Par le Groupe International de la Gauche Communiste (GIGC).
Sur Révolution ou Guerre – Révolution ou Guerre; https://igcl.org/-Revolution-ou-Guerre- No. 34, septembre 2026.
Nous avons reçu du site web Left Wing Communist, an Infantile Disorder [1], une contribution signée MO , « Lutte ouvrière et militarisation en Belgique depuis le début de 2026. » Nous avons jugé utile de faire connaître ce texte en le traduisant et le publiant. Malheureusement, sa longueur ne nous permet pas de le publier in extenso et nous a contraint d’en sélectionner des extraits. Nous renvoyons le lecteur francophone au site des camarades pour sa lecture complète – nous ne savons pas s’il sera traduit dans d’autres langues. Le lecteur de Revolution or War pourra donc en lire une partie.
Nous ne connaissons pas à quel courant politique se rattache l’auteur, ni quelles sont ses positions politiques. À lire tout le texte, il est clair que nous ne partageons pas la position sur les syndicats : « Les trois grandes organisations syndicales – FGTB/ABVV, CSC/ACV et CGSLB/ACLVB – ont joué un rôle central dans la résistance au gouvernement De Wever. Cette résistance est réelle. Sans les structures syndicales, les mobilisations nationales de dizaines de milliers de travailleurs auraient difficilement pu voir le jour. » Ce passage, non reproduit dans les extraits qui suivent, ne voit pas que les « mobilisations nationales », autrement dit les journées d’action syndicale, ne sont pas un moment de mobilisation et de généralisation des luttes ouvrières ; mais bel et bien des contre-feu afin d’éviter une telle dynamique d’opposition et d’affrontement avec l’État bourgeois. Et que loin d’offrir une résistance au gouvernement, les syndicats, leur action et propagande, font partie intégrante du processus de militarisation et de préparation à la guerre.
Mais cette contribution présente l’immense intérêt d’exposer comment la bourgeoisie belge s’attaque au prolétariat non plus seulement pour les besoins de la compétitivité du capital national face à ses rivaux au plan économique, mais aussi et surtout pour les besoins de la préparation de toute la « société » belge en vue de la guerre impérialiste généralisée. Le texte expose – et nous espérons avoir gardé les extraits les plus significatifs – les implications concrètes pour le prolétariat de cette marche à la guerre généralisée. Et surtout, il montre comment cette préparation à la guerre et les attaques qu’elle exige contre le prolétariat conduit à favoriser le terrain pour une réponse généralisée et unie du prolétariat dans le pays et en Europe – ce que le texte appelle « internationalisation de la lutte ouvrière ».
Précisons que nous avons retiré les nombreuses notes de bas de page du texte qui indiquaient les sources – beaucoup provenant d’organismes étatiques belges – des informations données dans le texte. Évidemment, tout lecteur peut les retrouver sur le site (https://leftdis.wordpress.com/2026/08/27/lutte-ouvriere-et-militarisation-en-belgique-depuis-le-debut-de-2026/)
Lutte ouvrière et militarisation en Belgique depuis le début de 2026
Démantèlement social et préparation à la guerre : les deux faces d’une même restructuration
Depuis le début de 2026, la Belgique est le théâtre d’une succession presque ininterrompue de grèves, de manifestations et d’autres actions. Cheminots, fonctionnaires, personnel enseignant, travailleurs du secteur privé et autres catégories se sont opposés aux réformes du gouvernement De Wever. Les motifs immédiats diffèrent : pensions, allocations de chômage, indexation des salaires, statuts du personnel, conditions de travail et économies dans les services publics. Mais derrière ces conflits distincts se dessine un processus plus général.
L’État belge tente de modifier en profondeur les conditions dans lesquelles la force de travail est vendue, utilisée et reproduite. Les chômeurs doivent être poussés plus rapidement vers le marché du travail, les malades de longue durée doivent être « activés », les travailleurs doivent travailler plus longtemps, les droits à la pension sont restreints et l’évolution des salaires est freinée. Parallèlement, des moyens sans précédent sont dégagés pour l’armement, les infrastructures militaires, l’industrie de la défense, la logistique militaire et le personnel de l’armée.
Ces processus ne se déroulent pas indépendamment les uns des autres. Ils font partie d’une même restructuration de la Belgique au sein d’une Europe qui se prépare à des confrontations internationales de longue durée.
