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Blog d'actualité politique

Les « caisses sont vides » : comment le choc pétrolier a créé le mythe de la pénurie

Publié le 1 Septembre 2026 par Vendémiaire in International

Choc pétrolier austérité – Le Vent Se Lève

Choc pétrolier austérité – Le Vent Se Lève

Oskar Brandt

30 août 2026

Alors que la guerre en Iran maintient le prix du baril à un prix élevé, les appels à l’austérité se multiplient. Retour au choc pétrolier de 1973 ? Cette époque est riche d’enseignements. Le récit dominant veut que les États-providence occidentaux se soient effondrés sous leur propre poids dans les années 1970, contraignant les gouvernements à choisir entre inflation et chômage. La réalité est toute autre : un effondrement monétaire orchestré depuis Washington, une guerre pétrolière dont les États-Unis ont su tirer profit, et des taux d’intérêt portés à des niveaux punitifs pour briser le pouvoir de négociation des travailleurs. De cette reconstruction est né un argument idéologique toujours actif – celui d’un État nécessairement à court de moyens – que la guerre en Ukraine, puis la crise du détroit d’Ormuz, permettent aujourd’hui de réactiver. Par Oskar Brandt, historien, auteur de Överlevnad – för samhället och människorna (La survie – pour la société et son peuple, 2023).

Le 15 août 1971, Richard Nixon apparaît à la télévision américaine pour annoncer une refonte brutale de l’économie d’après-guerre. Il ferme ce que l’on appelait la « fenêtre de l’or », mettant fin à la convertibilité en or des dollars détenus par les banques centrales étrangères : celles-ci ne peuvent désormais plus échanger leurs dollars contre de l’or américain. En quelques minutes de discours, Nixon met à bas l’ordre monétaire qui soutenait l’économie mondiale depuis la Seconde Guerre mondiale : le système de Bretton Woods.

Les États-Unis avaient placé le dollar au centre de ce système, s’engageant à le convertir en or à un prix fixe ; les autres États, en retour, arrimaient leur monnaie au dollar. Mais la guerre du Vietnam a épuisé les ressources, gonflé les dépenses publiques et fait affluer de nouveaux dollars dans le reste du monde.

L’inflation était indépendante des dépenses publiques, mais devait tout à la guerre, au renchérissement de l’énergie, à la dépréciation des monnaies

C’est en grande partie sous l’effet de ces pressions que fut prise la décision de rompre le lien entre le dollar et l’or. À la fin des années 1960, les États-Unis tentaient de financer simultanément la guerre et l’extension des programmes de la Great Society sans les couvrir intégralement par l’impôt. Le Congrès finit par voter, en 1968, une surtaxe temporaire sur le revenu, mais le creusement des déficits et une politique monétaire expansionniste avaient déjà alimenté l’inflation. La guerre détournait par ailleurs main-d’œuvre, acier, carburant, transports et autres ressources réelles de l’économie civile, contribuant à la surchauffe et à l’exportation de dollars supplémentaires. Entre 1965 et le printemps 1968, les effectifs militaires américains au Vietnam passèrent d’environ 24 000 à près de 550 000 hommes.

Les États-Unis avaient pourtant eu d’autres choix que la guerre. Dès l’après-guerre, Hô Chi Minh avait recherché la coopération avec Washington et s’était inspiré de la déclaration d’indépendance américaine. Mais les États-Unis choisirent finalement de soutenir la recolonisation française, poussant ainsi le mouvement d’indépendance vietnamien vers l’Union soviétique et la Chine. Washington opta donc pour un conflit qui allait, quelques années plus tard, contribuer à saper son propre système monétaire.

À mesure que les banques étrangères cherchaient à convertir davantage de dollars en or, la contradiction devenait visible : les États-Unis avaient émis plus de dollars qu’ils ne pouvaient en racheter au prix officiel. Nixon suspendit donc la convertibilité pour épargner à son pays une cure d’austérité. La décision offrait à Washington une plus grande liberté monétaire, mais la dépréciation du dollar qui s’ensuivit rogna le pouvoir d’achat des revenus pétroliers et alimenta les pressions en faveur d’un baril plus cher.

