Pénurie, inflation proche de 90 %, infrastructures dévastées : malgré son triomphe militaire, l’Iran paie le prix de la guerre que lui a imposée Donald Trump. Alors que les élections de mi-mandat approchent, le président américain planifierait une nouvelle offensive, cette fois encore plus brutale, pour forcer Téhéran à capituler. Mais loin d’affaiblir les durs du régime, les bombardements n’ont fait que les renforcer, et poussent désormais l’Iran à envisager sérieusement l’obtention de l’arme nucléaire, jusqu’ici écartée. Entre la tentation belliciste de Benjamin Netanyahu et le lobbying des faucons de l’administration Trump, le statu quo actuel ne tient qu’à un fil.
Entre l’agitation autour des élections de mi-mandat la semaine prochaine et les manœuvres d’ingérence de Donald Trump dans la politique brésilienne, on en vient presque à oublier qu’une guerre est en cours. Pourtant, la guerre que Trump mène contre l’Iran continue bel et bien de couver en arrière-plan, et tout indique qu’elle pourrait très bientôt s’embraser d’une manière terrible.
Selon plusieurs informations concordantes, Trump prépare une nouvelle attaque contre l’Iran, qui serait probablement lancée après les élections de mi-mandat, même si, selon le Wall Street Journal, le président n’aurait pas encore arrêté sa décision. Cette offensive, toujours selon le Journal, prendrait la forme d’une « guerre courte et intense » visant les infrastructures iraniennes, son arsenal de munitions et ses sites nucléaires, du moins à en croire les sources citées par la presse américaine. Le sénateur Chris Murphy, qui a été informé de certains de ces plans d’attaque, les a qualifiés d’« insensés », estimant qu’ils conduiraient à « la probable destruction de notre attachement à l’État de droit », ce qui laisse entrevoir quelque chose de potentiellement plus large et plus extrême encore.
Comble de l’ironie, un mois avant la publication de ces informations, Trita Parsi, vice-président exécutif du Quincy Institute, m’avait prédit que Trump était susceptible d’agir ainsi, pour tenter de clore la guerre à ses conditions. « Trump en est venu à se dire, dans son esprit, qu’il a déjà tout essayé. Il a essayé la diplomatie. Il a essayé les sanctions. Il a essayé la guerre limitée », m’avait confié Parsi à la mi-septembre.
Une « guerre courte et intense » contre se traduirait sans doute par un coût humain élevé pour les Iraniens ordinaires, mais certainement par un contrecoup économique et militaire dévastateur pour les États-Unis
« La seule chose qu’il n’a pas encore essayée, c’est l’ensemble de ces menaces militaires qu’il avait brandies au début, sans jamais les mettre à exécution : détruire les usines de dessalement, détruire les infrastructures énergétiques de l’Iran, s’emparer d’une des îles du golfe Persique. Je pense que c’est précisément ce qu’il va tenter après les élections de mi-mandat. »
Sans surprise, Trump a été encouragé dans cette voie par le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, qui, à l’approche des élections israéliennes cette semaine, a multiplié les promesses de relancer la guerre contre l’Iran et de « renverser » les derniers vestiges du régime. Mais selon la presse israélienne, Netanyahu ne s’est pas contenté de pousser à la guerre : il a activement cherché à en déclencher une par une attaque planifiée contre l’Iran, dont il a finalement été dissuadé. Comme Netanyahu l’a lui-même affirmé cette semaine sur X, lui et Israël disposaient d’une étroite « fenêtre de tir » pour agir, à savoir « deux années supplémentaires de Trump pour achever le travail en Iran ».
Les tentatives de Netanyahu de provoquer une nouvelle guerre avec l’Iran sont même brièvement devenues un enjeu de la campagne électorale israélienne, lorsqu’un de ses adversaires a annoncé avoir demandé l’ouverture d’une enquête pour trahison contre le Premier ministre, l’accusant d’avoir « fait pression sur les chefs de l’appareil sécuritaire pour qu’ils prennent des mesures susceptibles de provoquer une erreur de calcul vis-à-vis de l’Iran », et d’avoir tenté de « précipiter l’État d’Israël dans la guerre à la veille des élections ». Netanyahu a ses habitudes en la matière, en particulier depuis trois ans, où il a utilisé la guerre comme un moyen de se maintenir au pouvoir ; il n’est donc pas difficile d’imaginer comment un conflit avec l’Iran, en particulier s’il parvenait à le présenter comme déclenché par Téhéran, pourrait lui offrir un regain de popularité.
