30 octobre 2026
Par Khider Mesloub.
Il existe au cœur des sociétés capitalistes européennes un paradoxe rarement interrogé. Tandis que les anciennes solidarités familiales, populaires et villageoises se sont désagrégées sous l’effet de l’urbanisation, du salariat, de la mobilité géographique et de la généralisation des rapports marchands, certaines communautés gitanes ont conservé une remarquable densité de liens familiaux et collectifs. Dans un monde qui érige l’individu autonome en modèle universel, elles continuent, malgré de profondes transformations, à placer la famille élargie, la solidarité entre générations, l’entraide et l’appartenance au groupe au centre de l’existence sociale.
Il serait abusif d’en faire les uniques dépositaires de la solidarité communautaire. D’autres populations, notamment issues de sociétés rurales ou de migrations relativement récentes, ont également conservé des structures familiales étendues. Il faut aussi rappeler que les populations communément regroupées sous les appellations de Gitans, Manouches, Sintés ou Roms présentent des histoires et des modes de vie très différents.
Il ne s’agit donc ni d’inventer une mystérieuse « âme gitane », ni de transformer une population réelle en objet romantique. Il s’agit de partir d’une observation plus concrète : certaines communautés gitanes ont mieux résisté que la société dominante à la réduction de l’individu à une existence essentiellement privée, professionnelle et marchande.
Cette particularité mérite d’être interrogée, car elle nous renseigne peut-être moins sur les Gitans que sur ce que la société capitaliste moderne a perdu.
L’individu isolé n’a pas toujours constitué la cellule élémentaire de la société. Pendant l’essentiel de l’histoire humaine, l’existence s’est organisée au sein de communautés : familles élargies, clans, villages, corporations, communautés paysannes, quartiers populaires. L’individu appartenait à un ensemble de relations qui le précédait et lui survivait. Ces sociétés n’avaient évidemment rien d’idyllique. Elles étaient traversées par les hiérarchies, les rapports patriarcaux, les contraintes religieuses, l’autorité des anciens et les antagonismes sociaux. La communauté pouvait protéger mais également opprimer. Elle possédait néanmoins une caractéristique fondamentale : une grande partie de la reproduction quotidienne de la vie s’effectuait en dehors du marché, des rapports marchands. Garder un enfant, prendre soin d’un malade, accompagner un vieillard, nourrir momentanément un parent sans ressources, héberger un proche ou soutenir une famille frappée par un décès ne constituaient pas des « services » marchands. C’étaient des obligations sociales. La solidarité ne relevait pas d’un supplément moral ajouté à la société. Elle était incorporée dans son fonctionnement quotidien.
L’une des erreurs les plus fréquentes consiste à réduire le capitalisme à un système économique. Le capitalisme est également une formidable puissance de transformation des rapports humains. Pour que la force de travail puisse circuler, il faut arracher les individus aux anciennes dépendances territoriales et communautaires. Le paysan attaché à sa terre doit pouvoir devenir ouvrier. L’ouvrier doit pouvoir quitter une région pour une autre. Aujourd’hui, le salarié doit pouvoir changer d’entreprise, de ville, parfois de pays, selon les besoins de l’accumulation et de la concentration du capital. Marx avait saisi cette dimension révolutionnaire du capitalisme : la bourgeoisie ne se contente pas de produire des marchandises. Elle bouleverse continuellement les rapports sociaux hérités du passé. L’industrialisation a vidé des campagnes, créé d’immenses concentrations urbaines et séparé des millions d’individus de leurs anciennes communautés. Le XXe siècle a prolongé cette évolution avec l’exode rural, la mobilité professionnelle, la généralisation du salariat et l’éclatement géographique des familles. Le capital avait besoin d’une force de travail mobile. Il a contribué à produire l’individu mobile.