Les États-Unis n’ont naturellement pas engagé la guerre du Vietnam dans l’intention de rompre l’étalon-or. Le lien de causalité est plus subtil : la guerre a creusé les déficits, accentué les pressions inflationnistes et rendu Bretton Woods intenable. Washington avait conscience de ce mécanisme mais laissa le conflit se poursuivre. Une fois le système effondré, les États-Unis surent tirer parti de la crise pour bâtir un régime monétaire plus souple, fondé sur le dollar et placé sous leur propre contrôle.

Washington ne se contentait cependant pas de protéger ses réserves d’or. Lors d’une réunion avec Henry Kissinger en 1974, le secrétaire d’État adjoint Thomas Enders déclara qu’un rôle accru pour l’or profiterait à l’Europe, qui en détenait une part plus importante des réserves mondiales. Les États-Unis préféraient au contraire faire basculer le système vers le Fonds monétaire international (FMI) et les droits de tirage spéciaux, cet actif de réserve international créé par l’institution. Cet échange révèle moins une réforme monétaire technique qu’une lutte pour le pouvoir géopolitique.

Quand le prix du sang des sociétés industrielles quadruple

Deux ans plus tard éclate la guerre d’Octobre entre Israël et une coalition d’États arabes menée par l’Égypte et la Syrie. Les producteurs pétroliers arabes réduisent leur production et imposent un embargo aux pays soutenant Israël. En quelques mois, le prix du brut s’envole.

Le pétrole était le sang de la société industrielle. Hier comme aujourd’hui, il faisait tourner camions, usines, machines agricoles et navires, chauffait les bâtiments et entrait dans la composition des plastiques, des produits chimiques et des engrais. À mesure que son prix grimpait, le coût de presque tout augmentait avec lui. Les entreprises répercutaient la hausse sur leurs prix, les ménages perdaient du pouvoir d’achat, et les pays importateurs de pétrole voyaient leur déficit commercial se creuser.

Le choc pétrolier vint amplifier une inflation déjà à l’œuvre, principalement sous la forme d’un choc par les coûts. Elle ne devait rien au fait que les enseignants instruiraient trop peu d’élèves, que les infirmières soigneraient trop peu de patients, ou que les retraités toucheraient des pensions trop généreuses. Ce sont la guerre, le renchérissement de l’énergie, la dépréciation des monnaies et la pénurie de ressources essentielles qui tiraient les prix vers le haut.

Pendant et après la Première Guerre mondiale, les prix avaient déjà flambé – ils avaient à peu près doublé entre 1914 et 1920 —, l’effort de guerre absorbant les ressources, détruisant l’appareil productif et créant des pénuries pour les civils. La Seconde Guerre mondiale provoqua ses propres tensions sur les prix, bien que le rationnement strict et le contrôle des prix en aient amorti l’essentiel. Lorsque ces contrôles furent levés en 1946, ils libérèrent une vague d’inflation brève mais violente, portant la hausse des prix à près de 20 % en 1946-1947. Ce phénomène fut néanmoins perçu comme une conséquence normale et maîtrisable de l’après-guerre, non comme la preuve d’une défaillance systémique durable. Les États-Unis disposaient donc d’une expérience historique abondante des poussées inflationnistes liées à la guerre.

La droite politique se mit pourtant à raconter une tout autre histoire : celle d’un État providence devenu trop vaste, de travailleurs devenus trop puissants, d’un État devenu trop généreux. Le pétrole avait fait naître la crise ; le récit politique en déplaça la responsabilité.

Les États-Unis se dépeignirent volontiers en victimes des producteurs pétroliers arabes. Le rôle de Washington dans la flambée des prix était pourtant plus ambigu que ne le laissait entendre le récit de la droite.

Lorsque survint le choc pétrolier, Friedman et ses disciples proclamèrent qu’ils avaient eu raison contre John Maynard Keynes.

L’Iran du chah Mohammad Reza Pahlavi comptait parmi les alliés les plus précieux des États-Unis dans le golfe Persique. Le chah voulait faire de son pays une puissance régionale et acheter des quantités considérables d’armements américains – ce qui supposait des revenus pétroliers plus élevés. Nixon et Kissinger avaient donc de bonnes raisons de satisfaire, au moins en partie, ses exigences d’un baril plus cher.

De puissants intérêts américains profitèrent également de cette hausse. Les compagnies pétrolières virent leurs bénéfices s’envoler, les banques de New York et de Londres accédèrent à d’immenses flux de pétrodollars, et l’industrie de l’armement gagna de nouveaux clients. Si un pétrole cher pénalisait l’économie dans son ensemble, il enrichissait des intérêts stratégiques et commerciaux bien identifiés et consolidait la relation entre Washington et Téhéran.