Ces efforts de Netanyahu n’ont, pour l’instant, pas porté leurs fruits, mais l’actuelle impasse électorale en Israël, conjuguée aux plans déjà bien avancés de Trump pour relancer la guerre dès la semaine prochaine, pourrait lui offrir une nouvelle occasion. Si l’opposition à Netanyahu reste incapable de former un gouvernement, il restera Premier ministre par intérim jusqu’aux prochaines élections, moment où une guerre américaine contre l’Iran aura probablement donné un coup de pouce à sa coalition d’extrême droite.
Jouer avec le feu
Mais quelle que soit la brutalité de cette nouvelle campagne de bombardements américaine, aussi « insensée » soit-elle, elle a peu de chances d’offrir à Trump ce qu’il recherche : que Téhéran revoie ses exigences à la baisse et accepte un accord qui lui serait défavorable, et favorable à Washington.
Les actions de Trump, notamment ses violations répétées des accords et protocoles diplomatiques, ainsi que l’attaque surprise qui a tué des dizaines de responsables iraniens au début de la guerre, ont profondément discrédité les modérés iraniens et placé le pays sous la coupe de durs, hostiles à toute négociation, dont certains vont jusqu’à chercher à destituer le ministre des Affaires étrangères, pourtant plus favorable au dialogue.
Ces durs du régime estiment que tout accord conclu par l’Iran avec Washington est de toute façon voué à l’échec, Trump ou son successeur finissant, selon eux, toujours par le déchirer. Ils sont convaincus que la seule manière de garantir la survie de l’État comme celle du pays consiste à infliger aux États-Unis et à leurs dirigeants politiques un coût suffisant pour qu’ils laissent l’Iran en paix. Ironie du sort, ils envisagent désormais sérieusement de se doter de l’arme nucléaire, une option à laquelle l’ancien guide suprême iranien s’était, semble-t-il, toujours opposé, jusqu’à ce que Trump le tue en faisant bombarder sa résidence en février.
Trump espérerait encore que le recours à la force militaire parviendra, cette fois, à empêcher l’Iran de se doter de la bombe. Mais cette idée risque fort de se heurter au même obstacle que la précédente fois : les sites nucléaires enterrés de l’Iran restent pratiquement inaccessibles, même aux plus grosses bombes dont disposent les États-Unis, ce qui obligerait Washington à lancer une opération terrestre risquée pour en extraire les matières enrichies, sans aucune garantie de succès. Il suffit de voir à quel point la mission, bien plus simple, visant à récupérer un seul pilote en avril s’est révélée coûteuse pour mesurer la difficulté d’une telle entreprise.
Pendant ce temps, la nouvelle direction iranienne, sur une ligne dure, se montre prête à encaisser (ou plus exactement, à laisser le peuple iranien encaisser) une quantité de souffrance considérable pour parvenir à ses fins, comme elle l’a déjà démontré. Des années de souffrances préexistantes sous les sanctions américaines, conjuguées à un réflexe d’union nationale qui a fait taire toute contestation intérieure, permettent à la vie en Iran de se poursuivre malgré des pénuries généralisées, une inflation proche de 90 %, et au moins 270 milliards de dollars d’infrastructures détruites.
Alors, que ferait concrètement une « guerre courte et intense » contre l’Iran ? Au-delà du coût humain pour des Iraniens ordinaires qui ne cherchent qu’à vivre leur vie, elle se traduirait vraisemblablement par un contrecoup encore pire pour tous les autres, États-Unis compris. Comme Trump, les dirigeants iraniens disposent de cartes militaires qu’ils n’ont pas encore jouées, et ils menacent désormais ouvertement d’une rétorsion bien plus sévère en cas de nouvelle attaque. Des responsables iraniens ont menacé de rendre la guerre « plus longue et étendue à une zone géographique plus vaste », et d’infliger un « impact dévastateur » sur les marchés de l’énergie, avec l’objectif de faire basculer le monde dans une récession pure et simple et de provoquer une crise des réfugiés à grande échelle. Les installations pétrolières, les ports, les pipelines, les raffineries, les réseaux électriques et même les usines de dessalement de la région ont été évoqués comme cibles potentielles.
Un tel scénario serait catastrophique pour la vie dans les pays du Golfe, dont les économies ont déjà été durement affectées par la guerre, et carrément existentiel pour leurs réseaux électriques et leurs usines de dessalement. C’est la raison pour laquelle plusieurs voisins de l’Iran, dont le Qatar, l’Arabie saoudite et la Turquie, multiplient les tractations avec Téhéran pour tenter d’éviter ce qui pourrait être l’épisode le plus dévastateur d’une guerre déjà destructrice à l’échelle régionale, et cela jusqu’à présent sans résultat tangible.