La transformation est spectaculaire. Pendant longtemps, plusieurs générations vivaient sous le même toit ou dans un périmètre relativement réduit. Grands-parents, enfants, petits-enfants, oncles, tantes et cousins formaient un environnement quotidien. La famille contemporaine s’est considérablement contractée. D’abord famille nucléaire composée des parents et des enfants, elle est devenue dans de nombreux cas encore plus réduite : couples sans enfants, familles monoparentales, personnes vivant seules, personnes âgées isolées. Cette évolution comporte une dimension émancipatrice qu’il serait absurde de nier. Elle a permis à des millions d’individus, notamment aux femmes et aux jeunes, de s’affranchir de certaines tutelles familiales. Mais l’émancipation à l’égard des anciennes dépendances s’est accompagnée d’une nouvelle dépendance : celle envers le marché. Ce que la communauté n’assure plus doit être obtenu autrement. Et, très souvent, acheté.
L’exemple de la société algérienne est, à cet égard, particulièrement révélateur. Longtemps réputée pour la force de ses solidarités familiales, villageoises et de voisinage, elle a connu en quelques décennies une profonde désagrégation de ses structures communautaires. Dans les villages comme dans les quartiers urbains, la famille élargie, l’entraide entre voisins, la prise en charge collective des enfants, l’assistance spontanée aux personnes âgées ou aux familles en difficulté constituaient autrefois des pratiques largement répandues. L’urbanisation accélérée, l’exode rural, la crise du logement, la mobilité sociale, l’extension des rapports marchands et la montée des aspirations individuelles ont affaibli ces solidarités. La famille s’est resserrée, les générations se sont davantage séparées, les relations de voisinage se sont distendues et l’intérêt individuel a souvent pris le pas sur les anciennes obligations collectives. La société algérienne, qui se représentait volontiers comme une société de fraternité et de solidarité, découvre ainsi elle aussi les effets de l’atomisation moderne : chacun se replie davantage sur son foyer, ses intérêts, sa réussite personnelle et sa survie économique. Ce basculement montre que l’esprit communautaire n’est jamais acquis définitivement. Il peut disparaître très vite lorsque les conditions sociales qui le faisaient vivre sont détruites.
Au regard de cette évolution générale, les communautés gitanes apparaissent presque comme une exception historique. Là où tant de sociétés, notamment algériennes, autrefois profondément communautaires ont vu leurs solidarités traditionnelles se déliter sous l’effet de l’urbanisation, du salariat, de la mobilité et de l’individualisation marchande, elles semblent avoir opposé une résistance beaucoup plus forte à cette dynamique de dissolution. Chez certaines communautés gitanes, en revanche, la famille élargie demeure une réalité quotidienne, les générations restent fortement liées, les grands événements de l’existence continuent d’engager le collectif et l’entraide conserve le caractère d’une obligation sociale plutôt que d’une vertu facultative. Elles ne sont évidemment pas demeurées intactes ni étrangères à la modernité, mais elles semblent avoir préservé, mieux que beaucoup d’autres, le noyau essentiel de l’organisation communautaire. Dans un monde où presque toutes les anciennes communautés se défont, les Gitans apparaissent ainsi moins comme les survivants d’un passé révolu que comme l’une des dernières résistances vivantes à l’atomisation sociale.
Pernik, Bulgaria – January 30, 2011: A group of musicians during the festival Surva 2011 which is held annually in Pernik, Bulgaria. Surva is held annually at the end of January and it involved people from all over the world with their traditional customs and traditions. These musicians perform Bulgarian folk songs
La logique est implacable. Lorsque la famille élargie disparaît, la garde des enfants devient un secteur économique. Lorsque les générations vivent séparément, la prise en charge de la vieillesse devient une industrie. Lorsque les repas collectifs se raréfient, la restauration commerciale et la livraison progressent. Lorsque l’entraide quotidienne recule, apparaissent des entreprises capables de vendre chaque petit service séparément. Lorsque la solitude devient massive, le marché lui-même propose des substituts à la sociabilité perdue : plateformes de rencontres, divertissements permanents, réseaux sociaux, applications et industries du loisir. Le capitalisme possède cette extraordinaire capacité à transformer en marchandise ce qui relevait auparavant de relations humaines gratuites. Il ne faut pas imaginer un capitaliste collectif conspirant pour détruire les familles afin de commercialiser ensuite leurs anciennes fonctions. Le processus est beaucoup plus impersonnel. Mais le résultat demeure saisissant : plus les relations communautaires reculent, plus s’étend le domaine de la marchandise. Chaque besoin humain détaché d’une relation de réciprocité peut devenir un marché.