Cette évolution ne se limite d’ailleurs pas à une seule région linguistique. La classe ouvrière belge est fortement divisée, politiquement, institutionnellement et syndicalement, entre la Flandre, la Wallonie et Bruxelles. Pourtant, les travailleurs de toutes les régions sont confrontés aux mêmes réformes fédérales. Dans le même temps, les différentes régions remplissent des fonctions spécifiques dans l’économie de guerre en développement : la Wallonie principalement comme centre de l’industrie traditionnelle de l’armement, la Flandre comme nœud industriel, technologique et logistique avec Anvers-Bruges et Zeebruges, et Bruxelles comme centre de commandement politique, administratif et militaire.
C’est précisément cette combinaison qui fait de la Belgique, depuis 2026, un exemple particulièrement clair du lien entre lutte de classe et militarisation. (…)
Le gouvernement De Wever présente principalement sa politique comme une réponse aux déficits budgétaires, au vieillissement de la population, à un taux d’emploi trop faible et à la nécessité de rendre l’économie belge plus compétitive. Du point de vue de la classe ouvrière, cette même politique apparaît sous un autre jour. Elle accroît la pression pour rendre la force de travail disponible au capital plus longtemps, plus intensément et avec davantage de flexibilité. (…)
La logique économique est claire : une plus grande partie de la population doit rester disponible pour le travail salarié pendant une plus grande partie de sa vie.
Cela ne signifie pas que chaque réforme particulière soit exclusivement provoquée par la militarisation. La pression sur les pensions, la sécurité sociale et les salaires existait bien avant la vague actuelle de réarmement. Le vieillissement, les problèmes budgétaires, la concurrence internationale et les tentatives de longue date visant à flexibiliser le marché du travail ont leur propre histoire.
Mais depuis 2025-2026, le contexte change fondamentalement. Alors qu’on exige des travailleurs qu’ils travaillent plus longtemps et renoncent à certains droits sociaux, l’État a simultanément décidé de consacrer des dizaines de milliards supplémentaires à la défense. (…)
Du budget de la défense à l’économie de guerre
La militarisation belge ne peut plus être décrite comme une simple augmentation du budget de la défense. (…) En vue du sommet de l’OTAN à Ankara des 7 et 8 juillet 2026, le gouvernement belge s’est explicitement fixé pour objectif de confirmer la nouvelle norme de 5 % et d’accélérer le développement de l’industrie belge de la défense.[11] Selon la méthodologie de l’OTAN, ces cinq pour cent ne se composent pas uniquement de dépenses militaires classiques. Une partie peut être consacrée à la sécurité, aux infrastructures et à la résilience présentant une importance militaire.
La frontière entre le budget de la défense et le reste de l’économie devient ainsi de moins en moins nette.
La militarisation prend dès lors une autre signification. Il ne s’agit pas seulement de soldats et d’armes. Il s’agit de savoir si les ports peuvent traiter de grandes quantités de matériel militaire, si les chemins de fer et les routes sont adaptés aux transports militaires, si les stocks de munitions sont suffisants, si les soins de santé peuvent continuer à fonctionner dans des circonstances extrêmes, comment les réseaux informatiques sont protégés et si suffisamment de techniciens, de chauffeurs, de travailleurs de la logistique et de personnel médical sont disponibles.
C’est le développement d’une économie de guerre en préparation : non pas une économie dans laquelle toute la production est déjà directement orientée vers la guerre, mais une économie dans laquelle un nombre croissant de fonctions civiles sont planifiées en fonction d’éventuelles situations d’urgence militaire.
Une étape décisive a été franchie avec le Plan SHIELD, le premier Plan national de défense belge depuis la fin de la Guerre froide. Le plan a été approuvé le 29 juin 2026 par l’autorité fédérale et les entités fédérées.
Sa portée est considérable. Le gouvernement affirme explicitement que la défense nationale n’est plus seulement une mission de la Défense. D’autres services publics et les entités fédérées doivent eux aussi organiser la continuité et la protection, notamment des ports, de la cybersécurité, du réseau routier, des voies navigables et des soins de santé. (…) Une part beaucoup plus importante de la reproduction sociale est ainsi intégrée dans la planification militaire.
Une infirmière reste une travailleuse civile, mais les soins de santé deviennent simultanément un élément de la résilience militaire nationale. Un docker ne devient pas soldat, mais son lieu de travail devient essentiel pour l’acheminement de marchandises militaires. Un cheminot travaille pour le transport civil de personnes et de marchandises, mais la même infrastructure est nécessaire pour déplacer des troupes et du matériel.
La contradiction est manifeste.
