L'actualité semble parfois se répéter inlassablement, et la Russie de Poutine semble devenir aussi prépondérante dans la justification des actions de nos gouvernants que la lutte contre les hérétiques et les païens le furent pour justifier toutes les croisades du moyen-âge. Et la comparaison ici n'est pas fortuite bien évidemment puisque les croisades elles-mêmes n'étaient bien souvent que des moyens pour résoudre des problèmes internes aux sociétés européennes de l'époque. Si vous vous intéressez à l'histoire, vous n'êtes sans doute pas sans connaître la triste quatrième croisade, qui devait se faire comme d'habitude vers le Moyen-Orient, mais qui fut comme par hasard détourné de son objectif pour piller Constantinople. Ce qui mit fin à l'Empire romain d'Orient, ouvrant ainsi la porte de l'Europe aux Turcs.
Le monde orthodoxe a souvent dû souffrir de ce genre de délire pseudoreligieux en provenance de l'occident et l'actualité n'est en quelque sorte que la continuation de ces mêmes erreurs qui se répètent inlassablement avec la Russie qui a en quelque sorte remplacé l'Empire byzantin comme cible. On pourrait ici se demander pourquoi. Après tout, la différence entre l'orthodoxie et le catholicisme est en réalité ténue. Et les historiens pensent même que la distinction que l'on a faite pendant longtemps entre les deux au moyen-âge était passablement exagérée. Sans doute, la véritable source du conflit fut celle du conflit d'autorité entre Rome et Constantinople qui chacune se voyait comme l'unique centre du christianisme. Plus qu'un conflit théologique, ce fut donc surtout une affaire de pouvoir.
Mais passons. Le fait est que la Russie sert aujourd'hui assez clairement de croquemitaine, exactement comme elle le fit pendant la guerre froide d'ailleurs. L'on sait pourtant aujourd'hui que l'URSS n'a en réalité jamais eu les capacités de réellement menacer l'occident. Le trait a été largement gonflé pour pousser certaines orientations géopolitiques dans l'Europe d'après guerre. Il fallait aussi pouvoir justifier d'une guerre totale contre l'idéologie communiste en occident. Faire du rouge l'ennemie extrêmement dangereuse permit aux USA le Maccarthysme. Pourtant très clairement le Maccarthysme fut un phénomène profondément antidémocratique et terriblement totalitaire quand on y pense. Chose que l'on reprochait pourtant systématiquement à l'URSS et aux dictatures du sud. La russophobie actuelle en Europe est en fait assez semblable au Maccarthysme américain de l'époque.
On expulse des journalistes, on casse les revenus de penseurs et d'analyste indépendants comme Jacques Baud. On fait la chasse aux politiques et aux médias qui ont le malheur de ne pas être à 100% d'accord avec la ligne officielle, etc. À ce rythme, nous arriverons assez rapidement à des arrestations arbitraires, et pourquoi pas à des exécutions publiques pour trouble à l'ordre de la russophobie généralisée. Il y a cependant une grosse différence avec les USA des années 50. Le communisme était en quelque sorte une réalité. C'était une idéologie qui effectivement pesait de façon importante en particulier en Europe, et les patronats pouvaient être légitimement inquiets de la sa montée. Les partis communistes avaient d'ailleurs des liens réels avec Moscou. Si l'on ne peut admettre et justifier les politiques extrémistes du Maccarthysme, il faut reconnaître qu'au moins la menace n'était pas fantomatique.
Mais qu'en est-il de la Russie actuelle et de la menace qu'elle représenterait pour l'Europe ? Tout d'abord la Russie est-elle porteuse d'une idéologie menaçant l'Europe ? Pas vraiment, Poutine est même un libéral sur le plan économique et politique. C'est la contrainte extérieure qui lui a imposé en quelque sorte une politique économique alternative à laquelle il n'avait sans doute jamais songé. Une espèce de keynésianisme protectionniste imposé par la géopolitique et qui est en fait redoutablement efficace. La Russie a en effet à cette occasion redécouvert que ce que l'on nommait autrefois l'économie monétaire de production. Le fait que lorsque vous produisez vous-même ce que vous consommez, vous ne pouvez pas faire faillite contrairement aux billevesées racontées par les économistes de l'époque de la guerre de 1914, qui pensaient que la guerre ne pouvait pas durer plus de six mois, parce que les états n'en avaient pas les « moyens » au sens comptable du terme. La suite a bien évidemment démenti ces calculs ridicules.
