Alors qu’un rapport publié fin 2025 par France Universités alertait sur les menaces pesant sur les libertés académiques, le nouveau budget ne répond pas à la crise que traverse l’enseignement supérieur. 100 % des 75 universités françaises ont voté un budget initial de 2026 en déficit ; en 2022, elles n’étaient que vingt dans cette situation. Dans ce contexte, une proposition de loi visant à mieux garantir les libertés académiques — notamment par la création d’une instance chargée de les surveiller — est actuellement à l’étude au Parlement, tandis que certains plaident pour leur inscription dans la Constitution. Une dynamique qui témoigne d’une prise de conscience, mais dont la portée pourrait rester largement symbolique face à l’ampleur des difficultés. Car ces propositions apparaissent surtout comme le symptôme d’une université publique fragilisée de longue date, prise entre austérité budgétaire et offensives politiques contre le monde académique. Comprendre les ressorts de cet affaiblissement est désormais un enjeu central pour saisir les menaces qui pèsent sur l’université — et tenter de les affronter.
En ce début de soirée de février, des Marseillaises et Marseillais se retrouvent sur les bancs du théâtre des Chartreux, au cœur du 4ᵉ arrondissement. Au programme, pas de débat sur l’explosive campagne municipale où l’extrême droite est en embuscade dans la cité phocéenne, mais un sujet tout aussi décisif : l’université. À l’initiative du député Hendrik Davi (groupe Écologistes et social), l’assemblée réunie échange autour d’un constat partagé : la précarisation de l’enseignement supérieur et les atteintes croissantes aux libertés académiques aujourd’hui « en danger ».
Sur les gradins, les inquiétudes se mêlent aux sentiments de lassitude. « C’est absolument désespérant », souffle un enseignant-chercheur qui connaît Aix-Marseille Université depuis plus de trente ans. « Ceux qui doivent diriger la science, ce sont les scientifiques. » Un collègue surenchérit : « Veuillez m’excuser pour ce pessimisme, mais il faut être lucide. On nous méprise. On est réprimables parce que méprisés par le pouvoir politique. »
Syndicats et associations n’ont pourtant cessé d’alerter sur la situation marseillaise. Armand Aupias, enseignant-chercheur et militant à Sud Éducation 13, décrit à l’assemblée la situation locale : « À Marseille l’offre de formation est très centralisée, contrairement aux autres métropoles, aussi les étudiants étrangers ne peuvent échapper à l’augmentation des frais d’inscription. On assiste depuis longtemps à une pénurie organisée ; les conditions matérielles sont toujours plus difficiles. S’ajoutent à cela de réelles atteintes aux libertés académiques.»
Première université de France par ses effectifs – plus de 80 000 étudiants et 8 000 personnels –, AMU est devenue un symbole d’un service public universitaire en tension : pouvoir hypercentralisé, manque de personnel, locaux vétustes, suspensions de cours. En octobre 2023, la présidence avait ordonné la fermeture temporaire du site Colbert, qui accueille la faculté d’économie et de gestion, invoquant des intrusions et des trafics aux abords. Le dispositif sécuritaire installé ensuite, censé prévenir une nouvelle fermeture, avait été dénoncé par plusieurs syndicats comme un délire sécuritaire transformant l’université en forteresse.
Quelques mois plus tard, la rentrée fut marquée par la suspension de la filière de psychologie, plongeant 3 000 étudiants dans l’incertitude. Enseignants et personnels de l’UFR ALLSH (Arts, Lettres, Langues et Sciences humaines) s’étaient alors mobilisés pour dénoncer des conditions d’accueil indignes. Une grève victorieuse avait permis d’obtenir quelques postes pour l’année 2026, une respiration sans résoudre toutefois une tension budgétaire chronique. Le dernier événement en date fut l’invitation de Rodolphe Saadé, PDG de la CMA CGM et grand mécène de l’université, lors d’une rencontre organisée par l’AMU. Des étudiants en droit et en science politique, jugés trop incisifs dans leurs questions, ont été recadrés par leur direction après la conférence. Épisode qui a relancé les interrogations sur l’influence du secteur privé et le poids de ses financements dans l’orientation d’une université publique déjà fragilisée.
