Les Voyageurs vivent à proximité de l'usine de produits chimiques Lubrizol et des entrepôts de Normandie Logistique à Rouen, qui ont pris feu le 26 septembre 2019. - Sameer Al-Doumy / AFP
2 octobre 2026
Aires d’accueil polluées, espérance de vie réduite et arguments écolos détournés : l’auteur et juriste William Acker pointe le racisme environnemental que subissent les « gens du voyage ».
Juriste et auteur, William Acker est issu des communautés dites des « gens du voyage ». Après un premier livre en 2021, qui montrait que les aires d’accueil sont majoritairement implantées près de sites pollués, il publie Racisme environnemental. Penser la convergence depuis la lutte contre l’antitsiganisme (Éditions du commun).
Reporterre — Vous écrivez connaître le racisme antitsigane « depuis [vos] entrailles », « depuis ce bidonville dans lequel [votre] famille a échoué après la sortie des camps, depuis les enfants qui humiliaient [votre] mère à l’école ». Concrètement, que vivent aujourd’hui les gens du voyage en France ?
William Acker — Il y a d’abord un problème de place. On compte à peu près 300 000 Voyageurs — on ignore le chiffre exact — et seulement 26 000 places d’accueil. L’équation est insoluble. Dès lors, l’installation illicite est inévitable. Des familles sont expulsées toutes les deux semaines de leur lieu de vie, sans aucune perspective.
Celles qui ont une place sur une aire vivent dans un lieu conçu pour le stationnement temporaire : l’aire d’accueil, qui est un parking. Et, comme c’est le seul endroit légal, c’est devenu un lieu de vie permanent. Si l’on part, on perd sa place et on tombe dans l’errance et le harcèlement administratif. À Petit-Quevilly, près de Rouen (Seine-Maritime), des familles vivaient sur l’aire depuis une vingtaine d’années au moment où s’est déclaré l’incendie de l’usine Lubrizol.
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Impossible aussi d’acheter un terrain et de s’y installer : les documents d’urbanisme interdisent la caravane d’habitation dans la quasi-totalité des communes, même sur un terrain privé. Cela ne se fait que si le maire tolère. Les personnes en situation d’errance subie deviennent des fantômes sociaux, visibles seulement par leur délinquance, celle qu’implique l’installation illicite.
Pourquoi parlez-vous de racisme et, plus précisément, de racisme environnemental ?
De toutes les formes de racisme, l’antitsiganisme est l’une de celles qui s’expriment avec le plus de virulence et le moins de retenue. Chaque année, des agriculteurs répandent du lisier sur des familles installées, pratique encouragée par des élus… Et la haine finit parfois par tuer.
L’antitsiganisme est un mot récent, inventé dans les années 1970, consacré dans les années 1990, mais il désigne un racisme ancien. D’abord, une discrimination en partie religieuse au haut Moyen Âge, puis un racisme adossé, dès le XVIIIᵉ siècle, à l’anthropologie raciale. Son apogée, c’est le génocide des Roms et des Sintés pendant la Seconde Guerre mondiale.
Nadia, qui réside sur l’aire d’accueil d’Hellemmes-Ronchin (Nord), et son chien, qui souffre d’une maladie respiratoire, ont lutté contre les vagues de chaleur estivale. © Stéphane Dubromel / Reporterre
Le concept de racisme environnemental a été forgé aux États-Unis dans les années 1980 par des auteurs et autrices noirs issus du mouvement des droits civiques et du champ académique, comme Benjamin Chavis, Hazel Johnson, Dollie Burwell et Robert Bullard. Ils ont montré que les quartiers noirs étaient les plus exposés aux pollutions et aux risques industriels.
En France, le racisme environnemental est notamment vécu par les gens du voyage, pour qui il existe un droit d’exception avec la loi Besson [qui impose aux communes françaises de plus de 5 000 habitants d’aménager des aires d’accueil pour les gens du voyage] et des lieux dédiés choisis par les préfectures. Ces endroits sont majoritairement pollués ou proches de risques industriels. Ces choix d’aménagement sont la traduction concrète d’un racisme environnemental systémique.
« Ces choix d’aménagement sont la traduction concrète d’un racisme environnemental systémique »
Le résultat, et vous l’avez montré dans votre précédent livre, c’est que plus de la moitié des aires d’accueil se trouvent près d’une source de pollution. Comment est-ce possible, légalement et politiquement ?
Légalement, parce qu’une aire n’est pas un établissement recevant du public. Dans le droit, c’est un simple parking. On ne peut pas mettre une crèche au pied d’un transformateur, ni des logements à côté d’une installation classée. Une aire d’accueil, si.
