israël, Tito apporte une aide militaire au nouvel état, moyen de rompre son propre isolement diplomatique lors du conflit avec Moscou et plus de la moitié de la population juive du pays part  s’installer en Israël, Tito étant alors l’un des rares dirigeants du bloc de l’est à les autoriser à partir librement. A partir des années 1960-1970, en tant que leader du mouvement des non-alignés, Tito se rapprocha du monde arabe sans pour autant pratiquer le moindre antisémitisme envers ses citoyens juifs.

   La relation entre Tito et les Juifs yougoslaves est donc marquée par une grand souplesse - reconnaissance officielle de leur statut mais aussi persécutions liées à sa rivalité avec Staline, rapprochement avec les pays arabes mais sans entrainer de mesures antisémites. Cette position, dictée par la realpolitik, a permis aux Juifs de Yougoslavie d’échapper au sort funeste réservé aux populations juives de l’ensemble du bloc soviétique.

     De nos jours, un mémorial érigé d’ans l’île de Rab rappelle le souvenir de la brigade juive et   chaque année, des réunions connues sous le nom de Beyachad (ensemble, en hébreu), rassemblant ses descendants dans le souvenir. Ce mémorial sert aussi à rappeler l’existence des camps de concentration italiens aux esprits oublieux (6) Au Musée de la Shoah, à Paris, on peut admirer une belle photo du bataillon juif de l’île de Bah marchant allègrement vers ses futurs combats.

   L’épopée du bataillon a aussi été célébrée par une chanson. En 1944, un jeune combattant juif, Shalom »Shani » Altarac, issu d’une famille de cantors de Sarajevo ,a composé dans les forêts croates de Kordun et de Banjia une parodie en judéo-espagnol des chants rituels de la Haggadah ( texte rituel contant la libération des Juifs sous Pharaon) qu’il a nommée  la Haggadah des partisans (7).

 

Michel Levine

 

NOTES

 

1.Certains généraux italiens, comme Pièche ou Roatta, pourtant peu avares du sang des ennemis du fascisme, en viennent à protester directement auprès de Mussolini pour dénoncer le sort des populations juives promises à la chambre à gaz , qu’ils se refusent de  remettre aux unités allemandes. Ribbentrop, le ministre des affaires étrangères du Reich, en viendra à se plaindre de ce comportement auprès de Mussolini. Cette attitude, que l’on retrouve dans un certain nombre de territoires occupés par les troupes de Mussolini, participe de ce qu’on appellera « l’exception italienne ».   

2. A la fin de la guerre, Britanniques et Américains retireront leur soutien aux Tchetniks, suspects de collaborer parfois avec les Italiens, pour en faire bénéficier l’armée de Tito, reconnue comme la plus importante force de résistance dans les Balkans.

3. Cet exemple n’est pas unique. L’armée yougoslave des partisans comptera une série de formations Garibaldi, constituées de volontaires italiens ayant abandonné l’uniforme fasciste.

4.Futur Président du Parlement fédéral de 1954 jusqu’à sa mort en 1957.

5. Parmi les officiers juifs, on peut aussi citer le Dr Rosa Papo, première femme à être nommée générale dans l'armée yougoslave,

6. En 2003, le Premier ministre italien Silvio Berlusconi s’est permis de déclarer  que pendant le fascisme, il n'y avait pas de camps de concentration italiens, mais « seulement des vacances forcées » pour les opposants au régime. 

7. L’usage de rédiger de nouvelles Haggadahs (non traditionnelles) est née dans les années 1920 et se poursuit de nos jours.  

 

                                               BIBLIOGRAPHIE

 

Capogreco(Carlo Spartaco) I campi del duce. L'internamento civile nell'Italia fascista (1940-1943), Turin, Einaudi, 2004, Mussolini’s Camps: Civilian Internment in Fascist Italy (1940-1943), Routledge, 2019.

 

Goldstein(Ivo), Holokaust u Zagrebu, Zagreb, 2001

 

Hoare (Marko Attila)Genocide and Resistance in Hitler's Bosnia : The Partisans and the Chetniks, 1941-1943, New York, Oxford University Press, 2007.

 

Matard-Bonnuci(Marie-Anne)L'Italie fasciste et la persécution des Juifs, Paris, Perrin, 2007.

Poliakov(Léon) Sabille(Jacques) Jews under the  Italien occupation   H. Fertig. New-York. 1983

 

Rogogno§Davide) Fascism's European Empire : Italian Occupatio During the Second World War, Cambridge, Cambridge University Press, 2006 

 

Steinberg(Jonathan) , All or Nothing: The Axis and the Holocaust, Londres, 1990.

 

Tomasevich(Jozo) War and Revolution in Yugoslavia, 1941–1945, Stanford University Press, 2001.

 

Walston(James, History and Memory of the Italian Concentration Camps », The Historical Journal, vol. 40, n° 1, 1997

 

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