C’est précisément dans ce contexte que les communautés gitanes prennent une signification particulière. Elles vivent dans le capitalisme, utilisent ses marchandises, participent à son économie et subissent évidemment ses transformations. Elles ne constituent aucunement une société extérieure au monde moderne. Pourtant, certaines d’entre elles ont conservé des structures familiales et communautaires particulièrement solides. La famille ne s’arrête pas aux parents et aux enfants. Elle englobe un réseau beaucoup plus vaste de grands-parents, frères, sœurs, oncles, tantes, cousins et alliés. L’individu y demeure fortement inscrit dans une généalogie et dans un collectif.
Cette appartenance peut produire des contraintes. Mais elle crée également des obligations réciproques. Lorsqu’un membre rencontre une difficulté, celle-ci ne reste pas son problème privé mais concerne toute la communauté. La famille intervient. Le groupe se mobilise. La détresse individuelle devient une affaire collective.
Cette persistance des solidarités communautaires ne relève cependant pas seulement de la fidélité à des traditions anciennes. Elle s’explique aussi par l’histoire particulière des populations gitanes en Europe. Longtemps maintenues à la périphérie des sociétés dominantes, soumises à la méfiance, aux discriminations, aux politiques de contrôle, d’expulsion ou d’assimilation, parfois aux persécutions les plus violentes, elles ont dû compter prioritairement sur leurs propres réseaux familiaux pour assurer leur protection matérielle et sociale. Lorsque les institutions extérieures apparaissent incertaines, hostiles ou simplement lointaines, la parenté devient naturellement le premier recours.
La communauté gitane s’est ainsi renforcée dans l’adversité. L’entraide familiale n’était pas seulement une tradition culturelle : elle constituait aussi une nécessité pratique. Trouver un hébergement, obtenir une aide financière, travailler, prendre soin des enfants, assister un malade ou faire face à une difficulté exigeait souvent de pouvoir compter sur les siens. La famille élargie fonctionnait alors comme un véritable système de protection sociale informel, bien avant que les institutions modernes n’assurent certaines de ces fonctions.
Il existe donc un paradoxe historique : ce que les sociétés européennes ont souvent reproché aux Gitans – leur tendance à se replier sur leur groupe, leur attachement familial, leur méfiance à l’égard des institutions extérieures – fut aussi, en partie, produit par les conditions qui leur étaient imposées. La mise à l’écart renforçait la solidarité interne ; la solidarité interne permettait de résister à la mise à l’écart. Un cercle historique s’est ainsi constitué dans lequel l’appartenance communautaire est devenue simultanément un refuge, un moyen de protection et un principe d’identité. C’est pourquoi la solidarité gitane ne doit pas être comprise comme le simple vestige folklorique d’un passé immobile. Elle est également le résultat d’une longue expérience collective au cours de laquelle la communauté a souvent constitué la principale assurance contre les incertitudes du monde extérieur. Ce qui apparaît aujourd’hui comme une survivance culturelle fut longtemps une condition concrète de résistance et parfois de survie.
Photograph of three gipsy (Romani) horsedriven carts (with roof) on a countryside road near Curtea de Arges in Central Romania, Eastern Europe. This image was taken in Romania in autumn 2011 during a journey by bicycle across Europe, Middle-East and Asia.
La différence apparaît particulièrement dans les moments où la société marchande révèle sa froideur : maladie, vieillesse, pauvreté, décès. Dans la société contemporaine, l’assistance est largement institutionnalisée. Les sociétés capitalistes ont progressivement institué, notamment sous la pression des luttes sociales, des systèmes de protection sociale indispensables et historiquement progressistes. Sécurité sociale, les retraites et les services publics représentent précisément des conquêtes collectives contre l’abandon de chacun à son sort. Mais parallèlement à cette solidarité institutionnelle s’est produite une érosion des solidarités interpersonnelles. On peut être juridiquement protégé et humainement seul.
