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Blog d'actualité politique

Elsa Triolet, la résistante oubliée - par Vincent Ferrier

Publié le 4 Septembre 2010 par Vincent Ferrier in France-Politique - société

aaa Vendemiaire 2010 drapeau  Cher Monsieur Appel-Müller,

 

Je tiens à vous faire part de quelques réflexions nées de la lecture de votre article paru dans « l ‘Humanité » du 25 août et relatif à Louis Aragon.

J’ai beaucoup apprécié la rigueur éclairante avec laquelle vous avez corrélé sa créativité littéraire, notamment poétique avec son activité militante de résistant pendant les quatre années de l’Occupation nazie. Cependant, j’ai été simultanément choqué par un aspect de votre texte, à mes yeux très important, non par ce qu’il contient mais plutôt par ce qu’il ne contient pas. Je m’explique.

Elsa Triolet et Louis Aragon ont traversé ces sombres années ensemble. C’est peu de dire «ensemble »: « indissociablement liés l’un à l’autre » vaudrait il mieux affirmer, tant ils ont su affronter d’un même pas, des années durant, les pires risques dans les conditions périlleuses que l’on sait de la clandestinité. Qu’il s’agisse des multiples missions de contact avec tant de personnalités résistantes intellectuelles ou non (dont certaines ont abouti à la création du Comité National des Ecrivains pour la zone Sud ou encore des « Lettres françaises »), qu’il s’agisse aussi des tâches « habituelles » (si l’on peut dire !) telles que la rédaction de tracts et de leur diffusion ou l’aide et la protection de personnes traquées par la police vichyste ou nazie, qu’il s’agisse enfin - et ce n’est pas le moindre aspect de leur activité!- de leur créativité littéraire conçue par l’un et l’autre comme partie constitutive de leur résistance. Il convient d’ailleurs de rappeler à ce sujet que c’est Elsa Triolet qui en fut le moteur et qu’elle n’eut de cesse de stimuler, avec succès, Aragon dans ce domaine. « Ils écrivent, l’oreille aux aguets, des tracts, des poèmes, des nouvelles qui attendent, enterrés dans la terre battue d’un hangar en face, le moment d’être remis, lors d’un voyage, à ceux qui s’occupent de les imprimer. » (« Louis Aragon et Elsa triolet, Jean et Mady Chancel, de vrais amis » - Entretiens avec Mady Chancel - Annales de la Société des Amis de Louis Aragon et Elsa Triolet, 2004). Permettez-moi de rappeler cette anecdote significative : le 24 décembre 1942, Elsa revient d’une mission à Lyon où elle était partie chercher des faux papiers pour un couple de communistes allemands aux abois, abrités avec eux dans une maison perdue dans les alentours de Digne, « Le ciel », où l’attendait Aragon ; Elsa défaille de froid et de fatigue et Aragon doit la porter dans ses bras jusqu’à la grange où il la réchauffe avec un grand feu de genévriers auquel il fera référence dans « Le roman inachevé » : « C’est la Noël nous sommes abominablement malheureux/ Quand la porte s’ouvre on jette du genévrier plein le feu/ Qu’une grande flamme en ton honneur alors nous saute à la face…». Il est vrai, comme on le sait bien, que c’est cette activité de résistance conjointe qui fut à l’origine d’une crise qui faillit briser le couple, Elsa refusant de cesser ses actions militantes et de se cantonner à son travail d’écriture, à la demande d’Aragon, afin de respecter les consignes de sécurité qui étaient alors en vigueur et menaçant de le quitter : « Je ne peux admettre l’idée qu’on arrivera à la fin de cette guerre et que quand on me demandera : « qu’avez-vous fait? », je devrai dire : rien. » (Entretiens avec Francis Crémieux, Paris, Gallimard, 1964). On sait aussi qu’Aragon céda et que le couple en ressortit encore plus uni et plus actif. Ainsi naquit « Il n’y a pas d’amour heureux ». Et finalement c’est aux deux que De Gaulle (dont vous rapportez fort opportunément les propos louangeurs concernant Aragon à la radio d’Alger dès octobre 1943) s’adressa en septembre 1944 en ces termes : « Ah, vous voilà, vous ! », ce qu’ils considérèrent comme un véritable honneur. On pourrait finalement se demander de quelle manière Aragon aurait vécu cette période sans Elsa : question vaine sur laquelle on ne saurait spéculer. Le plus simple est de laisser la parole à Aragon lui-même : « Sans doute, ceux qui connaissent ma poésie, savent qu’Elsa en est le cœur, mais il faut dire qu’au-delà de l’amour que je lui porte, elle aura été si étroitement mêlée à mes dangers et à mon action dans ces quatre années terribles, que j’ai perdu, à mes propres yeux, en parlant, le droit de dire je , et qu’en bonne justice, je devrais toujours dire nous. » (allocution à la radio grenobloise, 7 septembre 1944).

Tous ces faits, établissant l’impossibilité d’analyser, d’évaluer à sa juste mesure l’activité militante d’Aragon indépendamment de celle d’Elsa Triolet, sont connus.

Or, à part l’ultra brève évocation de la création du journal clandestin « La Drôme en armes », aucun élément en ce domaine n’apparaît dans votre article, et de plus, vous consacrez plus de place à Nancy Cunard qu‘à Elsa Triolet, ce qui me semble en décalage avec le thème de l‘article. Cher monsieur Appel-Muller, j’apprécie vos talents de journaliste dans « l’Humanité » (que je lis assidûment depuis des dizaines d’années) et sais votre formation universitaire d’historien. Aussi je ne doute pas une seconde que vous connaissiez ces faits. Votre quasi-silence, qui me choque, sur Elsa Triolet est donc délibéré (je serai heureux que vous puissiez me démentir). Je dois d’ailleurs constater qu’il est en harmonie avec le choix éditorial de la rédaction du journal qui, lorsqu’au début de l’été il annonça les noms des résistants dont la mémoire serait honorée dans cette très intéressante série « Portraits de résistants », mentionna celui d’Aragon…mais « omit » celui d’Elsa Triolet, alors que le couple Raymond Aubrac-Lucie Aubrac, autres figures de la Résistance, fut traité en temps que tel dans la même série. Vous savez bien quel ostracisme médiatique frappe encore de nos jours, depuis des dizaines d’années, un des écrivains français majeurs du XXe  siècle. En procédant de la sorte, que vous le vouliez ou non, vous contribuez à la persistance de ce mur.

Evidemment, si vous estimez que je me suis trompé dans l’analyse de votre article, n’hésitez pas à me faire connaître vos arguments, si vos tâches habituelles vous en laissent le temps. En vous en remerciant par avance, bien cordialement,

 

Vincent Ferrier

 

P.S. :: Je vous précise que je transmettrai cette lettre à la revue virtuelle « Vendémiaire ».

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J
<br /> <br /> Bravo ! Quand cessera-t-on d'occulter le rôle d'Elsa ? Et pourquoi le fait-on...<br /> <br /> <br /> Jean-Claude M.<br /> <br /> <br /> <br />
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