L’Arabie saoudite tenta à plusieurs reprises de freiner la hausse des prix, tandis que le chah s’employait à les maintenir élevés, voire à les faire monter davantage. La position de Washington oscillait : les États-Unis s’opposaient à l’embargo et recherchaient des prix plus bas, tout en se montrant réticents à affronter Téhéran. Dans un article de l’époque intitulé « We Pushed Them », V. H. Oppenheim affirmait que les États-Unis avaient eux-mêmes poussé les producteurs pétroliers du Moyen-Orient à relever leurs prix dès 1971.

Les États-Unis n’ont pas créé la crise pétrolière : la guerre, l’embargo, la puissance croissante de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) et les intérêts propres des producteurs y ont tous joué un rôle déterminant. Mais les dirigeants américains ont amplifié la tendance, accepté les dommages qu’elle causait, et laissé des secteurs stratégiques en recueillir les bénéfices. Nul besoin d’avoir planifié chaque étape de la crise pour en comprendre les ressorts et en exploiter les opportunités.

L’essor du pétrodollar

Une fois le lien avec l’or rompu, les États-Unis devaient consolider la position déjà acquise par le dollar comme monnaie de réserve et d’échange dominante à l’échelle mondiale. Le pétrole leur en offrit un nouvel ancrage.

En 1974, Washington conclut secrètement un accord historique avec l’Arabie saoudite : les États-Unis s’engageaient à acheter du pétrole saoudien et à fournir au royaume aide et équipements militaires ; Riyad, en retour, s’engageait à réinvestir ses excédents de dollars dans des titres du Trésor américain. D’autres producteurs suivirent cet exemple, plaçant eux aussi une large part de leurs revenus dans les banques américaines, les titres d’État et l’achat d’armements. Le système de recyclage des pétrodollars prenait ainsi forme.

Le pétrole étant coté principalement en dollars, tout pays importateur devait s’en procurer – en les gagnant par ses exportations, en puisant dans ses réserves, ou en les empruntant auprès des banques. Les États-Unis, eux, émettaient la monnaie même dans laquelle le pétrole était libellé : ils pouvaient donc régler leurs importations et emprunter à l’étranger dans leur propre devise, un privilège dont ne disposait aucun autre État.

Le pétrodollar ne remplaça pas formellement l’or comme garantie du dollar, mais il consolida une autre forme de pouvoir structurel. Là où l’or contraignait les États à travers la rareté d’un ancrage monétaire, le nouveau système pétrodollar obligeait les pays acheteurs de pétrole à se procurer des dollars, tandis que les producteurs recyclaient l’essentiel de leurs excédents dans les banques et les titres d’État américains. Le pétrole vint ainsi asseoir un peu plus la position du dollar comme monnaie de réserve mondiale.

Cet ordre contraignait les États – les plus pauvres et les plus endettés en particulier – à courir après les recettes d’exportation, à emprunter en dollars et à calquer leurs politiques sur les taux d’intérêt américains. Il donnait aussi à Washington une raison supplémentaire de défendre la position mondiale du dollar par les sanctions, les alliances et, pas si rarement, la guerre.

Les États-Unis n’avaient pourtant nul besoin de cette hégémonie monétaire adossée au pétrole pour demeurer immensément prospères : leur main-d’œuvre, leurs ressources naturelles, leur avance technologique et leur appareil productif suffisaient largement à assurer leur richesse. Ils choisirent néanmoins la domination plutôt qu’un système international plus équitable.

L’alibi de la stagflation

La crise pétrolière popularisa un mot alors relativement neuf : la stagflation. Les prix montaient tandis que la croissance ralentissait et que le chômage progressait.

Ce phénomène ébranlait une lecture simplifiée, héritée de l’après-guerre, de la courbe de Phillips, cet outil par lequel les économistes représentent la relation entre inflation et chômage. Beaucoup y avaient vu la preuve que les gouvernements pouvaient tolérer un peu d’inflation en échange d’un chômage plus faible. Dans les années 1960 déjà, cependant, Milton Friedman et Edmund Phelps avaient soutenu que l’État ne pouvait faire descendre le chômage sous un seuil prétendument « naturel » sans provoquer une inflation croissante.