Un état peut faire la guerre autant de temps qu'il veut tant qu'il a les hommes, l'industrie et les matières premières pour le faire. Lorsque vous produisez vous-même ce que vous consommez, ou tout du moins l'essentiel de ce que vous consommez, l'argent circule dans l'économie comme dans un circuit fermé. Le seul inconvénient est bien évidemment l'inflation que cela peut produire, et l'appauvrissement relatif potentiel de la population. Puisque vous utilisez une partie importante de vos ressources pour la guerre et non pour produire les biens dont la population a besoin dans son quotidien. La Russie de Poutine a donc redécouvert ce principe, que nous connaissions autrefois, mais qui a été oublié depuis que l'Europe et l'occident se sont lancés dans une nouvelle expérience libérale dans les années 70 avec toutes les conséquences que nous connaissons aujourd'hui. Évidemment quand un pays est grandement dépendant de ses importations, la guerre devient tout de suite plus compliquée, car il faut maintenir les importations essentielles.
Mais la Russie a réussi assez rapidement à se remettre en relative autosuffisance, ce qui a complètement cassé les plans occidentaux initiaux de destruction de l'économie russe. Quoiqu'il en soit pour revenir à notre sujet de discussion, nous voyons bien ici que la Russie est un pays européen comme les autres si je puis dire sur le plan idéologique et l'évolution sociale. Même les grands chiffres médicaux et sociaux indiquent une convergence avec le reste de l'Europe. La seule différence de la Russie c'est la taille du pays, ses ressources. La divergence économique est en fait venue de l'extérieure par les sanctions que nous avons prises à son encontre. Et finalement, elle pourrait nous en être redevable tant l'économie russe se porte mieux que celle de l'Europe de l'Ouest. Ce qui est assez cocasse quand on y réfléchit.
La Russie est trop faible pour nous menacer
De fait, la Russie n'est pas comme l'URSS une menace idéologique, à moins de considérer le fait qu'une nation d'Europe puisse exister en dehors de l'influence de l'empire américain comme une menace en soit. Cette interprétation n'est pas farfelue. Il est possible en effet que l'existence d'une nation européenne indépendante soit en effet l'un des motifs profonds de l'excitation antirusse en Europe, et aux USA. Sur plan plan militaire et humain par contre c'est absurde. Les derniers chiffres de la natalité en Russie sont très mauvais. Le pays qui avait connu un certain redressement de la natalité au début des années 2000 n'en finit plus de couler. Un peu, comme tout le monde, allez-vous me dire, et vous n'auriez pas tort. En 2025, la natalité est tombée à son point le plus bas avec 1,374 enfant par femme, un taux dramatiquement bas. En ce sens, la Russie est très européenne, malheureusement pour elle. Si les chiffres dans d'autres domaines démographiques sont bons avec une baisse de la mortalité infantile désormais inférieure à celle des USA, ou par la baisse des avortements qui montre une nette stabilisation sociale.
Ce taux de natalité interdit l'idée d'un retour à l'expansionnisme russe. Le pays n'en a tout simplement pas les moyens humains. Il faut bien comprendre que tenir un territoire c'est aussi et même surtout l'habiter. Régner sur d'immenses territoires sans habitants n'a pas vraiment de sens. C'est d'ailleurs ce qui fait tout le comique de situation sur le conflit entre le Danemark et les USA pour le « contrôle » du Groenland. On règne sur des hommes, pas sur des pingouins ou sur du granite. Avec sa démographie la Russie va vite vieillir et se dépeupler alors qu'elle a déjà beaucoup de mal à habiter tout son vaste territoire. Rappelons que la Russie ne fait que deux fois la population française pour un territoire qui est lui 30 fois plus grand. La Russie européenne abrite pratiquement 80% de la population alors que l'essentiel de son territoire est en Asie. Vous croyez vraiment que ce pays a comme objectif de s'étendre encore plus alors qu'il a déjà du mal à gérer ce qu'il possède ?
Bref tout ceci est ridicule. Les élites européennes tentent bien évidemment de maintenir leur autorité grâce à la légitimité de la guerre contre la Russie. La manœuvre est extrêmement grossière, mais l'on voit bien encore une fois que le conflit externe sert surtout à camoufler les problèmes internes de nos sociétés devenues incapables de produire, et de plus en plus incapables de résoudre leurs dysfonctionnements massifs dans tous les domaines. Certains s'amusent d'ailleurs bien souvent à se demander comment un état comme celui de la France, qui est incapable de garantir la sécurité de ses citoyens, ou même à faire face au trafic de drogue qui le gangrène, pourrait affronter un état comme la Russie.
Au moindre conflit sérieux, la société multiculturelle qui ne tient que par l'endettement imploserait probablement instantanément. Les tribus l'habitant ne pensant qu'à se faire la guerre tant elles se détestent plutôt qu'à faire la guerre avec la Russie. Il suffit de voir les explosions de violence qui arrivent de plus en plus régulièrement lorsque certaines « communautés » se sentent plus ou moins victime d'un état qu'elles jugent souvent comme extérieur à leur propre communauté. La France est effectivement menacée, mais ce n'est vraisemblablement pas la Russie qui la menace de façon existentielle, mais plutôt les politiques délirantes pratiquées depuis 50 ans et dont Macron est un sacré représentant. La Russie aura bien du mal à camoufler cette réalité, malgré tout les discours lénifiants sur la question.
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