11 octobre 2026 à 08h30 Mis à jour le 12 octobre 2026 à 10h17
Alors que le climat s’emballe, « le mouvement lycéen surgit, comme si la terre avait raconté ses brûlures à la jeunesse, et que les rivières, les montagnes et les orages manifestaient avec elle dans les rues », écrit Mathieu Yon, maraîcher, dans cette chronique.
Le néopaysan Mathieu Yon, installé dans la Drôme en tant que maraîcher biologique en circuit court, est chroniqueur pour Reporterre.
Cet été, dans mon champ, j’étais sidéré par les canicules à répétition. Mais ce chaos climatique était peut-être un tournant. Comme si la terre, en déviant de sa trajectoire climatique, sortait également d’une condition naturelle et muette dans laquelle nous l’avions enfermée. S’agissait-il des prémices du « nouveau régime climatique », décrit par le philosophe Bruno Latour ?
L’été fut silencieux, mais avec l’automne, la saison des feux débutait. Et le mouvement lycéen surgit, comme si la terre avait raconté ses brûlures à la jeunesse, et que les rivières, les montagnes et les orages manifestaient avec elle dans les rues ! Peut-être qu’il existe un pacte entre la jeunesse et la terre, et que nous sommes en train de le lire, sans parvenir encore à en comprendre le sens et la signification.
Mon fils est en classe de seconde, dans un lycée général et technologique. Il m’a raconté les manifs dans les rues de Montélimar : les slogans, les feux de poubelles, et les tirs de grenades assourdissantes, rebondissant sur les jambes de ses camarades. En l’écoutant, je voyais quelque chose s’embraser en lui, comme s’il prenait conscience d’une condition lycéenne dont personne ne lui avait jamais parlé. Comme s’il découvrait une puissance d’être et d’agir qui le rendait profondément vivant. Et soudain, tout le reste m’a semblé terriblement vieux.
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« Cette jeunesse voit l’incendie de l’avenir, et manifeste pour nous alerter »
Depuis lundi 5 octobre, son lycée est fermé. Il m’a dit, avec une certaine ironie : « On demandait de meilleures conditions de travail, et on nous empêche d’aller en cours ! » Alors il fait l’école buissonnière, en attendant la reprise et les prochains appels à mobilisation. Il m’aide à récolter les épinards, les potimarrons, les pommes de terre. Puis nous allumons des feux, avec les plants desséchés de tomates. Tous ces feux — qu’ils viennent des champs ou des rues — transportent un langage, une grammaire, une conjugaison.
Le vieux monde veut nous faire croire au nihilisme de la jeunesse, à l’absurdité de son mouvement. Pourtant, je crois que cette jeunesse voit l’incendie de l’avenir, et qu’elle manifeste pour nous alerter. Les lance-grenades ne parviendront pas à faire taire les lanceurs d’alerte.
La jeunesse convoque les générations futures pour grossir ses rangs. Et le présent se met à trembler. Et les feuilles jaunissantes du tilleul sont plus vivantes que le pouvoir politique en place.
Alors je ne parlerai pas de lutte des classes, ni de cette fatigue de la condition agricole. Je ne dirai rien sur l’usure des saisons, ou le dos qui se voûte pour passer sous l’arche du temps. Cette fois, je tendrai simplement l’oreille, pour entendre une feuille de tilleul tomber sur le trottoir, ou le bruissement de l’avenir qui appelle au loin.
« Les nostalgiques de l’ordre moral tentent d’arracher la main de l’avenir »
Aux effrayés de l’effondrement, aux obsessionnels de l’ordre : je leur dirai simplement d’attendre, avant de hurler au retour de la vieille grandeur, du passé mité et de l’origine moribonde ! Personne n’a jamais tordu le bras du temps pour l’obliger à revenir en arrière. Pourtant, dans un geste insensé, les nostalgiques de l’ordre moral tentent d’arracher la main de l’avenir, pour qu’elle ne puisse plus écrire un autre langage. C’est peine perdue. Ce langage s’écrit déjà dans les rues. La nouvelle terre donne de la voix. Elle a trouvé des cordes vocales pour haler l’imprévisible jusqu’à nous.
La main du présent se met à trembler, laissant entrevoir une possibilité. La terre a changé sa trajectoire, et la jeunesse lui emboîte le pas, faisant naître une nouvelle grammaire des luttes. La nôtre était moribonde, sur le déclin. Il fallait bien claquer la porte des mots, et tout recommencer.
Autrefois,
moi l’effrayé, l’ignorant, vivant à peine,
me couvrant d’images les yeux,
j’ai prétendu guider mourants et morts.
Moi, poète abrité,
épargné, souffrant à peine,
aller tracer des routes jusque-là !
À présent, lampe soufflée,
main plus errante, qui tremble,
je recommence lentement dans l’air.
Leçons, Philippe Jaccottet.
https://reporterre.net/Lyceens-Les-lance-grenades-ne-feront-pas-taire-les-lanceurs-d-alerte
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