Le drame japonais provoque chez nous - et c’est normal - émotion, inquiétude et… ébullition politique sinon politicienne. Au premier rang de cette dernière, les leaders habituels « écologistes » - N.Mamère, C.Dufflot pour ne citer qu’eux. La vigoureuse campagne qu’ils développent actuellement au sujet de la catastrophe nucléaire japonaise tient en deux mots : sortir du nucléaire et référendum immédiat. Ces deux thèmes appellent deux séries de réflexions critiques.
L’opposition à l’utilisation civile de l’énergie nucléaire chez les Verts n’est pas nouvelle, mais la vigueur avec laquelle elle se manifeste actuellement - sans grand égard d’ailleurs, me semble- t’il, pour le traumatisme qui frappe le peuple japonais- nécessite quelques mises au point. Au fond, pour eux, l’ennemi, c’est l’atome et l’énergie qu’il recèle. Ce sont les multiples et extraordinaires applications médicales, énergétiques en temps que facteur essentiel du développement humain et du mieux-être potentiel qu’elles contiennent. Poussons le raisonnement à son terme: la connaissance, et donc la maîtrise de la nature afin d’en faire l’alliée de l’Homme et non son maître, voilà l’ennemi. Positionnement foncièrement réactionnaire et obscurantiste qui rejoint les théories à la mode sur la « décroissance ». Par contre j’observe qu’à ce jour , la vigueur des indignations « écologistes » contre l’utilisation pacifique de l’énergie nucléaire va de pair avec un silence quasi-total sur les conditions socio-économiques dans lesquelles celle-ci est mise en œuvre, en clair sur les rapports de production capitalistes. Ainsi la vertueuse indignation de N.Mamère épargne les responsabilités écrasantes du groupe Tepco et de ses dirigeants qui ont sacrifié la sécurité de millions de Japonais sur l’autel du profit: comme le rappelle judicieusement le journal L’Humanité du 16 mars, le grand groupe privé tablait sur la réduction des côuts de maintenance dès 2003 pour « sécuriser » ses profits et, dans cette optique, des questions se posent quant aux critères qui ont présidé chez le constructeur quant aux choix de l’implantation géographique initiale de la centrale. On voit immédiatement l’ objection opposable à notre raisonnement: Tchernobyl est bien survenu dans un régime « socialiste » et non capitaliste. Socialiste? Voire! Plutôt un système dérivé d’une tentative de socialisme, pourri alors depuis des dizaines d’années par l’autoritarisme, le manque de démocratie, la bureaucratie , l’incompétence et dans lequel les ennemis mêmes de la Révolution tenaient toutes les rênes du pouvoir économique, industriel notamment , individus que l’on a retrouvés instantanément aux leviers de commande du nouveau système que l’on baptisera pudiquement de « libéral »! Les Soviétiques ont payé tout cela, au même titre que les Japonais d’aujourd’hui.
Certes, il y a eu le séisme, le tsunami, les risques naturels en quelque sorte. Certes on ne saurait nier les risques spécifiques liés à l’énergie nucléaire. Mais est-il donc écrit quelque part qu’ils soient irrémédiablement inaccessibles, immaîtrisables par l’humanité? A mon avis, non, trois fois non. Ils sont au contraire accessibles et maîtrisables. A une condition absolue, hors laquelle il n’y a point de salut: que la politique énergétique, en particulier nucléaire, s’élabore et se mette en œuvre dans un vaste secteur public, doté des moyens nécessaires, profondément démocratisé donc transparent dans ses structures et son fonctionnement, et intégré dans une société elle-même libérée de la dictature de la finance et du profit, c’est-à-dire reposant sur la maîtrise des grands moyens de production et d’échange. Vaste programme, dira- t’on: mais y-a-t-il une autre voie? Sans elle, d’autres Fukushima sont probables, indépendamment de la compétences des chercheurs, ingénieurs et techniciens impliqués. Et on peut, précisément, avoir toutes les craintes, en France, de ce point de vue, à l’heure où le pouvoir liquide systématiquement tous les leviers publics de la vie nationale; et il est fort à craindre que le domaine énergétique, nucléaire notamment, ne fasse pas exception.
Autre type de réflexions relatives au positionnement actuel des « écologistes » .Ce n’est pas nouveau, mais l’actualité contraint d’y revenir. On aimerait bien que ceux-ci consacrent ne serait-ce que le dixième de l’énergie qu’ils déploient sur les risques liés à l’utilisation pacifique de l’atome, aux risques liés à l’utilisation militaire de celui-ci. Le surarmement atomique des grandes puissances, les projets à l’étude de frappes atomiques « ponctuelles » américaines sur l’Iran, l’armement nucléaire d’un des états les plus agressifs du moment- Israël- N.Mamère n’en dit mot; et quand C.Dufflot dénonce la part des crédits de recherche dévolus au nucléaire, elle omet de préciser les sommes consacrées à l’élaboration de nouvelles armes nucléaires ( cf. la bombe « propre » aux neutrons) dont le montant n’a d’égal que l’opacité de leur utilisation. Quand manifesteront-ils pour exiger, avec d’autres, un désarmement nucléaire généralisé et le démantèlement, non des centrales nucléaires, mais celui, ultra- sophistiqué, des bombes existantes et autres »boucliers » spatiaux, généralement sous contrôle américain?
Quant à la revendication d’un référendum, pourquoi pas. Mais sur quelles questions, et à la suite de quel débat, mené nationalement avec quels interlocuteurs? Les auteurs de cette revendication sont muets sur tout cela, si bien que leur initiative semble ressortir plus d’une opération politicienne pré-électorale surfant sur la peur sinon l’angoisse justifiées d’une large partie de l’opinion.
A l’heure où ces lignes sont écrites, nul ne sait comment évoluera la situation au Japon. Mais au-delà, les questions de fond relatives à l’orientation de l’ écologie « politique » notamment française demeureront. Quand celle-ci cessera-t-elle donc de servir d’ « ectoplasme » au système capitaliste ?
Vincent Ferrier