Lorsque survint le choc pétrolier, Friedman et ses disciples proclamèrent qu’ils avaient eu raison contre John Maynard Keynes. Mais ce faisant, ils déplaçaient la question. La stagflation pouvait bien confirmer leur mise en garde contre l’usage de la courbe de Phillips comme grille permanente de choix politiques ; elle ne démontrait en rien que le plein emploi, l’investissement public ou l’État social étaient devenus impossibles. Un modèle simplifié avait échoué à rendre compte d’une crise mondiale de l’énergie et des monnaies – cela ne réfutait pas le keynésianisme dans son ensemble.

Au Royaume-Uni, les syndicats choisirent par exemple de compenser pour leurs adhérents le choc pétrolier en réclamant des hausses de salaire. Le gouvernement répondit par le contrôle des prix et des salaires, des négociations avec les syndicats et des coupes dans la dépense publique. Les revendications salariales pouvaient bien alimenter la hausse des prix dans l’ensemble de l’économie, elles n’étaient pas à l’origine du choc pétrolier. Plutôt que d’adapter pragmatiquement la politique keynésienne aux circonstances – par des accords salariaux coordonnés, un contrôle temporaire des prix ou une hausse de la fiscalité —, les gouvernements, toutes tendances confondues, choisirent de faire de la lutte contre l’inflation une priorité supérieure au plein emploi et à de bons salaires.

Keynes n’avait jamais promis que l’État pourrait acheter des quantités illimitées de pétrole, de main-d’œuvre ou de matières premières sans provoquer de hausse des prix. Son idée centrale était que l’État pouvait mobiliser des ressources inemployées lorsque la demande privée venait à manquer. La crise pétrolière posait un problème d’une tout autre nature : elle frappait le côté de l’offre. Elle appelait une régulation temporaire de la politique énergétique, un contrôle des prix, des investissements, des restructurations et une répartition équitable de coûts par ailleurs inévitables. Elle n’imposait en rien une austérité permanente.

Des usines à la finance

La crise posait aussi la question de l’usage à faire de la puissance productive héritée de l’industrie d’après-guerre. Selon l’historien des entreprises Alfred Chandler, les grandes sociétés étaient devenues, dans les années 1960, si efficaces que la surproduction en vint à déprimer elle-même les prix et les profits. Cette capacité productive aurait pu être réorientée vers des besoins sociaux ; l’État aurait pu financer la restructuration industrielle en échange d’emplois garantis et d’objectifs sociaux plus larges, comme ce fut le cas en Suède après 1931. Un compromis de ce type aurait même pu faire de la crise énergétique l’an zéro d’une transition écologique.

Ce ne fut pourtant pas le chemin retenu. La compression des marges conjuguée à la crise pétrolière renforça au contraire les exigences de rendement rapide du capital financier. Plutôt que d’orienter cette capacité productive vers des fins socialement utiles par une planification démocratique, les entreprises cherchèrent à restaurer leur rentabilité par des fermetures d’usines, des licenciements, une compression des salaires et un tournant vers la finance. La leçon avait été retenue : la rareté de l’offre permettait de maintenir prix et profits à niveau.

La crise pétrolière n’a pas créé cet appareillage impérial, mais elle lui a fourni des instruments redoutables.

L’anthropologue David Graeber a montré comment une bureaucratie dénuée de sens perturbe le fonctionnement des organisations, tandis que le journaliste scientifique David Rock a expliqué comment la pression constante et les hiérarchies rigides nuisent à la concentration, au jugement, à la coopération et à la résolution de problèmes. Un travail plus intense peut donc, tout à la fois, réduire l’efficacité réelle et discipliner les salariés. Le culte du travail toujours plus dur remplissait ainsi une fonction économique, même lorsqu’il ne produisait pas davantage.

Les critiques du keynésianisme firent de la stagflation une arme idéologique. La conjonction de la guerre, de la pénurie pétrolière et des turbulences monétaires devint la preuve prétendue de l’échec de l’État providence. Plutôt que d’adapter pragmatiquement les politiques keynésiennes aux circonstances nouvelles, la maîtrise de l’inflation devint l’objectif suprême, rendant le plein emploi et la hausse des salaires « impossibles ».

Des travaux plus récents ont encore affaibli l’idée selon laquelle un chômage faible entraînerait automatiquement l’inflation. L’après-pandémie de Covid-19 l’a confirmé : l’inflation est venue des ruptures de production et de chaînes d’approvisionnement, des chocs énergétiques et de l’incapacité à accroître les capacités productives – non d’un excès d’emplois ou de sécurité économique. Ce que l’on a qualifié de « boucles prix-salaires » relevait d’ailleurs tout aussi souvent de véritables « boucles prix-profits ».