Une crise budgétaire toujours plus profonde
100% des 75 universités françaises ont voté un budget initial de 2026 en déficit. En 2022, elles étaient 20 dans cette situation. Un constat partagé par le SNPTES dans son rapport de janvier 2026, L’insolvabilité organisée des Universités. L’Observatoire du syndicat y décrit une crise masquée par des bilans comptables trompeurs : « Depuisquelques années, les établissements subissent l’effet ciseau d’un financement public insuffisant de leurs missions et d’une augmentation des charges et contraintes qui s’imposent à eux. D’un côté, les universités dénoncent régulièrement les tensions budgétaires auxquelles elles sont soumises. De l’autre, la présence de trésoreries élevées ou de résultats comptables positifs constitue un argument souvent avancé par les tutelles pour relativiser, voire nier, l’existence d’un sous-financement structurel de l’enseignement supérieur.» Le ministre Philippe Baptiste relativisait encore dernièrement : « Beaucoup nous disent en début d’année qu’ils sont dans le rouge […]. Mais très peu en fin d’année atterrissent sur un budget déficitaire. » Le 9 février dernier, le gouvernement lançait les Assises du financement des universités pour « bâtir un socle d’analyse partagé et objectivé sur la réalité du financement des universités, leurs contraintes structurelles et leurs leviers d’action ».
Pourtant… Les analyses consensuelles ne manquent pas et les signaux d’alerte dépassent désormais le cadre syndical. Dans une lettre ouverte au président de la République intitulée « On meurt dans mon université », Anne Fraïsse, à la tête de l’université Paul-Valéry Montpellier 3, décrivait la situation dramatique de son établissement, qui vient de voter son sixième budget déficitaire consécutif : « On meurt dans vos Universités. On meurt dans mon Université. D’excès de travail, de stress, d’usure, de désespoir, d’indifférence […] en cinq ans, il y a eu quatre suicides de personnels titulaires, trois crises cardiaques au travail, deux AVC sans compter les arrêts de travail longue maladie pour burn-out. Cette année, dans notre communauté, trois fonctionnaires en activité sont morts. » Usant d’une liberté de ton rare pour sa fonction, elle dénonçait l’action du gouvernement : « Aveuglement, indifférence, mépris, volonté de soumettre sans écouter, c’est ce que vit aujourd’hui ma communauté. Zola dénonçait les injustices d’une société qui pour ménager les plus riches écrasait les plus pauvres. La situation de mon université, c’est bien du Zola. »
En effet, car si le gouvernement se félicite d’avoir fait progresser le budget des universités de 5 milliards en dix ans, les présidents des facs lui ont rappelé que la moitié, du moins, a été neutralisée par l’inflation et que l’autre moitié provenait des financements de France 2030 déjà fléchés. Le budget 2026 de l’État, validé par le Conseil constitutionnel, relève lui aussi du « trompe-l’œil ». Si les chiffres annoncent une hausse « optique » des crédits de l’enseignement supérieur — 15,6 milliards d’euros, soit +1 % par rapport à 2025 —, l’inflation prévue à 1,3 % efface en réalité ce gain. La trajectoire fixée par la Loi de programmation de la recherche n’est donc pas respectée : le manque à gagner atteindrait plus de 200 millions d’euros pour 2026, selon le Sénat. Notons que cette hausse n’est que trois fois rien comparé à l’explosion du budget dédié à la défense.
Les bourses sur critères sociaux (BCS) reculent pour la deuxième année consécutive, en baisse de 1,5 % (soit 35 millions d’euros). Le gouvernement justifie cette baisse par la diminution du nombre de boursiers, liée à la hausse des étudiants en apprentissage. Les syndicats étudiants, eux, dénoncent un « gel » en pleine inflation, synonyme de perte de pouvoir d’achat et de conditions d’étude dégradées — une continuité, selon eux, de la politique macroniste de précarisation de l’enseignement supérieur.
Pour Christelle Rabier, maîtresse de conférences à l’EHESS Marseille : « Cette politique d’austérité budgétaire des universités est à remonter, au moins, depuis la loi LRU “Pécresse” de 2007 », explique-t-elle. La réforme très contestée à l’époque de sa mise en application, qui voulait « rendre l’université attractive » et « visible à l’échelle internationale », a en réalité « ouvert un peu plus la voie vers la libéralisation du secteur, affaiblissant la stabilité financière indispensable pour la production de savoirs et de la recherche. Depuis, ce sont ces mêmes politiques qui sont menées ».