Chez les Gitans, cette logique communautaire se manifeste également dans les moments heureux, notamment lors des mariages. Dans certaines communautés gitanes, l’invitation ne prend pas la forme individualisée et formelle du faire-part adressé à une liste soigneusement sélectionnée de convives. L’événement concerne d’emblée un cercle beaucoup plus large de parents et de membres de la communauté, dont la présence va de soi. Le mariage n’est pas seulement l’union privée de deux individus ni même de deux familles nucléaires : il devient un événement collectif auquel la communauté tout entière est conviée à prendre part. Cette pratique révèle une conception du lien social très différente de celle qui domine dans les sociétés contemporaines. Là où le mariage moderne est souvent organisé selon une logique de sélection – dresser une liste, compter les places, distinguer les invités des non-invités –, la logique communautaire tend au contraire à considérer l’appartenance elle-même comme une invitation. On ne convie pas chacun séparément parce que chacun sait déjà qu’il appartient au cercle concerné. La communauté précède ainsi l’invitation individuelle. Le mariage offre alors une illustration particulièrement concrète de ce que signifie appartenir à un collectif : les grands événements de l’existence ne sont pas seulement ceux des individus qui les vivent directement ; ils deviennent ceux de tous. La joie, comme plus tard le deuil, se partage collectivement.
Cette même conception communautaire se manifeste avec une force particulière lorsque la joie cède la place à l’épreuve. La présence lors d’un décès en constitue sans doute l’une des expressions les plus frappantes. Le deuil ne concerne pas uniquement quelques proches. La famille élargie peut se réunir, accompagner longuement les endeuillés et transformer une douleur individuelle en épreuve collective. Cette présence ne possède aucune valeur marchande. Elle ne produit rien. Elle n’augmente aucun PIB. Elle n’améliore aucune productivité. Elle signifie simplement : « Tu n’es pas seul. » Dans une civilisation capitaliste qui tend à attribuer une valeur économique à presque toutes les activités humaines, cette gratuité possède quelque chose de profondément subversif.
La condition des personnes âgées permet de saisir encore plus nettement cette opposition. Le capitalisme entretient avec la vieillesse une relation particulière. Tant que l’individu produit, il possède une fonction immédiatement identifiable. Lorsqu’il cesse de travailler, sa valeur économique directe diminue. Il devient retraité, puis éventuellement dépendant, c’est-à-dire, dans le langage technocratique contemporain, une personne dont la prise en charge représente un « coût ». Cette conception comptable de l’existence est profondément étrangère aux anciennes sociétés communautaires, notamment gitanes. Le vieillard pouvait ne plus produire et conserver pourtant une fonction sociale essentielle : mémoire de la famille, transmission de l’expérience, présence auprès des enfants, autorité morale ou simplement membre du groupe auquel on devait assistance. Dans certaines familles gitanes, cette place accordée aux anciens demeure particulièrement visible. Le vieillard n’a pas besoin de justifier économiquement son existence. Il est des leurs. Cela suffit.
À l’autre extrémité de la vie se trouve l’enfant. La société moderne a professionnalisé et institutionnalisé son environnement : maternité, crèche, école, garderie, centre de loisirs, activités sportives. Ces institutions ont apporté d’immenses progrès éducatifs et sanitaires. Mais elles témoignent également d’une spécialisation croissante des relations sociales. Dans une communauté familiale dense, l’enfant grandit au milieu d’une multitude d’adultes et d’enfants apparentés. Il n’est pas exclusivement socialisé par ses parents et des professionnels. Il évolue parmi les générations. La transmission se produit continuellement, souvent sans être explicitement organisée. On apprend en regardant. On apprend en écoutant. On apprend en participant. La communauté constitue elle-même une institution éducative.
C’est peut-être ici que réside la véritable singularité gitane. Non dans un supposé refus de la modernité. Non dans un folklore figé. Mais dans une résistance relative à l’individualisation intégrale.