D’un côté, le gouvernement peut affirmer que les chemins de fer, les soins de santé, les infrastructures et les services publics doivent économiser et fonctionner plus efficacement. De l’autre, le même État découvre que ces secteurs sont indispensables à la préparation militaire.
C’est important pour la lutte ouvrière. Des secteurs qui, dans le fonctionnement quotidien du capitalisme, semblent souvent séparés les uns des autres sont matériellement reliés par la préparation à la guerre.
Par sa situation géographique, la Belgique occupe une position importante dans la logistique de l’Europe occidentale. Le port d’Anvers-Bruges compte parmi les plus grands ports d’Europe ; Zeebruges joue en outre un rôle important dans le trafic roulier et l’approvisionnement militaire. (…) Cela signifie que les ports belges ne sont pas seulement des nœuds commerciaux. Ils sont systématiquement préparés comme infrastructures logistiques militaires.
C’est ici que la dépendance de l’économie de guerre à l’égard du travail salarié devient particulièrement concrète.
Les navires ne se chargent et ne se déchargent pas eux-mêmes. Le matériel militaire ne se déplace pas tout seul. Il faut pour cela des dockers, des pilotes, des grutiers, des chauffeurs, des cheminots, des travailleurs de maintenance, des planificateurs et d’innombrables autres salariés.
C’est précisément pour cette raison que les conflits du travail dans les ports et la logistique ont potentiellement une portée beaucoup plus grande que ne le suggèrent leurs revendications économiques immédiates. Il en va de même pour les chemins de fer et les transports.
L’État militaire cherche à rendre cette chaîne logistique plus robuste. Mais, ce faisant, il révèle simultanément à quel point la puissance militaire dépend du travail collectif quotidien de personnes qui ne contrôlent pas elles-mêmes les objectifs auxquels leur travail est affecté.
(…) La Wallonie possède la plus forte concentration de l’industrie traditionnelle de la défense. Selon l’agence wallonne d’investissement, environ 67 % de l’industrie belge de la défense se trouve en Wallonie. La région compte plus de deux cents entreprises actives totalement ou partiellement dans le secteur de la défense. (…)
Une contradiction importante apparaît ici pour les travailleurs.
L’expansion militaire peut effectivement créer des emplois. Pour des régions marquées par une longue histoire de déclin industriel, cela peut sembler attrayant. Mais l’emploi et le salaire sont alors liés à une industrie dont l’expansion dépend d’un réarmement international permanent et, en dernière instance, de la possibilité de la guerre.
Cette contradiction ne peut donc pas être résolue par la simple revendication que les contrats de défense doivent créer « davantage d’emplois belges ». Cela ne fait que lier plus étroitement le travailleur, sur le plan économique, à la concurrence militaire entre les États.
La Flandre occupe une position différente. Elle possède moins d’industrie lourde traditionnelle de l’armement que la Wallonie, mais dispose de grands ports, d’entreprises logistiques, d’entreprises technologiques, d’une industrie électronique, d’infrastructures et d’institutions de recherche. La Flandre est donc essentielle pour la chaîne de production militaire au sens large.
Les infrastructures liées au F-35 en donnent un exemple. En février 2026, la Défense annonçait que de nouvelles infrastructures modulaires destinées aux opérations des F-35 à Florennes avaient été livrées par l’entreprise belge Automation, établie à Hal, en collaboration avec Arcadis.[17]
Ce type de projet illustre l’effacement progressif de la distinction entre entreprises « civiles » et « militaires ». Centres de données, électronique, cybersécurité, communications, construction, logistique et production avancée peuvent tous être intégrés dans des systèmes militaires. (…)
Une économie de guerre n’a pas seulement besoin de machines, mais aussi de personnes. (…) Il ne s’agit généralement pas d’une force de travail utilisable exclusivement par l’armée. Ce sont précisément des professions dont les entreprises civiles, les hôpitaux, les entreprises de transport et les services publics ont également besoin. La militarisation intensifie donc la concurrence pour la force de travail.
Lorsque la Défense recrute des techniciens, des spécialistes informatiques et du personnel infirmier, elle entre partiellement en concurrence avec des secteurs civils déjà confrontés à des pénuries de personnel. L’expansion militaire détourne ainsi vers la préparation à la guerre non seulement de l’argent, mais aussi du travail qualifié.