Des campagnes politiques contre les « libertés académiques »
Christelle Rabier alerte aussi sur les attaques que « subit le monde de l’université depuis des années concernant les libertés académiques » et qui visent principalement « les femmes, les syndicalistes, les plus précaires économiquement et les personnes racisées, qui sont victimes de violences physiques, morales ou professionnelles ». En février 2021, l’enseignante-chercheuse faisait partie des huit universitaires visés par un tweet d’un député Les Républicains qui dénonçait « l’islamo-gauchisme » et les « dérives intellectuelles idéologiques dans les milieux universitaires ». Mme Rabier avait alors porté plainte contre le député de droite pour « injure publique à l’encontre d’un fonctionnaire public ».” [ndlr : le député a été finalement relaxé en appel]. Elle nous fait part aujourd’hui de l’importance pour la communauté de se défendre face aux attaques politiques : « La justice est devenue, pour les universitaires, un des instruments de protection et de réparation contre les violences subies, qu’elles soient externes (harcèlement en ligne, notamment) ou internes à l’institution. »
Si cette formule nous paraît aujourd’hui datée — éclipsée depuis par de nouveaux termes comme le « wokisme » —, elle avait à l’époque déclenché de violentes campagnes médiatiques visant le monde universitaire. On se souvient de l’ex-ministre Frédérique Vidal, demandant au CNRS une enquête sur « l’islamo-gauchisme » qui « gangrènerait » l’université. Face au tollé, le CNRS avait répliqué dans un communiqué, affirmant que ce terme « ne correspond à aucune réalité scientifique ». Des investigations établirent par la suite que l’enquête n’avait jamais été diligentée. Le verre était dans la pomme. Une brèche s’était ouverte, accélérant les offensives ouvertes contre les libertés académiques.
Sous les mandats macronistes, marqués par une droitisation du débat public et des concessions toujours plus grandes aux programmes d’extrême droite, les campus furent dépeints comme des foyers idéologiques où sciences – notamment humaines et sociales – et politique s’entremêlaient de manière inquiétante alors que l’anomalie de ces dernières années réside, tout au contraire, dans le projet d’une université dépolitisée, progressivement privée de toute pensée critique portant sur les rapports de pouvoir et d’organisation du social et des institutions. Un projet dans lequel la logique managériale et libérale, promouvant l’autorité de la « vraie » science au service de l’ordre établi. C’est en somme une science appauvrie qui n’aborde pas les sujets qui dérangent, qui ne questionne pas radicalement ce qui est institué.
« Que la question de la place de la politique à l’université soit posée ne me dérange pas. Les questions ont droit de cité dans le débat public. Mais cette question s’appuie sur des représentations fausses, véhiculées mois après mois, année après année, sur le fait que les établissements d’enseignement supérieur seraient des foyers, et ça me fait mal d’employer ces mots-là, de l’islamo-gauchisme, du wokisme, etc. », défendait récemment Hélène Boulanger, présidente de l’université de Lorraine et vice-présidente de France Universités, dans un entretien donné à Mediapart.
Ces méthodes ne sont pas nouvelles, elles s’inspirent aujourd’hui de celles venues directement d’outre-Atlantique. Les décisions récentes de l’administration Donald Trump à l’encontre des universités américaines ont suscité l’indignation, tout en servant de laboratoire politique inscrivant un nouveau chapitre à la longue histoire américaine d’attaques des lieux de savoirs et d’émancipation par les conservateurs : on assiste depuis plusieurs années au passage d’une logique de la soft law à celle de la hard law. Coups budgétaires, pressions idéologiques, restrictions contre les chercheurs étrangers, accusées d’être des bastions « antipatriotes », trop progressistes et gangrenés par les idées égalitaires, les universités sont devenues des cibles dans le débat public.
À titre d’exemple, l’administration Trump a fait de la suppression des programmes DEI (Diversity, Equity and Inclusion) une priorité. Dès son retour au pouvoir, elle a signé des Executive Orders interdisant aux agences fédérales et aux bénéficiaires de fonds publics toute activité jugée « discriminatoire » ou « idéologique ». Les universités doivent désormais certifier qu’aucun financement n’est utilisé pour des formations fondées sur la « théorie critique de la race » ou l’« identité de genre ».
L’arme budgétaire constitue ainsi le principal levier politique, comme ce fut le cas avec le plafonnement des frais de recherche (National Institutes of Health, National Science Foundation), ou le gel de subventions pour plus de 3 800 bourses de recherche — soit environ 3 milliards de dollars — dédiées aux études de genre ou à la diversité, avant qu’une décision judiciaire ne l’annule. Une autre décision des plus emblématiques fut la suppression immédiate de 400 millions de dollars de subventions fédérales à Columbia University.