Les deux visages de la contre-révolution

Pour asseoir leur puissance, les États-Unis ne se contentèrent pas du commerce, des prêts et du dollar : ils mobilisèrent aussi la Central Intelligence Agency (CIA), les pressions économiques et le soutien à des coups d’État militaires. L’exemple le plus manifeste demeure le coup d’État chilien de 1973. Les Chiliens avaient élu à la présidence le socialiste Salvador Allende, qui entendait nationaliser les mines de cuivre et mener une politique économique indépendante. Richard Nixon redoutait qu’une voie démocratique vers le socialisme, si elle réussissait, n’incite d’autres pays à suivre l’exemple chilien.

Nixon ordonna à la CIA de faire « hurler » l’économie chilienne. Les États-Unis suspendirent leur aide et leurs crédits, financèrent partis d’opposition et médias hostiles, et employèrent la CIA à déstabiliser le gouvernement Allende. La crise s’aggrava à mesure que grèves et affrontements ébranlaient le pays. Le 11 septembre 1973, le général Augusto Pinochet s’empara du pouvoir. L’armée renversa Allende et imposa une dictature de droite d’une grande brutalité. Les États-Unis avaient contribué à créer les conditions de ce coup d’État. Pinochet ouvrit ensuite l’économie chilienne à des expérimentations néolibérales qui profitèrent à de puissants intérêts privés.

Le Chili n’eut rien d’une exception. En 1954, la CIA renversait le gouvernement élu du Guatemala après que les réformes agraires du président Jacobo Árbenz eurent menacé les grands propriétaires terriens et la United Fruit Company. Au milieu des années 1960, Washington soutint l’anéantissement, par l’armée indonésienne, du Parti communiste et du mouvement ouvrier de gauche, associé à des massacres de masse d’une extrême brutalité. Dans les années 1980, les États-Unis armèrent et soutinrent les contras dans leur guerre contre le gouvernement sandiniste du Nicaragua.

Les États-Unis se sont opposés, à de multiples reprises, à des gouvernements qui tentaient de reprendre le contrôle de leur économie et d’échapper à leur orbite politique. La crise pétrolière n’a pas créé cette machinerie impériale, mais elle lui a fourni des instruments redoutables. À mesure que se développaient les prêts en pétrodollars et l’endettement libellé en dollars, Washington pouvait combiner à loisir pression financière, action clandestine et puissance militaire pour faire échec aux projets de développement indépendants et resserrer l’emprise de sa sphère d’influence.

La coercition n’était toutefois qu’un aspect du projet. Les libéraux du marché n’eurent pas à inventer leur récit en 1973 : ils le préparaient depuis des décennies.

Friedrich Hayek, Milton Friedman et quelques autres avaient fondé dès 1947 la Société du Mont-Pèlerin. Les milieux d’affaires financèrent think tanks, chaires universitaires, ouvrages et campagnes de communication. Ces organisations formèrent des responsables politiques et fournirent aux médias des messages simples : l’État est le problème, l’impôt un obstacle, les syndicats une cause de renchérissement des prix.

La crise offrit à ces réseaux leur moment de percée. Ils désignèrent les files d’attente devant les stations-service pour dénoncer un État providence allé trop loin ; l’inflation, pour affirmer que les travailleurs en avaient trop reçu ; les déficits publics, pour faire croire qu’un État doté de sa propre monnaie fonctionnait comme un ménage surendetté.

Ce discours occultait une différence essentielle. Un ménage doit gagner ou emprunter l’argent avant de pouvoir le dépenser ; un État monétairement souverain, lui, émet la monnaie qu’il utilise. Un État peut manquer d’infirmières, d’électricité, d’acier, de logements ou de médicaments. Il ne peut, au même sens, manquer de sa propre monnaie.

L’inflation constitue une limite réelle ; la nature en constitue une autre. Mais le trésor prétendument vide relève, le plus souvent, du récit politique bien plus que du constat matériel.

L’entrée en scène de Paul Volcker

En 1979, Paul Volcker prend la tête de la Réserve fédérale américaine. Pour juguler l’inflation, il porte les taux d’intérêt jusqu’à 20 %, cherchant à vaincre la hausse des prix en écrasant la demande.