Un nouvel instrument particulièrement significatif est l’Année de service militaire. (…) Le programme est volontaire. Il ne s’agit donc pas du rétablissement du service militaire obligatoire classique. Politiquement, il constitue néanmoins un changement. L’ensemble des quelque 130 000 jeunes de dix-sept ans reçoivent des informations sur la participation au programme, qui vise explicitement à constituer une nouvelle génération de réservistes. Le lien entre jeunesse, marché du travail et forces armées est ainsi systématiquement renforcé. (…)
La plupart des luttes en Belgique restent pour l’instant des formes de lutte de classe reproductive.
Les travailleurs luttent contre la détérioration de leurs conditions de vie et de travail, mais généralement de manière séparée par secteur et dans le cadre des structures politiques et syndicales existantes.
Cela n’est pas insignifiant. Une grève pour les pensions ou les conditions de travail ne peut pas abolir le capitalisme, mais les travailleurs y font concrètement l’expérience du fait que leurs intérêts entrent en conflit avec ceux de l’État et du capital.
La question décisive est de savoir ce qui se produit au cours de ces conflits.
Une grève des chemins de fer reste-t-elle un conflit de cheminots ? Une action portuaire reste-t-elle un problème de dockers ? Une grève dans l’enseignement reste-t-elle une lutte d’enseignants ? Dans ce cas, chaque secteur peut être négocié séparément, isolé et finalement ramené au travail.
La situation change lorsque les travailleurs commencent eux-mêmes à relier leurs luttes.
Le développement de l’économie de guerre rend même cette connexion matériellement plus visible. Les chemins de fer, les ports, le transport routier, l’industrie, les soins de santé, l’énergie, l’informatique et les services publics sont traités par l’État lui-même comme les composantes d’une seule structure nationale de résilience. (…)
Un travailleur wallon chez un producteur d’armement, un docker flamand, un fonctionnaire bruxellois, un cheminot de Charleroi ou d’Anvers et une infirmière de Gand occupent des positions différentes dans la division sociale du travail. Pourtant, leurs salaires, leurs pensions, leur sécurité d’emploi et leurs conditions de travail sont influencés par le même développement général du capital et de l’État.
Et la militarisation relie leur travail d’une manière nouvelle.
Les munitions produites en Wallonie doivent être transportées. Les ports et les chemins de fer doivent fonctionner. Les systèmes informatiques et les communications doivent être disponibles. Les soins de santé doivent être préparés aux situations de crise. Les jeunes doivent pouvoir être mobilisés comme réservistes.
La préparation à la guerre constitue ainsi, en dernière analyse, une gigantesque organisation du travail social collectif sous le commandement des États nationaux.
La force capable de s’y opposer ne peut donc pas davantage rester flamande, wallonne ou belge.
(…) Le capital belge et son État ont besoin des travailleurs pour produire de manière compétitive, payer des impôts et travailler plus longtemps. Mais ils ont également besoin de ces mêmes travailleurs pour produire des armes, maintenir les ports en activité, permettre les transports militaires, entretenir les systèmes de communication, soigner les blessés et, finalement, servir comme militaires ou réservistes.
C’est là que réside aussi la puissance potentielle de la classe ouvrière. (…) Cette puissance réside dans le fait que, sans le travail collectif, l’économie capitaliste comme la machine militaire s’arrêtent. (…) Le développement vers une lutte de classe autonome commence lorsque les travailleurs relient eux-mêmes ces luttes séparées, créent leurs propres organes de lutte, ne laissent pas aux appareils permanents le pouvoir de décider de l’extension et de la fin des actions et établissent des contacts avec les travailleurs au-delà de l’entreprise, du secteur, de la région linguistique et des frontières nationales.
Car la même course aux armements qui militarise la Belgique militarise également l’Allemagne, la France, les Pays-Bas, la Pologne, la Russie, la Chine, les États-Unis et d’autres États. Face à cette internationalisation du capital, de l’armement et de la préparation à la guerre ne peut finalement se dresser que l’internationalisation de la lutte ouvrière.
Notes:
[1] . Un mot sur le site Left Wing Communist (https://leftdis.wordpress.com/) pour les lecteurs qui ne le connaîtrait pas. « Leftdis est un site web multi-langues sur l’actualité et l’histoire d’un point de vue internationaliste prolétarien. Il se concentre sur des textes rédigés par des individus et des organisations inspirés par la Gauche communiste historique, en particulier la Gauche communiste allemande et néerlandaise, ou le communisme des conseils, que Lénine avait qualifié en 1920 d’extrémiste et de ’maladie infantile du communisme’. » (About : https://leftdis.wordpress.com/about-2/)
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