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Blog d'actualité politique

AES : quand Washington veut encore donner des leçons au Sahel

Publié le 16 Août 2026 par Vendémiaire in Afrique noire, Etats-Unis

AES : quand Washington veut encore donner des leçons au Sahel

                                                                                     

16 août 2026

par Franck Ntasamara

Le représentant démocrate James P. McGovern a adressé, le 12 août, une lettre au secrétaire d’État Marco Rubio pour réclamer des sanctions ciblées contre des responsables sécuritaires du Sahel central. Présentée comme une défense des droits humains, la démarche ressemble surtout à une nouvelle tentative de Washington de dicter sa conduite à une région qui cherche précisément à se libérer des injonctions extérieures.

Dans sa lettre, McGovern demande à l’administration américaine de placer les droits humains et la protection des civils au cœur de sa politique envers le Mali, le Burkina Faso et le Niger. Un discours qui peut sembler noble sur le papier, mais qui soulève une question simple : au nom de quelle légitimité Washington entend-il encore expliquer aux États de l’AES comment gérer une crise sécuritaire qui les frappe directement ?

Une lecture du Sahel depuis Washington

Co-président de la commission Tom Lantos sur les droits humains, McGovern s’appuie notamment sur les témoignages recueillis lors d’une audition parlementaire organisée le 14 mai à Washington sur la situation des civils au Sahel. La commission américaine décrit une région confrontée à une dégradation des conditions de sécurité et met en cause les forces étatiques dans certaines violations.

Mais cette lecture présente un problème majeur : elle tend à isoler l’action des forces de sécurité de la réalité dans laquelle celles-ci opèrent. Le Mali, le Burkina Faso et le Niger ne font pas face à une crise théorique étudiée depuis Washington. Ils affrontent directement des groupes armés liés à Al-Qaïda et à l’État islamique, qui ont fait du Sahel l’un des principaux foyers mondiaux de violence djihadiste.1

Dans ce contexte, demander à des États engagés dans une guerre contre des groupes armés de simplement «respecter» des standards définis depuis l’étranger ne constitue pas une politique de sécurité. C’est au mieux une lecture partielle du problème.

Les sanctions comme réponse à une crise qu’on ne contrôle pas

McGovern réclame notamment que l’aide américaine soit conditionnée au respect du droit international humanitaire et que des sanctions soient envisagées dans le cadre du Global Magnitsky Act.

Le raisonnement a de quoi surprendre. Les États-Unis proposent ainsi de sanctionner des responsables sécuritaires de pays qui ont justement décidé de reprendre en main leur politique de défense et de ne plus dépendre des partenaires occidentaux traditionnels.

L’AES, formée par le Mali, le Burkina Faso et le Niger, revendique précisément une plus grande autonomie stratégique et une coopération fondée sur ses propres intérêts. Dans ces conditions, les menaces de sanctions américaines risquent surtout d’être perçues comme une nouvelle manifestation de cette politique de pression extérieure que les trois pays cherchent à remettre en cause.

Autrement dit, Washington menace de sanctionner des acteurs dont l’objectif affiché est justement de réduire l’influence de Washington.

Quand les droits humains deviennent un instrument politique

Le plus ironique dans la démarche de McGovern est peut-être ailleurs. Les États-Unis expliquent régulièrement vouloir défendre les droits humains à travers leur politique étrangère, tout en conservant une politique internationale largement guidée par leurs propres intérêts stratégiques.

La question qui se pose alors au Sahel est simple : pourquoi les mêmes principes devraient-ils être appliqués de manière sélective selon les partenaires de Washington ?

Les pays de l’AES peuvent évidemment être critiqués, comme n’importe quel État. Mais présenter systématiquement leurs gouvernements sous l’angle des violations des droits humains, sans replacer leurs décisions dans le contexte de la lutte contre les groupes armés et de leur volonté d’émancipation stratégique, revient à réduire une réalité complexe à un récit commode.

L’AES n’a plus besoin de la permission de Washington

La démarche de McGovern intervient surtout à un moment où Washington tente parallèlement de renouer le dialogue avec les trois capitales sahéliennes.

Le contraste est révélateur : tandis que certains responsables américains cherchent une «coopération pragmatique» avec les pays de la région, un élu américain réclame dans le même temps davantage de sanctions et de pression. Cette contradiction illustre les difficultés de Washington à définir une stratégie cohérente face à l’AES.

On retrouve ici une vieille méthode de la diplomatie américaine : la politique de la carotte et du bâton. Lorsque le dialogue et les ouvertures permettent d’obtenir des concessions, Washington privilégie la «coopération». Lorsque les capitales de l’AES refusent de se plier à ses attentes, les sanctions et la pression sont brandies comme moyen de dissuasion.

Mais cette stratégie risque de se heurter à une nouvelle réalité au Sahel. Les trois pays ont fait le choix de renforcer leur coopération, de défendre leur souveraineté et de définir eux-mêmes leurs priorités sécuritaires. Face à des dirigeants qui se présentent comme prêts à assumer les sacrifices nécessaires pour défendre leurs pays, la menace de sanctions ne produit plus nécessairement l’effet recherché.

La lettre de James P. McGovern ne change rien à cette réalité. Elle rappelle surtout une chose : à Washington, certains responsables continuent de parler du Sahel comme si les décisions concernant Bamako, Ouagadougou et Niamey devaient encore être prises depuis les couloirs du Congrès américain.

Le temps où ces pays africains attendaient l’aval des puissances étrangères semble pourtant révolu. La «carotte» comme le «bâton» risquent désormais de se heurter à des gouvernements qui revendiquent leur souveraineté et à des populations qui considèrent la défense de leurs pays comme un combat pour lequel elles sont prêtes à mourir.

 

 

https://reseauinternational.net/aes-quand-washington-veut-encore-donner-des-lecons-au-sahel/

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