L’Huma, je la connais depuis longtemps : j’ai pratiquement appris à lire avec, c’est dire.
Je l’ai aussi vendue à la criée, sur les marchés. Je l’ai vendue dans les cages de H.L.M. Je l’ai distribuée le vendredi soir ou le samedi matin en tant que C.D.H.
A l’époque, c’était « l’organe du Parti Communiste français » et la première page était frappée du marteau et de la faucille : des symboles.
Maintenant, le lecteur sait simplement que c’est « Le journal fondé par Jean Jaurès ». Encore une génération et on ne saura plus que ce quotidien était celui des communistes, un journal d’opinion, un journal marqué politiquement, nettement, clairement communiste. Il ne l’est plus ? Dommage. Il serait temps qu’il le redevienne…
On me dira que j’ai vieilli, que je suis dépassée, que je fais dans la nostalgie et qu’il ne sert à rien de remuer l’histoire…
Hier matin, quand j’ai enlevé le papier transparent pour ouvrir l’Huma à laquelle je suis abonnée, j’ai lu « Libye : Kadhafi, le tyran réduit au silence. » En première page. Puis plus bas, célébrant les martyrs de Chateaubriant : « Soyez dignes de nous ». Quel paradoxe !
J’avais la veille assisté à la mort quasi en direct de Kadhafi sur France 2, j’avais vu les journalistes exultant dans leur propagande grossière, tout affriolés par l’assassinat du « tyran sanguinaire », du « dictateur », écouté notre philosophe de service, B.H.L. expliquant peu ou prou qu’on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs. Bien évidemment, je ne m’attendais pas à ce que nos chiens de garde mettent en cause le fait qu’il n’y ait pas eu de procès et annoncent que l’OTAN avait réussi là une frappe chirurgicale via le CNT. Mais je ne m’attendais pas non plus à trouver la même indécente absence de discernement, le même discours consensuel, la même absence de réflexion politique dans l’Humanité en première page.
De grâce, un peu de dignité, un peu …d’humanité…
Pascale Cherrier, Bourges.
Bonjour,
Je lis votre lettre avec stupéfaction. Kadhafi était bien un tyran qui a liquidé les forces progressistes et communistes dans son pays, qui a imposé un pouvoir mégalomane et ubuesque à son peuple et organisé des attentats monstrueux. Cela ne peut être gommé par l'inacceptable intervention de l'OTAN, les sympathies dans le CNT pour Al Quaeda et l'islamisme intégriste, ou par l'insupportable barbarie d'un lynchage. Il faut être capable de sortir d'une pensée mécanique qui supposerait que les ennemis de nos ennemis sont forcément nos amis. C'est ce que fait ce titre de l'Humanité qui rappelle à la fois que l'homme était un tyran et que les puissances occidentales - qui avaient tous les égards pour lui qui marchait main dans la main avec la CIA (et Sarkozy...) ces dernières années - avaient tout intérêt à ce qu'il ne raconte pas leurs accords du passé.
En cela, l'Humanité est absolument fidèle à ses engagements communistes et à la promesse de sa création par Jaurès.
Patrick Apel-Muller
Directeur de la rédaction de l'Humanité
24 octobre 2011
Une petite mise au point et j'arrêterai de polémiquer:
- j'ai mis en cause l'appel en une sur Kadhafi. Je maintiens. Je suis d'ailleurs confortée dans ma position par le communiqué du PCF transmis dans l'édition de l'Huma du même jour, que je désapprouve également dans sa forme et son contenu. Je suis, au contraire sur les positions de Quiniou passées en "tribune libre" de lundi 23 octobre. Le choix fait en une de vendredi dernier est un choix politique sensationnaliste et ambigü que je désapprouve.
- vous me faites un mauvais procès avec la phrase dont l'origine remonte, je crois, à Mélenchon à propos du Tibet : "Les ennemis de mes ennemis ...". Je ne soutiens pas pour autant Kadhafi. Mais je sais où sont les ennemis actuels les plus dangereux. Et l'urgence n'est pas dans la dénonciation de Kadhafi, sauf à vouloir flatter "l'opinion" (largement formatée par nos autres media) dans le sens du poil, mais à la dénonciation de l'entreprise impérialiste des puissances occidentales, ce qui n'empêche pas d'énoncer les vérités que vous écrivez à propos de l'anticommunisme de Khadafi.
En conclusion, je désapprouve comme erreur politique le fait d'inverser la place des dénonciations dans l'Huma. C'est une ligne éditoriale avec laquelle je suis en complet désaccord et c'est le sens de ma "lettre ouverte".
Meilleures salutations.
Pascale Cherrier.
25 octobre 2011