Les États-Unis contribuèrent au bouleversement des années 1970, et en tirèrent profit grâce au pétrodollar

La méthode produisit faillites et chômage de masse. La peur de perdre son emploi affaiblit la capacité des travailleurs à réclamer de meilleurs salaires ; à mesure que les syndicats perdaient adhérents et pouvoir de grève, le rapport de force basculait en faveur des employeurs. La lutte contre l’inflation se muait ainsi, également, en politique de classe.

Or la hausse des taux d’intérêt s’attaque le plus souvent aux symptômes de l’inflation, non à ses causes premières. Lorsque les prix sont tirés vers le haut par des chocs d’offre, des ruptures d’approvisionnement ou la guerre, des taux plus élevés ne produisent ni davantage de pétrole, ni d’électricité, ni de logements, ni de nourriture. Chacun continue de devoir acheter ce dont il a besoin. Les taux élevés se contentent, en réalité, de freiner l’emprunt et l’investissement et de faire grimper le chômage : l’économie est contrainte d’absorber le choc par la destruction d’emplois, la baisse des salaires et la fermeture d’entreprises – sans jamais réparer les pénuries à l’origine de la flambée des prix.

Le choc Volcker fit également grimper la valeur du dollar, les rendements plus élevés attirant les capitaux vers les États-Unis. Il décima les usines de la ceinture industrielle américaine – et frappa plus durement encore l’Amérique latine et l’Afrique. De nombreux États s’étaient endettés en pétrodollars que les banques occidentales avaient déversés dans les années 1970, le plus souvent en dollars et à taux variable. Lorsque les taux américains grimpèrent et que le dollar s’apprécia, le poids de leur dette explosa.

En 1982, le Mexique annonça son incapacité à honorer sa dette. Le FMI et la Banque mondiale proposèrent de nouveaux prêts, mais en exigeant coupes budgétaires, privatisations, baisse des salaires publics et ouverture des marchés. La crise de la dette donna à ces institutions le levier nécessaire pour démanteler des modèles sociaux entiers et interrompre l’industrialisation naissante qui s’était amorcée dans le Sud global durant les décennies de développement de l’après-guerre.

Dans de nombreux pays, les programmes d’ajustement du FMI et de la Banque mondiale contribuèrent à la pauvreté, à la désindustrialisation et à la fragmentation sociale. En Yougoslavie, la dette, le chômage et les coupes dans la protection sociale affaiblirent la cohésion fédérale. Ce carcan économique ne fut pas, à lui seul, la cause de la guerre civile et du génocide, mais il exacerba l’insécurité et les antagonismes régionaux dont des dirigeants nationalistes surent faire une force politique explosive.

Ronald Reagan dénonçait l’État comme le problème, tout en augmentant les dépenses militaires et en creusant d’importants déficits budgétaires. Les États-Unis mobilisaient recherche publique, commandes militaires et politique industrielle pour développer aéronautique, informatique et nouvelles technologies.

Aux pays endettés, en revanche, on imposait la réduction des dépenses. Les pays européens s’astreignirent, chez eux aussi, à une discipline similaire. Le Japon, la Corée du Sud et Taïwan furent en revanche autorisés – voire encouragés – à recourir aux banques publiques, à la protection tarifaire et au crédit ciblé, tant que leur développement servait la stratégie américaine pendant la guerre froide. La discipline de marché s’appliquait donc avec le plus de rigueur à ceux qui n’avaient pas les moyens de la refuser.

En Suède, la droite – au premier rang de laquelle le patronat organisé – mena une campagne longue et coûteuse pour présenter la crise internationale comme un argument contre les syndicats, les conditions de travail, la protection sociale et l’État providence. Le choc pétrolier n’apportait pourtant aucune preuve de l’échec du modèle social suédois, le folkhem. Mais il offrit au patronat une occasion en or de faire basculer le rapport de force, des travailleurs et des institutions élues vers les entreprises, les détenteurs de capitaux et les marchés privés.

La postérité des mauvaises leçons

Les travailleurs peinent dans les usines, les entrepôts, les transports, la restauration et les services de soin. Enseignants, travailleurs sociaux, journalistes, chercheurs et communicants sont confrontés à la même logique sous une autre forme. Les effectifs manquent, le temps manque, et les directions continuent d’exiger de chaque salarié davantage de flexibilité, de positivité et d’efficacité.

