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Blog d'actualité politique

L’erreur stratégique du soutien inconditionnel des pays baltes à Israël

Publié le 23 Décembre 2025 par Vendémiaire in Europe Est & Centrale, International

© Lietuvos nacionalinė Martyno Mažvydo biblioteka

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Eldar Mamedov

Alors que l’Union européenne peine à se mettre d’accord sur une réponse cohérente à la guerre d’Israël contre Gaza, les ministres des affaires étrangères d’Estonie et de Lettonie ont récemment réservé un accueil chaleureux à leur homologue israélien, Gideon Sa’ar. Cette accolade diplomatique, intervenant alors qu’Israël fait l’objet d’accusations devant la CIJ et la CPI pour crimes contre l’humanité et soupçons de génocide, révèle une hypocrisie lourde de conséquences. Elle constitue également un pari stratégique hasardeux.

Au début du mois de novembre, le ministre estonien des affaires étrangères, Margus Tsahkna, a accueilli M. Sa’ar pour l’ouverture de l’ambassade d’Israël à Tallinn. Au cours de la cérémonie, Tsahkna et son homologue letton Baiba Braze ont réaffirmé le « droit à la légitime défense » d’Israël et condamné « le rôle déstabilisateur de l’Iran ». C’est la deuxième visite en quelques mois du ministre israélien des Affaires étrangères dans la région. Après la « guerre des 12 jours » contre l’Iran, Sa’ar avait choisi pour première étape le trio balte (Estonie, Lettonie et Lituanie) où son récit du conflit avait trouvé un accueil bienveillant.

Cependant, cette contradiction dans la posture des États baltes est stupéfiante. La Lettonie, la Lituanie et l’Estonie ont construit toute leur politique étrangère et leur identité post-soviétique sur une position intransigeante à l’égard de la Russie. Le traumatisme historique causé par l’occupation soviétique n’a été que renforcé par l’invasion russe et la guerre en cours en Ukraine.

Les États baltes ont logiquement pris la tête d’une riposte vigoureuse à l’invasion russe de 2022, en poussant pour des sanctions internationales, en refusant toute diplomatie avec Moscou et en allant jusqu’à prôner une responsabilité collective des citoyens russes face aux crimes de leurs dirigeants. Ainsi, la Haute représentante de l’Union européenne pour les affaires étrangères, Kaja Kallas, ancienne première ministre d’Estonie, a fait pression pour que tous les Russes soient soumis à des restrictions générales en matière de visas. Alors que les responsables des États baltes invoquent des raisons de sécurité pour justifier leur démarche, les dissidents russes ont critiqué cette mesure qu’ils jugent contre-productive et qui fait le jeu du Kremlin.

Un accueil diplomatique de premier rang est réservé au chef de la diplomatie israélienne, alors même que la campagne militaire de son pays a causé la mort de plus de 69 000 Palestiniens, selon les autorités sanitaires de Gaza, déplacé massivement la population et provoqué la famine dans l’enclave assiégée. La CIJ a ordonné à Israël de prévenir tout acte de génocide et de permettre l’acheminement de l’aide humanitaire. La CPI a inculpé le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu pour crimes de guerre, au même titre que le président russe Vladimir Poutine.

Israël a aussi violé le cessez‑le‑feu annoncé par le président américain Trump, en poursuivant ses opérations militaires : des centaines de Palestiniens ont été tués et 124 bombardements supplémentaires ont été menés après son entrée en vigueur supposée, le 11 novembre.

Les verdicts des juridictions internationales, tout comme les violations israéliennes du cessez‑le‑feu, devraient inciter à la prudence toute nation se réclamant d’un « ordre fondé sur des règles ». Au lieu de cela, les pays baltes offrent la voie de la normalisation et affichent un soutien sans faille.

Cette manière sélective d’appliquer les normes internationales ne passe pas inaperçue. Elle est clairement visible à Madrid, Dublin, Ljubljana, Bruxelles et même Paris, où les dirigeants ont publiquement critiqué les agissements d’Israël. Les gouvernements espagnol et irlandais, en particulier, ont exprimé leur volonté de voir l’UE demander des comptes à Israël, considérant qu’il s’agissait d’un test fondamental sur les valeurs de l’Union.

Quand les diplomates baltes exhortent leurs partenaires à une solidarité sans faille avec l’Ukraine, leur discours paraît de plus en plus creux. Comment réclamer un soutien absolu, au nom des valeurs, envers une nation agressée, tout en apportant une légitimité à un gouvernement accusé de violations graves dans un autre pays ?