Si l’offensive cible en priorité les sciences sociales — de l’antiracisme aux études décoloniales, en passant par les études sur le genre, les migrations ou l’hétérodoxie économique —, elle ne s’arrête plus aux portes de leurs facultés. Les sciences dites « dures », en particulier celles liées à l’environnement, au climat ou à la santé, sont également dans le collimateur.
Le processus en devient méthodique et utilise la technologie pour tarir les sources en contrôlant le lexique. Une enquête du Washington Post a ainsi révélé l’existence d’une liste noire de « mots-clés » au sein de la National Science Foundation (NSF). Pour espérer décrocher une bourse de financement, les chercheurs sont désormais contraints de bannir de leurs projets des termes comme « femme », « diversité », « antiracisme », « genre » ou « intersectionnalité ». De passage à l’université d’Aix-Marseille, le chercheur américain Brian Sandberg témoignait de l’impossibilité de poursuivre ses travaux outre-Atlantique, les termes « changement climatique » et « environnement » figurant par ailleurs sur l’index des mots interdits par l’administration Trump. « On surpasse déjà le maccarthisme. Des historiens spécialistes de la guerre froide affirment que l’ampleur de la politique de Trump est déjà plus importante et systématique », disait-il.
Les États-Unis ne sont toutefois que l’épicentre d’une tendance mondiale. En Argentine, le plan « tronçonneuse » de Javier Milei, arrivé au pouvoir fin 2023, orchestre une asphyxie budgétaire sans précédent, contraignant les universités publiques à réduire drastiquement leurs coûts de fonctionnement. En Europe, la Hongrie de Viktor Orbán sert de modèle illibéral : au début de l’année 2025, le refus du pouvoir de retirer ses affidés des conseils d’administration des universités « privatisées » a entraîné le gel définitif de plus d’un milliard d’euros de fonds européens. Selon l’Academic Freedom Index (AFI), la liberté académique s’effondre : en moins de vingt ans, la proportion de la population mondiale vivant dans un pays où ce droit est respecté a chuté pour passer de la moitié à un tiers seulement (50% à 33%).
L’extrême droite contre l’Université
La France n’est pas en reste. Pour les observateurs du monde académique, ces événements constituent la « bande-annonce » d’un scénario qui pourrait s’écrire dans l’Hexagone. Ils appellent à ce que la France tire les leçons de l’expérience américaine. Car si le nouveau « maccarthysme » de Trump ou la « tronçonneuse » de Milei paraissent radicaux, leurs méthodes infusent déjà les programmes d’une extrême droite française qui n’attend plus que le levier du pouvoir pour passer aux actes. Le passage de la soft law — le discours d’intimidation sur l’islamo-gauchisme — à la hard law de la contrainte budgétaire et législative est le cœur du projet des droites radicales.
Le Rassemblement national ne cache plus ses projets contre l’université publique malgré le manque criant de mesures de fond sur l’enseignement supérieur et la recherche (l’ESR) dans ses programmes de 2022 et 2024. Le député Roger Chudeau, en charge de l’éducation pour le parti, a été explicite en proposant de mettre fin à l’élection des présidents d’université par leurs pairs pour restaurer une nomination directe par le ministère, accentuant une mise sous tutelle. À l’Assemblée nationale, ce même député avait été à la baguette du lancement d’une « association parlementaire » pour batailler contre le « poison wokiste », « la propagande LGBT » et la « menace transgenre » qui mettraient en « danger la civilisation ». Avec pour mesure phare à même de sauver la « civilisation » : l’interdiction des réunions non mixtes à l’université ! Plus grave, la politique antirépublicaine de « la préférence nationale » s’exprime jusque dans la vision de l’ESR du RN lorsqu’il exprime sa volonté d’interdire aux étudiants étrangers de se loger en cité universitaire.
Chez Reconquête, on assume l’importation des méthodes de Ron DeSantis – gouverneur républicain de Floride rentré en croisade contre les campus américains. Lors de son université d’été à Orange en août 2025, Éric Zemmour a détaillé un plan de « grand nettoyage » des financements publics, proposant de supprimer les subventions des laboratoires de sociologie ou de sciences politiques dès lors que leurs travaux utilisent les concepts d’intersectionnalité ou de genre. L’UDR d’Éric Ciotti – allié du RN – a poussé pour la création d’une « commission de contrôle parlementaire permanente » chargée de traquer « l’entrisme idéologique », une version française des listes de mots-clés interdits à la NSF américaine.
