Chaussant d'une certaine façon les bottes de Lassalle (avec lequel pourtant il n'avait vraiment pas d'atomes crochus), Engels mettait donc en 1895 ses espoirs dans la progression électorale de la social-démocratie, et, partant, l'avénement pacifique du socialisme.
Les chiffres de 1912 l'auraient réjoui : 4.250.000 voix, et avec 110 députés, le groupe le plus important du Reichstag. Cependant qu'au plan syndical la Confédération générale ouvrière, sociale-démocrate, est forte de 2.500.000 adhérents !
Mais le ver est dans ce fruit succulent : en dépit d'un attachement formel au marxisme, de plus en plus de dirigeants socialistes pensent que l'objectif du Parti n'est plus la transformation socialiste de la société, mais l'aménagement de la société capitaliste par des réformes progressives. Nous l'avons vu dans un article précédent [ Engels, le parti social-démocrate allemand et le passage pacifique au socialisme - IV - Bernstein et Kautsky ], bien avant son retour en Allemagne en 1901, l'ami d'Engels, son compagnon d'exil, un de ses exécuteurs testamentaires, Eduard Bernstein, clamait haut et fort son révisionnisme : le crise finale du capitalisme, engendrée par la baisse tendancielle du taux de profit, n'arrivera pas ; au contraire, le capitalisme est en essor, il crée de plus en plus de richesses et les socialise ; le bon sens serait donc, par un réformisme intelligent, d'œuvrer pour que la classe ouvrière en ait sa juste part.
Et, même si ses thèses sont formellement condamnées par le congrès social-démocrate de Dresde en 1903, Bernstein est de plus en plus soutenu par une partie de la direction syndicale sociale-démocrate, par la masse de "permanents" socialistes qu'ont engendrés les victoires électorales, législatives et municipales, la participation aux structures officielles de prévention et de gestion sociales, l'essor coopératif, etc. "Aristocratie ouvrière" contestée par les tenants d'une ligne révolutionnaire "à l'ancienne", (qui demandent, sans succès, l'exclusion des révisionnistes), mais en phase avec "l'embourgeoisement" relatif de la classe ouvrière, son intériorisation de l'idéologie dominante, et avec le ralliement d'une partie des couches moyennes (de plus en plus fournisseuses de jeunes cadres gestionnaires éduqués à la social-démocratie). À l'évidence, la social-démocratie n'est plus vraiment un danger pour le système auquel elle s'intègre de plus en plus.
On ne s'étonnera pas que, dans ces conditions, une partie de l'appareil du Parti en arrive même, au nom de la bonne santé de l'économie nationale, à approuver la toute récente expansion coloniale, à justifier une expansion européenne du Reich vers l'Est, et à désigner la Russie comme l'ennemi potentiel avec lequel il faut se préparer au conflit. On connaît la suite...
René Merle