Cette hypocrisie ne relève pas seulement d’un manquement moral : elle traduit aussi une grave erreur de calcul stratégique. Certes, certains États de l’UE — tels que la Hongrie, la République tchèque ou l’Autriche — affichent un soutien encore plus marqué à Israël, mais aucun n’est aussi exposé que les pays baltes. Petits États situés aux portes de la Russie, leur sécurité repose presque entièrement sur une cohésion entre l’Union européenne et l’OTAN. Alors que les doutes grandissent quant à l’engagement durable de Washington pour la défense du continent, l’appui de la solidarité européenne apparaît plus crucial que jamais.

Se couper de partenaires clés de l’UE en rejetant leur position sur Gaza relève d’une myopie stratégique. Une telle attitude alimente la frustration croissante, en Europe occidentale, face à ce qui est perçu comme une morale de circonstance portée par des figures comme Mme Kallas et d’autres dirigeants baltes. Ces derniers devraient veiller à ne pas donner l’impression d’un attachement sélectif à l’« ordre fondé sur des règles », limité à leurs seuls intérêts géopolitiques immédiats. Or, c’est précisément l’impression qu’ils laissent.

Cette erreur stratégique est aggravée par une lecture biaisée et dangereuse des calculs israéliens. Les pays baltes courtisent un pays dont les intérêts sont infiniment plus liés à ses relations avec la Russie qu’aux leurs. En effet, la principale préoccupation d’Israël n’est pas d’aider l’Ukraine, mais de dissuader l’Iran. Cela implique d’empêcher Téhéran de se réarmer et, notamment, de reconstruire ses défenses aériennes après la guerre de juin contre Israël.

La Russie dispose de capacités qu’elle peut offrir à l’Iran pour renforcer ses défenses. Sergey Ryabkov, vice-ministre des affaires étrangères, a d’ailleurs déclaré que Moscou ne pouvait pas cautionner le retour des sanctions du Conseil de sécurité de l’ONU contre l’Iran, initié par les puissances européennes, et qu’elle souhaitait développer sa coopération technologique et militaire avec Téhéran.

Bien que l’étendue réelle d’une telle coopération reste à voir, cette simple possibilité est une source de profonde inquiétude pour Israël. C’est pourquoi Jérusalem a toujours cherché à établir des relations pragmatiques et cordiales avec Moscou, et ce avec un succès remarquable, afin de minimiser le soutien de cette dernière à Téhéran. Cette dynamique est longuement détaillée dans les mémoires de l’ancien chef du Mossad, Yossi Cohen, qui y décrit avec éloge M. Poutine comme un maître de la stratégie soucieux de comprendre les préoccupations d’Israël.

Pour Israël, réduire l’appui de la Russie à l’Iran restera bien plus crucial que les bénéfices marginaux tirés de ses relations avec les pays baltes. L’incapacité à reconnaître cette hiérarchie évidente des priorités s’avère être un échec cuisant pour la diplomatie balte. Tallinn et Riga engagent leur capital diplomatique auprès d’un acteur dont les impératifs stratégiques l’alignent sur leur principal adversaire, au risque d’isoler les pays baltes de leurs partenaires de l’UE et de l’OTAN et d’affaiblir leur propre crédibilité morale.

Pour défendre l’Ukraine de manière crédible, il faut défendre le droit international de manière cohérente. Il ne peut en être autrement. Si les pays baltes poursuivent sur la voie d’une moralité et d’une légalité sélectives, ils risquent de fracturer l’unité même qui constitue leur première et plus importante ligne de défense. En se ralliant aujourd’hui à Israël, ils courent le risque d’être accueillis beaucoup plus froidement dans les conseils de l’Europe demain, et cela précisément au moment où ils peuvent le moins se le permettre.

La crédibilité a tendance à s’éroder avec le temps, surtout lorsqu’elle est inutilement sapée. Le droit international n’est pas un menu ; vous ne pouvez pas défendre le plat principal en Ukraine tout en traitant Gaza comme un plat d’accompagnement facultatif. Surtout lorsque les avantages stratégiques d’une telle attitude sont très incertains.

Article originellement publié par Responsible Statecraft sous le titre “Baltics’ big bear hug of Israel is a strategic blunder, traduit par Alexandra Knez.

 

Source : https://lvsl.fr/bio/eldar-mamedov/

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