Sue Ellen et les membres de sa famille ont affronté 40 °C le 19 juillet. © Cha Gonzalez / Reporterre
Politiquement, la loi Besson de 2000 est venue répondre à un besoin de création rapide de ces espaces, sans règle sur leur emplacement, seulement des recommandations. Les collectivités ont cherché des terrains entre guillemets faciles. Chaque projet étant contesté, on les a éloignés au maximum. Mais éloigner coûte cher : il faut raccorder l’eau et l’électricité. On les a donc rapprochés d’équipements déjà tenus à l’écart, usines, stations d’épuration, décharges, où le foncier est aussi moins cher.
Derrière ce pragmatisme, il y a une volonté d’exclure, parfois assumée dans les discours locaux, parfois impensée. Le droit protège peu les Voyageurs et permet ces discriminations indirectes. L’État a un peu réagi après mon premier livre : une circulaire a été envoyée aux préfets en 2022, un critère environnemental a été ajouté dans l’attribution de subventions. Mais c’est très faible au regard des besoins.
Quelles sont les conséquences pour la santé des Voyageurs ?
Les Voyageurs disent depuis longtemps que ces implantations les rendent malades. La recherche a d’abord posé l’hypothèse d’un lien avec leur espérance de vie, inférieure jusqu’à quinze ans à la moyenne nationale. Elle a été confirmée : l’étude de Santé publique France, réalisée en Nouvelle-Aquitaine en 2024, relie clairement la dégradation de la santé aux conditions environnementales, dont la localisation des aires. Hypertension, stress, obésité, troubles de santé mentale : ces problèmes sont bien plus fréquents chez les gens du voyage.
Vous décrivez une « indifférence organisée » de la société aux nuisances subies par les gens du voyage, plutôt qu’un choix délibérément raciste. À qui profite leur relégation ?
À personne, en réalité. Personne n’a intérêt à accueillir des gens du voyage : si elles pouvaient s’en passer, les collectivités le feraient. Mais la loi Besson leur offre une contrepartie. Son article 9 permet à une commune qui a créé une aire d’interdire l’accueil sur le reste de son territoire. Ce qui motive aujourd’hui certaines communes, c’est de pouvoir expulser plus facilement.
’entrée de l’aire d’accueil d’Hellemmes-Ronchin est juste à côté de celle d’une cimenterie. Des poids lourds passent toute la journée, générant bruit et poussière. © Stéphane Dubromel / Reporterre
D’autres préfèrent regrouper les familles en un seul endroit, éloigné et discret. D’autres ont une approche plus sociale. Mais le système légal et administratif fait que la relégation existe presque partout, même chez celles qui ont de bonnes intentions. C’est presque plus fort que la volonté politique : la marginalisation est systémique.
Quand des Voyageurs demandent un terrain, on leur oppose souvent l’argument écologique. Comment l’écologie peut-elle servir l’exclusion ?
Il y a plusieurs cas de figure. On prête aux Voyageurs un rôle d’envahisseurs qui pillent les ressources : des chasseurs les accusent de braconnage, des agriculteurs de polluer les terres. Des projets d’accueil ou d’habitat sont aussi annulés parce que la zone doit être protégée.
L’aire d’accueil se trouve au pied d’une usine de béton et d’une concasserie. © Cha Gonzalez / Reporterre
Plusieurs textes en discussion au Parlement veulent en outre faire du « préjudice écologique », un motif d’évacuation forcée des campements. Le droit de l’environnement peut ainsi être mobilisé pour renforcer l’exclusion.
« Le droit de l’environnement peut ainsi être mobilisé pour renforcer l’exclusion »
C’est pourquoi il est si important que les mouvements écologistes aient une approche antiraciste. Sinon, tôt ou tard, l’environnementalisme servira des politiques d’extrême droite : c’est ce qu’on appelle l’écofascisme.
D’autres populations subissent du racisme environnemental en lien avec la France. Qu’ont ces situations en commun ?
Beaucoup. Les essais nucléaires en Algérie puis en Polynésie ont été faits loin, mais aussi sur des populations éloignées, on pourrait dire, de la centralité blanche [1]. À Papeete, en 2021, Emmanuel Macron a reconnu qu’on n’aurait pas fait ces essais « dans la Creuse ou en Bretagne ».
Dotée d’un sol en bitume et d’aucune zone d’ombre, l’aire d’accueil d’Hellemmes-Ronchin devient invivable l’été. © Stéphane Dubromel / Reporterre
Prenez le chlordécone en Martinique. Les travaux de Malcom Ferdinand montrent que ce pesticide a été autorisé sous la pression du lobby de la banane, héritier d’un pouvoir économique esclavagiste, alors qu’on le savait cancérigène depuis les années 1970. Ce sont des noirs qui ont payé l’addition. On peut ajouter le traitement à la leucose bovine à la Réunion, le réseau d’eau déplorable en Guadeloupe et à Mayotte, ou le mercure de l’orpaillage en Guyane, où l’on a sédentarisé de force des peuples autochtones.