La société bourgeoise proclame que chacun doit « construire sa vie », « réaliser son potentiel », « devenir soi-même ». L’individu est invité à se concevoir comme une petite entreprise : investir dans sa formation, valoriser ses compétences, gérer son image, développer son réseau, optimiser sa carrière. Même le vocabulaire utilisé pour parler de soi devient économique. On possède un « capital humain ». On entretient son « employabilité ». On développe sa « marque personnelle ».
Face à cette anthropologie de l’individu-entreprise, l’organisation communautaire rappelle une conception radicalement différente de l’être humain : je ne suis pas seulement ce que j’ai accompli ; je suis également constitué par ceux auxquels j’appartiens.
La marchandise possède une propriété fondamentale : elle rend interchangeables des individus qui ne se connaissent pas. Pour acheter du pain, nul besoin de connaître le boulanger. Pour prendre un taxi, nul besoin d’entretenir une relation avec le chauffeur. L’argent permet d’obtenir le service sans relation personnelle durable. Cette abstraction constitue l’une des forces extraordinaires du marché. Elle permet à des millions d’inconnus de coopérer. Mais lorsque cette logique envahit l’ensemble de la vie sociale, quelque chose disparaît : l’obligation personnelle.
Dans une relation communautaire, on ne peut pas toujours répondre : « Ce n’est pas mon problème. » Le cousin malade est votre problème. La grand-mère dépendante est votre problème. Le frère en difficulté est votre problème. L’enfant de la famille est, dans une certaine mesure, l’affaire de tous. Cette obligation peut devenir pesante. Mais elle constitue précisément le contraire de l’indifférence sociale.
Toutefois, transformer les Gitans en incarnation d’une fraternité originelle serait une erreur aussi profonde que de les réduire aux préjugés dont ils sont historiquement victimes. La communauté possède son prix. Plus l’appartenance est forte, plus la pression du groupe peut l’être également. Le contrôle familial, le poids des traditions, l’autorité des anciens, la répartition traditionnelle des rôles entre hommes et femmes ou les attentes concernant le mariage peuvent entrer en conflit avec l’autonomie individuelle. La solidarité peut devenir obligation. L’appartenance peut devenir surveillance. La protection peut devenir contrainte. C’est la contradiction fondamentale de toutes les communautés traditionnelles.
Le capitalisme libère partiellement l’individu des anciennes dépendances personnelles, mais il le soumet à des dépendances impersonnelles : argent, emploi, marché, logement, crédit. La communauté protège l’individu contre certaines formes d’abandon, mais peut limiter son autonomie.
Il serait également illusoire de penser que les communautés gitanes échapperont indéfiniment aux transformations qui ont bouleversé le reste de la société, notamment algérienne. La scolarisation, le salariat, la sédentarisation, les réseaux sociaux, la consommation de masse et les nouvelles aspirations des jeunes générations transforment déjà les relations familiales. Les jeunes Gitans vivent eux aussi dans le même univers numérique que les autres jeunes. Ils rencontrent d’autres modèles familiaux, d’autres conceptions du couple, d’autres aspirations professionnelles et d’autres représentations de la réussite individuelle. La contradiction entre appartenance et autonomie traverse donc ces communautés. La question n’est plus de savoir si elles changeront. Elles changent déjà. La véritable question est de savoir ce qu’elles conserveront de leur organisation communautaire au cours de cette transformation.
Pendant ce temps, la société capitaliste dominante découvre avec inquiétude les conséquences de sa propre individualisation. Isolement des personnes âgées. Solitude des jeunes. Fragilité psychologique. Disparition des lieux de sociabilité. Éclatement des familles. Relations humaines de plus en plus médiatisées par les écrans. Les pouvoirs publics lancent alors des programmes destinés à « recréer du lien social ». L’expression est révélatrice. Il faut désormais administrativement recréer ce que les transformations économiques et sociales ont détruit. Des associations doivent organiser la visite des personnes âgées isolées. Des dispositifs publics doivent combattre la solitude. Des applications prétendent mettre en relation des voisins qui habitent parfois depuis dix ans dans le même immeuble. La société capitaliste désagrège la communauté puis tente institutionnellement d’en reproduire certains effets. Et parfois commercialement. Sous le capitalisme décadent, même la solitude devient un marché.
