L'allergie profonde que j'ai pour le personnage m'a longtemps empêché de comprendre la dynamique du sarkozisme. Car je l'associais à la revanche du légitimisme et de l'orléanisme sur le bonapartiste. Je fais allusion ici au 3 courants qui structurent la droite française depuis la révolution selon la thèse bien connue de René Rémond.
Je les rappelle pour ceux qui l'ont oubliée :
- l'orléanisme, c'est la droite libérale, celle des milieux d'affaires qui de Guizot à Raymond Barre à pour projet l'enrichissement personnel
- le légitimisme, c'est la droite des valeurs (historiquement catholique) et de l'ordre moral ou sociétal
- le bonapartisme, c'est le culte de l'homme providentiel en lien direct avec le peuple, une droite sociale et populaire
La rénovation profonde de la droite par Sarkozy semblait tout entière dirigée contre ce courant bonapartiste qui l'avait stratifiée pendant 50 ans, du CNR de 1945 aux thèses de la fracture sociale de 1995. Car le gaullisme fut bien cette résurgence bonapartiste, portée par un grand homme qui a étouffé la honte d'une bonne partie de la droite légitimiste gravement compromise dans le pétainisme et l'Algérie française. Une machine à laver le linge sale en famille en quelque sorte. Le blanchiment de Papon par de Gaulle en est d'ailleurs l'illustration la plus visible.
En fait, Sarkozy a réussi ce que nul autre avant lui n'était parvenu à faire : fédérer les 3 droites autour de lui et de son projet personnel. Comment ?
- Il a capté l'attention et les voix de la droite légitimiste qui votait jusque là pour Le Pen avec un mot d'orde et de ralliement : "Le Karsher"
- il a capté la sympathie de la droite libérale, celle de l'argent, avec un autre mot-clef : "La rupture" - sous entendu "avec le programme social issu du CNR"
- il a enfin séduit les bonapartistes, les vieux gaullo-chiraquiens par une posture : le pouvoir personnel - c'est-à-dire la surmédiatisation de son ego
Voilà les 3 clefs du sarkozisme : EGO - RUPTURE - KARSHER, trois références fortes, trois mots-clefs qui fondent toute son identité politique et qu'il manie avec dextérité. Souvenons-nous que dans le passé, la droite n'était jamais parvenue à rassembler ses trois courants et que ses différents (en particulier entre les gaullo-bonapartistes et les légitimo-pétainistes) se réglaient à coup de révolver ou de condamnation à mort !...
Ces trois volets de son identité résument toute sa politique. Et ils fonctionnent comme des vases communicants : c'est là la clef pour comprendre ses évolutions. Il ne faut pas les comprendre comme des revirements mais comme des compensations, des équilibrages entre les vases communicants. Chirac, fut successivement travailliste à la française, puis régano-tachérien, puis séguino-"fracturiste" et enfin libéral-conservateur sous Juppé ; on ne pouvait interpréter ses évolutions que comme des palinodies. Alors que ce n'est pas le cas chez Sarkozy. Car ses engouements pour des thèses contradictoires ne sont pas successifs mais simultanés.
Dès lors, il suffit que le "vase" orléaniste (néo-libéral) se vide du fait de la crise et du constat manifeste de l'impasse libérale pour que se remplisse le vase légitimiste avec le lancement du débat sur l'identité nationale et le vase bonapartiste (social-populaire) avec un semblant de contestation du capitalisme financier. Jusqu'à présent ce système d'équilibrage et de compensation a bien fonctionné et fait le succès médiatique du sarkozisme. Mais il a ses limites : si les trois sources qui alimentent les trois vases se tarissent, alors Sarkozy sera en grand danger. Il ne pourra avant longtemps revaloriser la rupture, le débat sur l'identité nationale semble tourner court et la mise en scène de l'hyper-présidence se heurte aux échecs et aux impasses de sa politique. Sarkozy a cependant un atout considérable entre les mains : l'insondable inanité du discours des socialistes pourrait bien le reconduire en 2012 à L'Elysée. Mais pourquoi faire ? Il n'en sait sans doute rien lui-même si convaincu que ce qui compte c'est avant tout son succès personnel et qu'il sera bien temps alors de choisir entre une politique ou une autre.
Xavier Théry