R. (en vert) est enseignant à l’Institut national des langues et civilisations orientales ; B. (au milieu), souffre de fragilités psychologiques ; S. (en jaune) est cogérant d’un restaurant. Ils sont accusés d’avoir donné un coup de pied à une moto des forces de l’ordre. Tous les trois sont placés en détention provisoire dans l’attente de leur procès. © Ana Pich
Lors des comparutions immédiates après le 17 octobre à Paris, les peines de prison et les placements en détention provisoire pleuvent, qu’importent le dossier, la faible gravité des faits présumés et l’absence de casier judiciaire.
La voix de Mathilde tremble en s’approchant du micro, dans le box des accusés. De petite taille, elle semble noyée dans son large sweat noir, le visage sous son carré de cheveux bruns. « Il y avait écrit quoi, sur votre pancarte ? » s’enquiert la juge du tribunal judiciaire de Paris, où cette jeune femme de 19 ans, vendeuse en maroquinerie, est jugée après avoir été interpellée le 17 octobre.
Ce jour-là, alors qu’elle s’approche de la place de la Bastille avec son ami François, qui se tient à ses côtés dans le box des accusés, leurs sacs sont contrôlés. Dans celui de François sont retrouvés un poing américain et un opinel. Dans le sien, un masque pour se protéger du gaz et cette fameuse pancarte. « C’était écrit : “Précaire à 14 ans...” », commence, d’une voix fluette, la jeune femme qui, à cet âge-là, a dû partir loin de ses parents, pour un apprentissage dans une boulangerie. « C’est très tôt pour se retrouver à vivre seule. Mais on sait à quel point c’est difficile de trouver un apprentissage ou une alternance aujourd’hui », retrace-t-elle.
Mathilde prépare aujourd’hui un BTS communication, en plus de son travail de vendeuse. Elle rêve de s’installer un jour avec son copain, dans le Sud. Avec une mère dans l’agriculture et un père absent, la vie ne lui a pas été servie sur un plateau d’argent. Sa pancarte raconte aussi la précarité des apprentis. Et la peur de n’avoir pas de retraite. S’élever contre une vie de précarité : telle est la raison pour laquelle elle et son ami François disent être venus d’Auxerre (Yonne) pour manifester à Paris.
Prison ferme requise pour un délit qui « finalement n’a pas eu lieu »
Après 48 heures de garde à vue, les voilà qui comparaissent tous deux pour « participation à un groupement en vue de la préparation de violences volontaires [...] ou dégradations de biens ». Un motif qui oblige la justice à se pencher sur l’intentionnalité – puisque, pour rappel, ces deux jeunes n’ont commis aucune violence dans les faits.
Selon le procureur, c’est la messagerie Instagram, sur lesquels ces amis échangeaient, qui les incrimine. François y écrit : « Ça va prendre la Bastille salement », « Ça va être la guérilla partout ». Et, surtout : « Notre objectif ça va être de tabasser des CRS. » À ce dernier message, Mathilde répond avec réticence « Moi je ne veux pas. Enfin je veux bien mais je veux pas me faire taper. » « Vous aviez peur de vous casser un ongle ? » raille la juge, devant une salle d’audience pleine à craquer.
« Je me réjouis que l’arrestation ait eu lieu avant que des tabassages de CRS aient eu lieu. Bon, finalement ça n’a pas eu lieu. Mais tout était aligné pour qu’ils aient lieu », résume tant bien que mal le procureur, qui demande sept mois de prison ferme pour ces deux Auxerrois montés à Paris avec, selon lui, « la panoplie du casseur ».
François, qui espérait passer un diplôme de guide de haute montagne dans les prochains mois pour s’installer à Chamonix, en Haute-Savoie, dit regretter ses messages : « Je voulais jouer le dur. Ça ne représente pas mes valeurs », assure le jeune homme de 20 ans. Mathilde, elle, regrette aussi sa réponse sur Instagram. Face à la juge, qui l’interroge sur le numéro de téléphone de sa mère et d’un avocat qu’elle gardait sur elle, elle se défend : « C’est parce que j’avais vu des policiers clairement en train de commettre des violences. » Son avocate la décrit comme « extrêmement choquée par sa garde à vue ».
Mathilde écope de cinq mois de prison avec sursis et d’une interdiction de paraître à Paris pendant un an. À l’énoncé du jugement, elle s’assoit et pleure, mi-soulagée, mi-inquiète pour son ami, qui reste debout dans le box en l’attente du sien. François écope de deux mois de prison ferme, et six de sursis. Il dormira en prison ce soir.
Comme eux, ce 17 octobre, jour de manifestation nationale, avec 800 000 personnes dans les rues, selon les organisations de jeunesse, plus de 2000 personnes ont été interpellées, sur tout le territoire, dont 855 à Paris donnant lieu à 557 gardes à vue dans les commissariats de la capitale. Les comparutions immédiates font suite à ces gardes à vue parfois traumatisantes pour ces jeunes majeurs au casier, la plupart du temps, vierge, comme Mathilde et François. « Je sors du commissariat du 7e arrondissement où j’ai assisté plusieurs jeunes qui ont été placés en garde à vue, raconte ainsi l’avocate Laura Menge sur Instagram, le 19 octobre. Quand on entre dans ce commissariat, dans le hall d’entrée, des jeunes sont par terre, allongés au sol, menottés aux bancs. »
Mathilde, 19 ans, en BTS communication, comparaît avec son ami, François, 20 ans, qui aspire à devenir guide de haute-montagne, pour « participation à un groupement en vue de la préparation de violences volontaires » – aucune violence n’a donc été commise. Résultat : 5 mois de prison avec sursis (avec interdiction de paraître à Paris pendant un an) pour Mathilde, 2 mois de prison ferme, et 6 avec sursis pour François, emmené en prison. © Ana Pich
/image%2F1580173%2F20261021%2Fob_6b03a9_capture-d-ecran-2026-10-21-121858.png)
/image%2F1580173%2F20261021%2Fob_0fbb1a_capture-d-ecran-2026-10-21-122009.png)