Or, cette pression politique libère une violence de terrain. Les syndicats d’extrême droite, comme La Cocarde étudiante ou l’UNI radicalisée, ainsi que les groupuscules d’ultra-droite agissent désormais comme des auxiliaires de cette normalisation, multipliant les actions d’intimidation, s’enracinant dans les universités sans que le gouvernement n’y trouve à redire. « Il y a une forme de « maccarthysme » à la française qui se prépare. Comme je le dis dans l’introduction de mon livre, la marcronie a hélas préparé le terrain avec la controverse lancée par Vidal sur l’islamo-gauchiste ou les propos de Gabriel Attal sur Science po. A l’Assemblée Nationale, en commission éducation, les députés issus du RN insistent pour arrêter de financer certaines recherches en sciences sociales. Et les groupuscules d’extrême droite s’organisent pour empêcher certaines initiatives scientifiques comme des colloques, rencontres ou même accueil de scientifiques étrangers (palestiniens par exemple) », développe le député Hendrik Davi qui a fait paraître Sciences en résistance. Pour une recherche libre et émancipatrice, un ouvrage qui propose une réflexion argumentée et historique sur les rapports entre production des savoirs et pouvoir politique. Il y critique principalement la politique néolibérale qui cherche, selon lui, à restreindre l’autonomie académique.
Les offensives viennent également des exécutifs locaux d’une droite toujours plus radicalisée. En Île-de-France et en Auvergne-Rhône-Alpes, les coupes opérées contre les établissements jugés « complaisants » avec les mobilisations sociales ont servi de test. Le constat de cette érosion est notamment documenté par le rapport de la chercheuse Stéphanie Balme, remis à France Universités, qui confirme que la France suit la trajectoire identifiée par l’Academic Freedom Index. Le rapport pointe aussi un « risque d’effondrement systémique » et insiste sur la « fragilité du financement public de la recherche et la dépendance aux subventions locales ».
Face à cette convergence des politiques de droites et d’extrême droite, des voix appellent à une mobilisation des forces syndicales et des partis politiques de gauche. « L’idée de la science émancipatrice ne va pas de soi à gauche puisqu’elle a été aussi un moyen de domination, d’accumulation du capital et parfois l’alliée des guerres. Or, sans la science, on n’aurait pas connaissance des systèmes de domination. D’autant plus qu’aujourd’hui on a grandement besoin de science face aux enjeux écologiques», constate toujours Hendrik Davi « La science est menacée car il y a une volonté de contrôle par les puissants.»
Le « moment Gaza » de l’université française
Si les offensives contre le « wokisme » ont préparé le terrain idéologique, les mobilisations de soutien au peuple palestinien ont servi de prétexte pour le passage à une phase de répression active. Cette période inaugure une véritable stratégie d’atrophie des espaces de production et d’expression scientifique ainsi que de toute mobilisation politique.
Sous la pression directe du pouvoir politique — on garde en mémoire les interventions de Gabriel Attal fustigeant, en mars 2024, une « dérive liée à une idéologie de combat » à Sciences Po —, les directions d’établissements ont multiplié les interdictions de rassemblements. L’annulation d’un colloque sur la Palestine au Collège de France en 2025 a résonné comme l’une des annulations des plus illustratives en la matière. Cette doctrine s’est étendue aux réunions publiques et aux mobilisations étudiantes, actant le déclin de la « franchise universitaire » au profit d’une gestion policière de la contestation.
Cette pression a produit des effets profonds au sein de l’institution : autocensure, marginalisation des voix engagées et multiplication des « procès bâillons ». Les spécialistes des questions coloniales ou du Proche-Orient, de l’histoire politique de la Palestine, ont subit et subissent encore une décrédibilisation orchestrée, se voyant fermer l’accès aux grands médias tout en étant la cible d’attaques de leurs pairs ou de leurs propres directions. La solidarité, autrefois affichée lors des polémiques sur « l’islamogauchisme », a semblé ainsi s’étioler.
Pire, ces atteintes aux libertés académiques sont devenues avec le recours à la hard law et à l’offensive judiciaire, allant jusqu’aux convocations pour « apologie du terrorisme » visant des cadres syndicaux et des chercheurs. Pour Jérôme Heurtaux, maître de conférences à l’Université Paris-Dauphine et membre de l’Observatoire des atteintes à la liberté académique (OALA), ce « moment Gaza de l’université française » constitue une accélération « des menaces qui existaient déjà et dont les formes se sont systématisées ». L’auteur de l’ouvrage Le droit international est-il mort à Gaza ? note également que « sur un certain nombre de questions sensibles, le débat rationnel, même entre chercheurs, est devenu beaucoup plus rare laissant place aux invectives et accusations en tout genre».
