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blog Vendémiaire

Blog d'actualité politique

Il n’est pas de sauveur suprême

Publié le 19 Mai 2010 par Vincent Ferrier in France-Politique - société


( à propos d’un article de Cynthia Fleury)


   Dans le journal « L’Humanité » du 12 mai 2010, Cynthia Fleury évoque la personnalité du général De Gaulle à l’occasion du 70ème anniversaire de l’Appel du 18 Juin.
   Qu’il s’agisse du tempérament de lutteur du personnage, de son refus de la résignation, de sa grande culture littéraire, notamment poétique (et la référence, ici, à Victor Hugo me semble judicieuse), de ses convictions religieuses qu’il sut abriter de toute utilisation médiatique, ou encore de ses relations contradictoires ou même souvent conflictuelles avec la presse et le corps des journalistes, la plume de l’auteur est précise, objective… et de toute évidence admirative. On saurait l’être à moins, bien sûr, au regard du rôle historiquement décisif et objectivement positif joué par De Gaulle à certaines étapes cruciales de l’histoire de la nation française (l’organisation de la France Libre, la constitution, après la défaite nazie, d’un gouvernement d’union nationale auquel participèrent les communistes et qui réalisa plusieurs points essentiels et progressistes du programme du C.N.R, la sortie de la France du Commandement intégré de l’OTAN et l’expulsion des bases militaires américaines, le discours de Phnom-Penh en 1966...). Ces faits ne sauraient occulter ou justifier tout ce que l’on sait par ailleurs du cours profondément réactionnaire et antidémocratique qu’il imprima à la politique française pendant onze ans jusqu’à son départ en 1969, mais qui fait partie du bilan du gaullisme. Les propos de Cynthia Fleury n’ont d’ailleurs pas pour objet de faire ce bilan et on ne saurait, en la circonstance, le lui reprocher.
   Mais là où le bât blesse se situe à la conclusion de l’article de C.F Après avoir rappelé la place qu’idéologiquement confère De Gaulle au sort et au destin (« cette force qui nous dépasse et nous entraine », écrit-il), l’auteur conclut  son article:  « Le sort du général continue ainsi de nous protéger par-delà le temps; nous, ce peuple qu’il a tant chéri. ». Trois objections majeures peuvent être présentées à une telle affirmation.
   D’une part, C.F. suggère implicitement que « cette force qui nous dépasse et nous entraîne » est comptable des grandes options politiques gaullistes, lesquelles relèveraient donc d’abord de traits de caractère, de la personnalité du général. Exit donc l’appartenance de classe du président de la Vème République, de son appartenance au monde du pouvoir de l’argent et du profit, bref du conservatisme. Que l’intérêt national ait coïncidé à certaines périodes avec celui de l’impérialisme français (notamment au temps du capitalisme monopoliste d’état et des « trente glorieuses ») ne change rien à l’affaire, notamment quand cet impérialisme croyait possible de tenir la dragée haute à son rival américain. En ce sens, il est vrai, la personnalité de De Gaulle, ses convictions nationales et sa stature exceptionnelle d’homme d’état en firent l’homme de la situation.
  D’autre part, C.F. affirme péremptoirement que le sort du général continue à nous protéger. Que ne précise-t-elle pas sa pensée! Depuis quand le « sort » d’un dirigeant politique, fût-il De Gaulle, protège-t-il ou non un peuple, aussi prestigieux soit-il ? Cet article est paru dans « L’Humanité » qui fut, un jour, le journal du P.C.F.: les communistes ont payé assez cher d’avoir oublié qu’« il n’y a pas de sauveur suprême » pour souscrire au danger que recèle un tel positionnement.
   Enfin, C.F. affirme: «…ce peuple qu’il a tant chéri. ». Voire… A-t-elle donc oublié que De Gaulle, prisonnier d’une conception aristocratique arrogante du peuple, avait expliqué à son fils Philippe que « les Français sont comme ça depuis Hannibal : vachards » et que « deux cents ans avant Jésus-Christ, on définissait assez bien les Français d’aujourd’hui : ils se vachardisent. » ( in « De Gaulle, mon père ; entretiens avec Michel Tauriac », 2003-2004) ? Ou encore que le même général avait déclaré (en privé bien sûr !) en juin 1940, à l’hôtel Connaught à Londres : « Les Français sont des veaux qui se couchent. Ils sont bons pour le massacre. Ils n’ont que ce qu’ils méritent. » C.F. aurait-elle oublié également que sur les huit ans que perdura la guerre d’Algérie, De Gaulle en a assumé la conduite pendant la moitié du temps, soit quatre ans, avec son cortège d’horreurs, de massacres, de tortures : singulière manière de « chérir » le peuple, en particulier les milliers de jeunes du contingent qui y laissèrent la vie… Et s’il fut le dirigeant sous l’égide duquel furent conclus les accords d’Evian qui mirent un terme à cette guerre coloniale, nous n’oublierons pas que nous le devons non à l’  « amour » de De Gaulle pour « son » peuple, mais d’abord à la lutte des peuples algérien et français. Son intelligence politique fit le reste.

Vincent Ferrier


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