Alors que l'Empire américain, et son vassal européen coulent à grande vitesse, que les Houthis, sous-équipés, mettent une véritable branlée aux saoudiens équipés, eux, par l'empire américain de matériel moderne, nous constatons encore une fois dans l'histoire cette faiblesse des empires par rapport à des structures souvent bien plus petites, mais plus cohérentes, les nations. Car ce n'est pas vraiment une nouveauté historique, cette force de petits groupes humains par rapport à des masses immenses organisée autour d'un pouvoir centralisé. On pourrait même dire que c'est une règle historique. Les cités grecques qui repoussent l'immense empire achéménide pourtant largement plus peuplé avec d'immenses ressources. Alexandre Le Grand qui écrasera aussi la Perse.
Que dire de la France révolutionnaire faisant face à une coalition de l'Europe entière ou du Vietnam repoussant l'empire américain pourtant largement plus peuplé avec d'immenses ressources ? Pourquoi de petits groupes d'humains sont-ils capables de choses, que des groupes bien plus grands en théorie n'arrivent pas à faire ? Les européistes, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, et même avant puisque l'on parlait déjà d'Europe unie à l'époque de Victor Hugo, parlent de la construction européenne, de son unification comme du sens de l'histoire. Ce serait la logique même d'unifier le continent en particulier pour faire face aux « barbares » de Russie ou de Chine. Je caricature un peu ici, mais lorsque l'on entend certains d'entre eux parler, on s'imagine très bien ce qu'ils pensent de ces menaces existentielles que représenteraient ces deux pays.
Mais qu'observe-t-on depuis 150 ans aux moins en Europe et à travers le monde ? S'il y a bien eu une explosion d'impérialisme au 19e siècle, elle n'a pas vraiment duré longtemps. Comme je l'ai déjà expliqué dans certains textes, les Européens à travers leurs invasions coloniales ont en réalité répandu l'éducation moderne et ce faisant fait exploser en retour le sentiment national. L'impérialisme des nations d'Europe ayant ainsi construit les propres bases de sa propre destruction mettant fin à la domination de l'Europe sur le reste du monde. L'Europe a modernisé le monde en quelque sorte en faisant du colonialisme. Ces empires n'ont donc pas duré. Et en Europe nous avons assisté à la formation de nations cohérentes, mais aussi à l'implosion des empires qui les avaient souvent précédés. Ainsi l'Empire austro-hongrois a fini par disparaître tout comme l'Empire ottoman. Alors certes ce fut aussi pour des raisons externes après des pertes militaires. Mais l'on constate que loin d'être une direction de fusion de peuple, le monde a plutôt tendance à voir une explosion du nombre de nations dans le monde et en Europe.
Le sens de l'histoire que certains ont pu imaginer au 19e siècle ou que certains fantasment avec l'Europe actuelle n'est donc en réalité qu'un fantasme. Nous n'allons pas vers un monde avec quelques gros blocs, mais bien plutôt vers une myriade de nations de diverses tailles. Il n'est pas non plus inimaginable que certaines grandes nations actuelles comme l'Inde ou l'Indonésie finissent par se fragmenter avec les nombreuses tensions internes qui existent. Rappelons que l'Inde n'avait jamais réellement été unifiée et qu'il s'agit surtout du reste des Inde britanniques. L'union de l'Inde fut toujours réalisée par des intervenants extérieurs par les invasions musulmanes puis européennes, à l'exception de l'époque lointaine de l'empire de Maurya à l'époque d'Alexandre le Grand sous le règne du célèbre empereur bouddhiste Ashoka. Le reste du temps, l'Inde a surtout ressemblé à l'Europe avec des peuples divers et des centaines de langues locales.
Ainsi pour illustrer cette évolution en 1914, à l'aube de la Première Guerre mondiale, il y avait 53 nations dans le monde. Vers 1960 au moment de la décolonisation on en dénombrait déjà 99 et aujourd'hui il y a 193 pays, et non l'UE n'est pas comptabilisée comme une nation pour de très bonnes raisons. Donc on voit bien ici la fragmentation qui s'est produite depuis un siècle. Nous ne sommes pas allés vers la création d'immenses zones dominées par quelques états, mais bien vers une fragmentation des anciens empires. Alors pourquoi ? Même la petite tchécoslovaque était visiblement trop grande pour ses habitants qui ont préféré la coupée en deux, de façon pacifique, fort heureusement. Ce n'est malheureusement pas souvent le cas, les empires ayant tendance à se fracasser en faisant beaucoup de conflits et de bruits.
