Lorsque les terres gelées en permanence des régions arctiques, qu’on appelle le pergélisol, se mettent à dégeler, cela réactive les micro-organismes qui s’y trouvent et libèrent du carbone. Ici, dans le Svalbard (Norvège), en novembre 2023. - © Samuel Blanc / Biosgarden / Biosphoto via AFP
10 septembre 202
Pergélisol, feux de forêt... Des sources d’émission de carbone peu prises en compte dans les modèles actuels pourraient alourdir de 0,4 °C les projections du réchauffement climatique d’ici la fin du siècle.
Alors que les politiques climatiques nous placent actuellement sur une trajectoire de réchauffement catastrophique de 2,7 °C environ d’ici la fin du siècle, cette projection pourrait être sous-estimée de près de 0,4 °C, d’après une étude parue le 10 septembre dans la revue Environmental Research Letters. En cause, des sources d’émission de carbone qui ne sont pas ou peu prises en compte dans les modèles climatiques : celles du pergélisol, des feux de forêt, des zones humides et des milieux d’eau douce.
Ces milieux sont responsables de ce que l’on appelle des boucles de rétroaction positive. Lorsque le climat se réchauffe, cela augmente les émissions de carbone issues de sources « naturelles », qui à leur tour intensifient le réchauffement, dans un cercle vicieux qui s’auto-alimente.
Par exemple, lorsque les terres gelées en permanence des régions arctiques, qu’on appelle le pergélisol, se mettent à dégeler, cela réactive les micro-organismes qui s’y trouvent et libère du carbone. Le changement climatique intensifie de même fortement les feux de forêt, libérant le carbone stocké dans les arbres, tandis que la chaleur stimule la vie microbienne des eaux et zones humides qui émettent alors davantage de méthane.
0,2 °C à 0,4 °C de plus
Problème : ces phénomènes sont complexes, impliquent de très nombreux écosystèmes répandus un peu partout sur la planète et sont donc mal représentés dans les modèles climatiques. Certains modèles prennent en compte les feux de forêt ou le dégel du pergélisol, mais aucun des onze modèles du système Terre, utilisés dans le chapitre du dernier rapport du Giec consacré aux boucles de rétroaction biogéochimiques, ne prend en compte les quatre phénomènes susmentionnés, soulignent les auteurs de cette nouvelle étude.
Ils ont donc entrepris d’évaluer les émissions cumulées de ces quatre processus, en les intégrant à un modèle climatique simplifié. D’après leurs estimations, dans le scénario médian — celui qui correspond aux politiques climatiques actuelles — la hausse supplémentaire de température à attendre serait de 0,4 °C.
Une hausse loin d’être anodine. À titre de comparaison, entre un monde à 1,5 °C et un monde à 2 °C, le Giec estime que les 0,5 °C de différence exposent 10 millions de personnes en plus aux risques liés à la montée des eaux et font passer la mort des coraux d’environ trois-quarts à... 99 % d’entre eux. En outre, chaque dixième de degré de plus aggrave les risques de passer des points de bascule climatique aux effets cataclysmiques.
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Dans la région du Svalbard (Norvège), la toundra se fissure et s’effondre par endroits en raison du dégel du pergélisol. Ici une photo prise en août 2026. Ole Berg-Rusten / NTB / NTB via AFP
Dans un scénario d’actions climatiques très ambitieuses limitant le réchauffement planétaire en dessous de 2 °C, le surplus à prendre en compte serait d’environ 0,2 °C. Dans les deux cas, le pergélisol compte à lui seul pour près de la moitié de la hausse.
Les auteurs de l’étude se sont eux-mêmes dit surpris par l’ampleur de l’influence de ces boucles de rétroaction. « Cela signifie que la réduction rapide des émissions liées aux énergies fossiles est encore plus urgente que ce que suggèrent les projections climatiques actuelles », souligne Brian Buma, climatologue pour l’Environmental Defense Fund, et co-auteur de l’étude. « La bonne nouvelle est que cela dépend de nous : baisser dès maintenant nos émissions limiterait la sévérité de ces boucles de rétroaction. »
D’inquiétantes incertitudes à lever
« Cette étude paraît scientifiquement sérieuse, et le problème qu’elle soulève est réel », commente Philippe Ciais, spécialiste du cycle du carbone au Laboratoire des sciences du climat et de l’environnement, qui n’a pas participé à ces travaux.
Si les modèles ont du mal à représenter les réponses des systèmes naturels à un niveau de réchauffement donné, le physicien rappelle que ces incertitudes sont tout de même en partie prises en compte dans les derniers rapports sur le climat.
« Ces rétroactions sont effectivement absentes ou incomplètement représentées dans beaucoup de modèles du dernier rapport du Giec. Mais le Giec en tient déjà compte de manière séparée, dans son évaluation des rétroactions du cycle du carbone et du budget carbone restant, en particulier pour le pergélisol », dit-il.
Reste que les effets combinés de ces phénomènes pourraient être plus importants que prévus. L’incertitude autour de l’intensité de cette menace ne la rend pas moins inquiétante. Les auteurs de l’étude reconnaissent également que leur évaluation comporte plusieurs limites et carences.
L’urgence d’agir
Certaines vont dans le sens d’une aggravation du problème : d’autres sources de rétroactions d’émissions n’ont, par exemple, pas été prises en compte, comme la hausse des émissions de méthane issues de la culture du riz, ou le CO2 émis par le dépérissement des forêts, hors feux.
À l’inverse, d’autres phénomènes non pris en compte pourraient générer des boucles de rétroaction négatives, c’est-à-dire étant de nature à limiter le réchauffement. C’est le cas, par exemple, de la pousse de végétation là où fond le pergélisol et qui pourrait stocker une quantité non négligeable de carbone.
En résumé : le pire n’est pas encore certain mais les raisons de s’inquiéter ne font que se multiplier. Tant que l’on n’aura pas mieux intégré ces phénomènes dans les modèles climatiques — ce à quoi s’emploient activement les modélisateurs — il est probable que l’on sous-estime la gravité du réchauffement à venir, et que l’on surestime notre budget carbone restant.
La conclusion reste invariablement la même : il est urgent, dès maintenant, d’engager la sortie fulgurante des énergies fossiles et du système agro-alimentaire industriel, qui hypothèquent l’avenir de la vie humaine sur cette planète.
https://reporterre.net/Le-rechauffement-climatique-a-venir-pourrait-avoir-ete-sous-estime-de-0-4-oC
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