Dans ce contexte, la proposition de loi portée par la députée Caroline Yadan, soutenue par le bloc central et l’extrême droite, inquiète. En confondant volontairement le délit d’antisémitisme et la critique de la politique de l’État d’Israël, coloniale et impérialiste, le texte vivement contesté par la gauche pourrait constituer un nouveau pas vers une surveillance brutale de la production scientifique. Si cette loi était appliquée, juristes, politologues, historiens et tout autre chercheur des disciplines en sciences politiques travaillant sur la Palestine, le gouvernement israélien ou bien plus largement l’histoire des conflits dans la région, pourraient difficilement travailler sans craindre d’être surveillés ou censurés dans la diffusion de leurs travaux. De plus, cette confusion politiquement organisée entre antisémitisme et antisionisme (le premier un délit interdit par la loi, le second une opinion politique, certes contestable mais en débat) n’est pas à la hauteur de l’exigence d’un véritable combat contre les formes d’antisémitisme renouvelées.
Enfin, autre fait d’actualité brûlante de cette fin février 2026, les récents événements en marge d’une conférence à l’Institut d’études politiques de Lyon, qui ont débouché sur la mort du militant identitaire Quentin D., ont permis une nouvelle offensive ministérielle. En ciblant l’organisation de « meetings » sur les campus via une circulaire, le ministre de l’Enseignement supérieur interroge brutalement l’avenir de la liberté de réunion politique pour ces prochaines semaines. Hélène Boulanger met de nouveau en garde : « L’université n’est pas un lieu apolitique, mais un lieu où le pluralisme politique doit pouvoir s’exprimer. Les seuls endroits où on interdit les expressions à dimension politique, c’est là où des régimes autoritaires sont en place. »
Constitutionnaliser les libertés académiques ?
Bien qu’une proposition de loi du sénateur socialiste Adel Ziane visant à protéger les chercheurs a été adoptée au Sénat le 11 février dernier, le constat reste celui d’un manque d’actes forts à la mesure des menaces. De son côté, la droite sénatoriale a amendé ce texte, supprimant notamment les dispositions sur les clauses abusives dans les contrats de recherche. Le texte, désormais transmis à l’Assemblée nationale pour examen, prévoit la création d’une instance au sein du Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (Hcéres) pour quantifier les atteintes aux libertés académiques. Son indépendance réelle vis-à-vis du politique ainsi que le périmètre de ses missions restent cependant assez flous.
La publication du rapport de France Université « Défendre et promouvoir la liberté académique » avec ses 65 propositions a relancé le débat autour de l’inscription de la liberté académique dans la Constitution. À l’instar de l’inscription de l’IVG dans la Constitution française en mars 2024, suite aux atteintes mondiales de ce droit fondamental, particulièrement aux USA, la mesure chercherait à sacraliser la liberté de recherche et d’enseignement des chercheurs en la gravant dans le marbre du principal texte républicain. Pourtant, elle ne fait pas l’unanimité totale au sein de la communauté universitaire. Si certains questionnent légitimement l’efficacité de cette inscription pour endiguer les mouvements réactionnaires contre la production des savoirs, d’autres restent sceptiques et craignent une rigidification de la notion même et, en l’intégrant dans un corpus interprétable par les juges constitutionnels, une perte d’autonomie de sa définition déjà en débat au sein de la communauté académique.
« L’enjeu d’une sensibilisation large de la population à ce sujet est urgente bien que complexe », pour Jérôme Heurtaux. « Tout comme pour les libertés journalistiques [NDLR : elles aussi très largement menacées] qui ont fait l’objet d’âpres combats passés lors de la construction du modèle républicain et démocratique en France, il est aujourd’hui crucial de faire comprendre à la population que ces libertés académiques, qui sont certes réservées à une communauté intellectuelle et professionnelle minoritaire, celle des enseignants-chercheurs et plus largement de la communauté universitaire, constituent pourtant bien la condition d’un bien commun, celui d’une production et d’une diffusion des savoirs qui bénéficient à toute la société. »
source : https://lvsl.fr/luniversite-et-les-libertes-academiques-menacees-anatomie-dune-offensive/