On pourrait se dire que la taille permet des économies d'échelle et donc un plus grand enrichissement des peuples. La taille permet en théorie de développer plus de capacité défensive, car on s'appuie sur des ressources plus grandes et l'on a accès à plus de bien, de ressources et de capacités humaines. C'est tout cela qui sert quelque part d'argument aux défenseurs des projets postnationaux à l'image des constructeurs de l'UE. Mais c'est oublier un peu vite les ressorts du gouvernement des hommes modernes. Si les empires ont pu exister dans le passé et ont pu parfois atteindre des tailles immenses c'est aussi parce que les masses ne comptaient pas en réalité. Le paysan du coin n'avait pas de conscience nationale, pas plus qu'il n'avait accès à l'écriture généralement.
On obéissait au suzerain, au roi, au duc, au comte, au maharaja ou au shogun suivant là où vous habitiez. C'est la grande rupture de la modernité qui a cassé le rôle de la religion dans la légitimité du pouvoir et qui va progressivement être remplacée par la légitimité électorale et par la légitimité populaire. Les populations sachant lire ont développé des sentiments nationaux qui étaient sans doute sous-jacents autrefois, mais qui n'ont pu s'exprimer qu'avec l'instruction généralisée. Or, pour qu'une organisation collective puisse fonctionner, il faut qu'elle puisse mobiliser des ouailles. À travers le patriotisme la nation moderne a sans doute trouvé la meilleure façon de mobiliser réellement les hommes et les femmes qui agissent pour elle. L'effondrement des croyances religieuses a rendu les anciennes formes de légitimité dysfonctionnelle. Le passage des empires aux nations vient donc de ce changement de mentalité produit par l'instruction et la prise de conscience des peuples de leur propre existence. La nation apporte l'homogénéité culturelle et linguistique démultipliant les capacités d'action et d'interaction, là où les empires fragmentés souvent en de nombreuses langues et cultures avaient du mal à faire fonctionner ensemble leurs populations. En gros, il vaut mieux être petit, cohérent, et homogène, que grand, mais fracturé en de nombreux groupes, parfois en conflit.
Vouloir reconstruire aujourd'hui des empires par des voies détournées comme la construction européenne c'est donc en réalité vouloir remonter le cours du temps. On comprend d'ailleurs ici très bien l'engouement permanent de l'église catholique dans l'unification de l'Europe. L'église rêve en effet en un sens depuis toujours du retour de l'Empire romain, et elle n'a jamais aimé les nations. Les nations sont en fait des structures politiques qui ont en partie évincé le pouvoir religieux des sociétés même s'il peut y avoir des exceptions dans certains pays. Nous voyons donc ici que la construction européenne est véritablement à rebours du sens de l'histoire. C'est une espèce de resucée du Saint Empire Romain Germanique sous une autre forme. Et cet empire comme tous les empires dans les temps modernes est impuissant. Il est incohérent et il est incapable de mouvoir les populations et de les mobiliser pour quoi que ce soit.
Cet empire européen sort donc de l'histoire et ses peuples membres avec car il paralyse complètement l'action publique. Les nations membres ayant en plus des intérêts contradictoires, la sphère dirigeante du système européen se retrouve incapable d'agir dans une direction ou une autre. Et c'est finalement la plus grande des nations membres, l'Allemagne, qui finit toujours par imposer ses intérêts, et ses politiques, au détriment de ceux des tous les autres. De la même manière, l'Arabie Saoudite qui n'est pas vraiment une nation, mais une espèce de regroupement de tribus disparates avec des divergences internes profondes, s'avère incapable de gagner contre les Houthis pourtant bien moins armés, mais beaucoup plus cohérents dans leurs actions, car formés de groupes plus homogènes. Comme le souligne Jacques Baud dans cette longue intervention sur ce conflit, c'est bien la cohérence du groupe qui constitue l'avantage décisif dans ce conflit. Et c'est vrai aussi sur les questions économiques ou géopolitiques. La petite Corée du Sud pèse ainsi plus lourd que l'immense UE dans les innovations mondiales. Pour compter dans le monde actuel et avoir un avenir, il ne faut donc pas voir grand comme le font les européistes ou les globalistes, il faut d'abord avoir une vraie nation. Chose dont nos élites ont privé les Français depuis maintenant deux générations, sans même leur avoir demandé réellement leur avis.
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