La plupart des gens continuent d’aspirer à une bonne couverture santé, à des retraites sûres, à des allocations chômage décentes, à des loyers raisonnables et à des écoles qui fonctionnent. Pourtant, la plupart des partis établis, à court d’ambition et d’imagination politique, continuent d’affaiblir ces mêmes systèmes.

L’enseignant surmené est monté contre le malade en arrêt ; l’infirmière, contre le chômeur ; l’ouvrier, contre le migrant. On répète à chacun que les ressources sont épuisées et qu’un autre, plus bas sur l’échelle sociale, a pris sa part. Le conflit de fond entre le travail et le capital, lui, disparaît du champ de vision.

Lorsque la gauche et la droite modérée promettent la sécurité mais livrent l’austérité, la démocratie perd en crédibilité. Les électeurs, lassés de variations sur un même thème, finissent par choisir celui qui promet de renverser la table.

Les dirigeants autoritaires offrent des ennemis là où l’on attendait de la sécurité. Ils s’en prennent aux migrants, aux minorités, aux journalistes, aux acteurs culturels, à la justice et aux syndicats – tout en protégeant les plus grandes fortunes et les entreprises qui profitent de cet ordre inégalitaire. Ils promettent un changement de système. Mais ils orientent la révolte vers le bas de l’échelle plutôt que vers son sommet.

Un demi-siècle plus tard, les parallèles sautent aux yeux. La pandémie a désorganisé production et chaînes d’approvisionnement, la guerre en Ukraine a fait grimper le coût de l’énergie, et voici maintenant que la guerre avec l’Iran et les à-coups qui perturbent le trafic pétrolier dans le détroit d’Ormuz font à nouveau flamber les prix. Les circonstances changent ; les réponses politiques, elles, ne changent guère. L’inflation née de la guerre, des pénuries et de la production entravée continue d’être imputée aux salaires, à la dépense publique, ou à des citoyens ordinaires supposément trop bien lotis. Encore et toujours, on répète aux travailleurs qu’ils doivent absorber le coût de crises dont ils ne sont en rien responsables.

Le monde des années 1970 fut traversé par la guerre, le chaos monétaire et une hausse spectaculaire du prix de sa principale source d’énergie. Les États-Unis contribuèrent à ce bouleversement, en tirèrent profit grâce au pétrodollar, et utilisèrent leur nouvelle liberté monétaire pour financer la guerre et asseoir leur hégémonie mondiale. On enseigna pourtant aux citoyens ordinaires que leur propre prospérité et leur propre sécurité avaient causé le désastre.

Ce mythe se perpétue chaque fois qu’un gouvernement affirme ne plus avoir d’argent pour la santé, l’école, le logement, les retraites ou le climat. Un pays peut manquer de personnel, d’électricité, de matériaux ou de ressources naturelles – ce sont là des limites bien réelles. Mais un État doté de sa propre monnaie n’a pas besoin d’attendre l’aval des milliardaires ou des banques pour la créer.

Le remède prescrit – comprimer la demande privée et resserrer les budgets publics – peut d’ailleurs endommager lui-même l’appareil productif. Les libéraux du marché peuvent alors invoquer les difficultés qui en résultent pour justifier une austérité plus sévère encore. En temps de crise, des politiques qui transfèrent richesse et pouvoir toujours plus haut dans la hiérarchie sociale peuvent ainsi se présenter comme inévitables et nécessaires.

L’État doit certes se gouverner en fonction des capacités productives réelles de l’économie, et modérer la demande lorsque les ressources viennent à manquer – de préférence en faisant porter l’effort sur les plus fortunés. Mais lorsque le chômage progresse, que les usines tournent au ralenti et que les besoins sociaux s’accroissent, il peut aussi mobiliser sa capacité monétaire pour remettre au travail des ressources inemployées.

La crise pétrolière ne fut pas seulement un choc économique. La droite en fit le récit d’une démocratie désormais incapable de maîtriser l’économie – un récit dont sont nées cinquante années de coupes budgétaires, de dérégulation, de privatisations, de pression au travail et d’inégalités croissantes. La plus grande victoire de la droite ne fut pas d’avoir résolu la crise pétrolière. Ce fut d’en avoir imposé le mauvais souvenir.

 

https://lvsl.fr/les-caisses-sont-vides-comment-le-choc-petrolier-a-cree-le-mythe-de-la-penurie/

 

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