C’est pourquoi le regard porté sur les Gitans devrait peut-être être inversé. Pendant des siècles, les sociétés européennes ont considéré leur mode de vie comme archaïque. La modernité était supposée se trouver exclusivement du côté de la société dominante : travail salarié, famille nucléaire, propriété individuelle, sédentarité, institutions et intégration au marché. Les Gitans étaient sommés de rejoindre cette normalité. Mais si certaines caractéristiques considérées comme archaïques constituaient également des formes de richesse sociale ? La famille élargie. La solidarité intergénérationnelle. La présence collective dans l’épreuve. La transmission orale. L’entraide. La certitude de pouvoir compter sur un réseau humain concret. La société moderne a longtemps interprété leur persistance comme un retard. Peut-être faudrait-il aussi l’interpréter comme une résistance.
Il ne s’agit évidemment pas de devenir gitans ni de restaurer artificiellement des structures sociales appartenant à d’autres histoires. Une société ne revient jamais en arrière. Il serait également absurde de sacrifier les libertés individuelles conquises au cours des deux derniers siècles au nom d’une nostalgie communautaire. La véritable question est beaucoup plus ambitieuse. Comment retrouver la communauté humaine sans perdre l’individu ? Comment reconstruire des solidarités durables sans restaurer le patriarcat, le contrôle familial ou l’enfermement identitaire ? Comment faire en sorte que l’émancipation signifie autonomie et non solitude ? Comment préserver la liberté de quitter un groupe tout en permettant à chacun d’appartenir réellement à quelque chose ? Cette question dépasse largement les Gitans. Elle concerne l’avenir même des sociétés modernes.https://les7duquebec.net/archives/307236
Marx n’imaginait pas l’émancipation humaine comme l’avènement définitif de l’individu isolé. Au contraire, son horizon était celui d’une société dans laquelle le développement libre de chacun deviendrait la condition du développement libre de tous. Cette formule contient précisément le dépassement de l’opposition entre individualisme et communauté. Il ne s’agit ni de revenir aux communautés traditionnelles ni de poursuivre jusqu’à son terme l’atomisation marchande. Il s’agit d’inventer une communauté d’individus libres. Sous cet angle, la persistance des solidarités gitanes possède une portée qui dépasse largement leur propre histoire. Elle rappelle qu’une autre conception des rapports humains demeure possible. Une société dans laquelle tout n’est pas contractualisé. Dans laquelle tout service rendu n’appelle pas une facture. Dans laquelle l’enfant appartient aussi à une histoire collective. Dans laquelle le vieillard demeure parmi les siens même lorsqu’il ne produit plus rien. Dans laquelle la maladie d’un proche interrompt le cours ordinaire des activités. Dans laquelle un décès rassemble encore une communauté entière. Dans laquelle la fraternité possède davantage de réalité que le mot inscrit au fronton des édifices publics.
Les Gitans ne sont évidemment ni les vestiges intacts d’une société précapitaliste ni les habitants d’un monde préservé des contradictions de la modernité. Ils travaillent à leur rythme, consomment, utilisent les technologies contemporaines et connaissent eux-mêmes l’individualisation. Mais certaines de leurs communautés ont conservé quelque chose que le capitalisme décadent a considérablement érodé ailleurs : la conviction pratique qu’un être humain n’existe jamais uniquement pour lui-même.
Dans une civilisation capitaliste qui transforme chaque individu en producteur, consommateur et gestionnaire solitaire de sa propre existence, cette fidélité au groupe peut apparaître archaïque. Elle pourrait pourtant contenir une leçon profondément moderne. Car l’émancipation humaine ne consistera peut-être pas à libérer définitivement l’individu de tous les liens qui l’attachent aux autres, mais à construire des liens dont il n’aura plus besoin de se libérer.
Et si les Gitans avaient conservé, au milieu de notre modernité marchande, quelque chose que nous avions imprudemment abandonné : non pas le passé, mais le sens de la communauté humaine ?
Khider MESLOUB
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