Ces populations subissent une forme de violence lente : une violence pas toujours visible au premier coup d’œil, née d’une accumulation de dispositifs qui permettent d’exploiter un territoire au détriment de groupes mis à distance. L’enjeu, et c’est ce contre quoi se battent les militants notamment du collectif Vietnam Dioxine suite à l’empoisonnement à l’agent orange [ce défoliant ultratoxique déversé sur des millions d’hectares de l’ancienne Indochine entre 1961 et 1971], est que cette violence lente ne dilue pas les responsabilités.
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Le monde écologiste s’est-il emparé de cette question ?
Il y a de plus en plus d’organisations écologistes antiracistes, qui partent de personnes racisées et de leur pensée de la lutte. Mais globalement, on fait tous le même constat en allant à un meeting écolo : une sociologie assez uniforme et un antiracisme souvent absent ou décorrélé des questions environnementales. Le sujet a été pris tardivement. Quand j’ai commencé à en parler, j’ai été frappé par la centralité blanche de certains espaces écologistes, avec des réponses du type « ça n’a rien à voir avec l’écologie ».
Il y a pourtant de l’espoir. Les mobilisations autour du chlordécone ont modifié la perception de certains mouvements. On n’est pas au bout, mais on est en construction, comme l’a montré le festival Les Résistantes en 2025.
Les sœurs Sue Ellen et Carmen devant le saule pleureur planté par leur père. © Cha Gonzalez / Reporterre
Et l’urgence est là : on arrive en 2027 avec l’extrême droite qui risque d’arriver au pouvoir et qui offre des clés de lecture et un récit politique. Dans le camp progressiste, on est éclatés. Il faut faire des fronts communs et raconter une histoire commune. Croiser les luttes, c’est aussi une manière de contourner le filtre de l’antitsiganisme, en faisant par exemple entendre des réalités que le racisme rendait inaudibles dès qu’elles étaient formulées par les premiers concernés.
Vous parlez de convergence des luttes. À quelles conditions cette alliance sera-t-elle autre chose qu’un slogan ?
Il ne s’agit pas d’inviter des Voyageurs à un événement, de dire qu’on les prend en compte, puis de passer à autre chose. Il faut créer des organisations où existent une vraie démocratie et une attention à l’autre, qui compensent les inégalités de départ. Il faut de l’équité, jusque dans les gouvernances. Cela implique, notamment, de trahir la centralité blanche, comme l’écrit l’autrice Estelle Depris, et pour les personnes blanches, de perdre du confort, du pouvoir, des privilèges.
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Il faut aussi construire des propositions à partir d’une lecture antiraciste. Intégrer la résidence mobile dans les documents d’urbanisme, par exemple, est une mesure de justice sociale et territoriale qui concerne toutes les personnes vivant en habitat léger ou mobile.
Que faut-il changer pour que la situation des Voyageurs change radicalement ?
Il faut tout faire pour qu’ils soient considérés comme des habitants. En France, la citoyenneté se construit autour de la domiciliation : sans domicile stable, il est très difficile d’accéder aux services publics, aux droits sociaux et d’être représentés. On ne peut pas faire société avec des personnes expulsées constamment ou reléguées dans des endroits dangereux.
« On ne peut pas faire société avec des personnes expulsées constamment ou reléguées dans des endroits dangereux »
Les solutions, pour que la situation des Voyageurs change, sont peu coûteuses : elles demandent de l’écriture et une volonté politique, pas forcément plus d’argent public. Depuis 2003, on répond par la répression, en mobilisant des forces de police et on durcit les sanctions, sans traiter la cause de leurs maux : le mal-logement. Tant que l’écart entre le nombre de Voyageurs et le nombre de places subsiste, il y aura des installations illicites. C’est mathématique : cela coûte cher, augmente la relégation et nourrit la haine.
J’ajouterais que le nomadisme n’a jamais réellement existé en France : il y a des sédentaires qui ont des pratiques itinérantes, mais tout le monde a un lien avec son territoire. On n’a pas besoin d’être intégrés, on l’est déjà. On demande seulement les mêmes droits que les autres habitants.
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Racisme environnemental, Penser la convergence depuis la lutte contre l’antitsiganisme, de William Acker aux éditions du commun, juin 2024, 184 p., 16 euros. |
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