Mais les voisins de l’Iran ne seront pas les seuls à en subir les conséquences. Les dirigeants iraniens ont spécifiquement désigné comme cibles les câbles sous-marins qui acheminent le trafic internet, ainsi que les milliers de milliards de dollars d’infrastructures de la région dont dépend l’industrie américaine de l’intelligence artificielle, data centers compris. Cette industrie, sur laquelle Trump compte largement pour soutenir l’économie américaine, montre déjà des signes sérieux de fragilité face à la multiplication des pertes financières et à la méfiance croissante des investisseurs. Des dommages majeurs sur des infrastructures critiques, et les perturbations de marché qui en résulteraient, risqueraient d’aggraver encore la situation d’un secteur que beaucoup soupçonnent déjà d’être une bulle prête à éclater. Dans son récent prospectus d’introduction en bourse, l’entreprise d’IA Anthropic a explicitement cité le fait qu’un « conflit armé » pourrait endommager ou détruire des data centers et d’autres infrastructures, au rang de ses facteurs de risque, un avertissement que d’autres acteurs du secteur ont également formulé.
Plus inquiétant encore, un haut responsable de la sécurité iranienne a lui aussi évoqué la possibilité de viser des « cibles politiques américaines ». Rappelons également que l’Iran est largement considéré comme responsable de plusieurs mois de cyberattaques contre toute une série d’infrastructures américaines, y compris les systèmes de distribution d’eau. Si l’une ou l’autre de ces options devait faire partie des prochaines représailles iraniennes, cela provoquerait non seulement un chaos et des souffrances considérables pour la population américaine, mais risquerait aussi de déclencher une dangereuse spirale d’escalade.
Le vice-président J. D. Vance aurait, selon des informations, renoué le contact avec le principal responsable sécuritaire iranien proche de la ligne dure, dans l’espoir de relancer les discussions de paix. Au vu de tout ce qui précède, ce serait là une sage décision
Le choix est clair
Le problème, c’est que les deux camps restent séparés par un véritable abîme. Les dirigeants iraniens considèrent qu’il serait proprement suicidaire de revenir sur les termes qu’ils avaient acceptés plus tôt cette année, tandis que Trump en est venu à percevoir ces mêmes termes comme une humiliation personnelle, ce qui le pousse à essayer, en vain, de bombarder ou de bloquer l’Iran pour en tirer un accord plus favorable après coup. S’ajoute à cela la carte imprévisible de Netanyahu, qui a déjà tenté, à plusieurs reprises, de faire capoter seul un accord entre Trump et l’Iran en torpillant l’une des exigences centrales de Téhéran, en bombardant le Liban.
La Maison-Blanche est aujourd’hui persuadée que l’Iran est au bord de la capitulation, et qu’il ne suffirait que d’une dernière pression pour l’y pousser. En réalité, Trump a affaire à un Iran plus dangereux et moins enclin à capituler que jamais, non pas parce qu’il disposerait de l’arme nucléaire, mais parce que des années de choix politiques malavisés de la part de Trump lui-même ont transformé le pays en un adversaire qui se perçoit comme n’ayant plus rien à perdre, et qui agit en conséquence. C’est d’ailleurs pour cela que les dirigeants iraniens menacent désormais, en substance, d’entraîner dans leur chute l’ensemble de la région, voire l’économie mondiale.
Trump et son entourage considèrent les élections de mi-mandat de la semaine prochaine comme le moment où ils seront enfin libérés des contraintes politiques qui les retenaient jusque-là, de quoi les autoriser à prendre les mesures radicales et escalatoires qu’ils hésitaient jusqu’alors à adopter par crainte d’un retour de bâton électoral. S’ils étaient avisés, ils y verraient plutôt l’occasion d’honorer l’accord qu’ils avaient déjà négocié, et d’accepter d’avaler les inévitables polémiques politiques et les cris de « capitulation » qui, hélas, accompagnent désormais systématiquement toute tentative présidentielle de mettre fin à une guerre.
Mais il est clair qu’il ne se trouve guère de voix, dans l’entourage du président, disposées à le lui dire. Et il devient de plus en plus probable que Trump s’apprête à franchir un pas qui se révélera encore plus funeste pour le pays, pour son propre parti, et pour son héritage politique.
Article originellement publié par notre partenaire Jacobin et traduit pour LVSL.
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