Après l'appel des auteurs de polars à voter Mélenchon : "Alors, me dit-on, te voilà devenu mélenchonien, toi qui n'a pas été tendre sur le personnage, dans ce blog ?"
Je n'ai pas la fatuité de croire que mon opinion puisse avoir quelque importance, si elle n'est que personnelle, mais il me semble qu'en la matière, la préciser revient à préciser l'opinion d'une foule de citoyens, indécis, corsetés par ce mode d'élection qu'ils ne cessent de dénoncer (et c'est ce que j'ai pendant des années fait sur mon site et mon blog), parce qu'il est générateur d'une personnalisation mortelle de la vie politique. Une foule de citoyens où beaucoup font toujours leurs les paroles de la vieille Internationale : "Ni Dieu, ni César, ni tribun".
Or, le tribun est là, et bien là, sollicité, délégué par un parti communiste en déshérence qui ne se sentait pas de porter aussi clair et aussi haut la flamme rouge, un parti communiste qui tenait surtout à faire oublier les scores électoraux tragiquement bas des présidentielles précédentes. "Déshérence" : comme me le fait remarquer mon épouse qui lisait par dessus mon épaule, le mot, stricto sensu, signifie "absence d'héritier"...
Or donc l'héritier est là, tribun qui attire des foules impressionnantes, et, la télé en atteste, des foules où les visages de tous les âges se mêlent et où, enfin, apparaissent en nombre, en grand nombre, les visages de jeunes adultes... Des foules qui n'ont pas peur de lever le poing et de chanter les paroles qu'écrivit Pottier, alors que l'armée versaillaise, les pieds dans le sang, achevait de fusiller et de fusiller encore ceux qui avaient cru pouvoir ouvrir un autre avenir...
Et ce tribun est l'homme qui a dit : "Je ne serai ministre que dans un gouvernement dont je serai premier ministre", ce tribun est un politicien, dont l'ego éclate ici de façon insupportable. C'est, en lui donnant ma signature, ce que j'écrivais à l'initiateur de la pétition des polareux, en ajoutant "Culte de la personnalité, merci. On a déjà donné". Pour qui ne comprendrait pas bien, j'ajoute que je suis né en 1936, et que, quand je militais au Parti communiste, il y avait deux hommes "que nous aimions le plus"...
Alors, que faire ?
La tentation est là de se défausser, de ne pas encourager l'aventure qui risque de devenir une aventure individuelle, d'autant que, lorsqu'on gratte un peu, le programme du tribun ne porte pas aussi loin que l'annonce le rouge des tribunes... Où en est-on avec la perspective de l'appropriation collective des moyens de production ? - Attends, me dit-on, tu nous vois y arriver dans notre seul pays ? Folie... - Oui mais alors, où en est-on avec l'indispensable perspective d'une lutte internationale, d'une lutte mondiale ? Comment faire en sorte, si ces mots sont enfin prononcés, qu'ils ne soient pas seulement ceux d'une rhétorique vaine, dont ont usé et abusé les sociaux-démocrates d'antan, avant leurs trahisons successives ?
Se défausser donc... c'est-à-dire laisser le champ libre à une social-démocratie déjà triomphante par anticipation, une social-démocratie qui ne fait pas mystère de sa vocation : loyale gérante du système (les conseillers de Hollande en attestent, et, sucre sur les poires, l'aval attendu de l'incontournable BHL, avec qui Hollande vient de déjeuner, nous apprend-on...) ? Se défausser, c'est-à-dire ne pas conforter un pôle de pression incitant la social-démocratie à ne pas être "trop" libérale ? Distribuer le blâme et l'éloge, s'enfermer dans un silence boudeur ?
L'autre tentation est là aussi, pressante, venant de tous les amis "raisonnables", qui est celle du "vote utile", vote sans illusions certes, mais nécessaire pour porter loin en tête, dès le premier tour, et donc assurer la présence au second tour du seul candidat "de gauche" susceptible de battre le sortant... - Puisque, me dit-on, tu dois voter pour lui au second tour, autant le soutenir dès le premier tour... L'empêcher d'être au second tour serait criminel... C'est une vraie et douloureuse question.
De toute façon, me disent d'autres amis, catégories combatifs, mieux vaut à la limite que Sarkozy passe, au moins on pourra lutter frontalement, alors que si c'est cet endormeur de socialiste, on sera une fois de plus anesthésiés... Voire... Faire la politique du pire a rarement été productif. Les démocrates allemands de 1932-1933 en ont su quelque chose...
Bref, il faut choisir. Quand ces collègues polareux m'ont sollicité, j'ai choisi sans autres états d'âmes que ceux exposés ci-dessus. Je demeure convaincu que, de toute façon, et je l'écrivais récemment sur ce blog, il y aura une vie, et un mouvement social comme on dit, après les élections. Affaire à suivre
René Merle