Overblog Tous les blogs Top blogs Politique Tous les blogs Politique
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
blog Vendémiaire

Blog d'actualité politique

L’Université et les libertés académiques menacées : anatomie d’une offensive

Publié le 15 Mars 2026 par Vendémiaire in France-Politique - société

Université Aix Marseille © Creative Commons

Université Aix Marseille © Creative Commons

Les États-Unis ne sont toutefois que l’épicentre d’une tendance mondiale. En Argentine, le plan « tronçonneuse » de Javier Milei, arrivé au pouvoir fin 2023, orchestre une asphyxie budgétaire sans précédent, contraignant les universités publiques à réduire drastiquement leurs coûts de fonctionnement. En Europe, la Hongrie de Viktor Orbán sert de modèle illibéral : au début de l’année 2025, le refus du pouvoir de retirer ses affidés des conseils d’administration des universités « privatisées » a entraîné le gel définitif de plus d’un milliard d’euros de fonds européens. Selon l’Academic Freedom Index (AFI), la liberté académique s’effondre : en moins de vingt ans, la proportion de la population mondiale vivant dans un pays où ce droit est respecté a chuté pour passer de la moitié à un tiers seulement (50% à 33%).

L’extrême droite contre l’Université

La France n’est pas en reste. Pour les observateurs du monde académique, ces événements constituent la « bande-annonce » d’un scénario qui pourrait s’écrire dans l’Hexagone. Ils appellent à ce que la France tire les leçons de l’expérience américaine. Car si le nouveau « maccarthysme » de Trump ou la « tronçonneuse » de Milei paraissent radicaux, leurs méthodes infusent déjà les programmes d’une extrême droite française qui n’attend plus que le levier du pouvoir pour passer aux actes. Le passage de la soft law — le discours d’intimidation sur l’islamo-gauchisme — à la hard law de la contrainte budgétaire et législative est le cœur du projet des droites radicales.

Le Rassemblement national ne cache plus ses projets contre l’université publique malgré le manque criant de mesures de fond sur l’enseignement supérieur et la recherche (l’ESR) dans ses programmes de 2022 et 2024. Le député Roger Chudeau, en charge de l’éducation pour le parti, a été explicite en proposant de mettre fin à l’élection des présidents d’université par leurs pairs pour restaurer une nomination directe par le ministère, accentuant une mise sous tutelle. À l’Assemblée nationale, ce même député avait été à la baguette du lancement d’une « association parlementaire » pour batailler contre le « poison wokiste », « la propagande LGBT » et la « menace transgenre » qui mettraient en « danger la civilisation ». Avec pour mesure phare à même de sauver la « civilisation » : l’interdiction des réunions non mixtes à l’université ! Plus grave, la politique antirépublicaine de « la préférence nationale » s’exprime jusque dans la vision de l’ESR du RN lorsqu’il exprime sa volonté d’interdire aux étudiants étrangers de se loger en cité universitaire.

Chez Reconquête, on assume l’importation des méthodes de Ron DeSantis – gouverneur républicain de Floride rentré en croisade contre les campus américains. Lors de son université d’été à Orange en août 2025, Éric Zemmour a détaillé un plan de « grand nettoyage » des financements publics, proposant de supprimer les subventions des laboratoires de sociologie ou de sciences politiques dès lors que leurs travaux utilisent les concepts d’intersectionnalité ou de genre. L’UDR d’Éric Ciotti – allié du RN – a poussé pour la création d’une « commission de contrôle parlementaire permanente » chargée de traquer « l’entrisme idéologique », une version française des listes de mots-clés interdits à la NSF américaine.

Or, cette pression politique libère une violence de terrain. Les syndicats d’extrême droite, comme La Cocarde étudiante ou l’UNI radicalisée, ainsi que les groupuscules d’ultra-droite agissent désormais comme des auxiliaires de cette normalisation, multipliant les actions d’intimidation, s’enracinant dans les universités sans que le gouvernement n’y trouve à redire. « Il y a une forme de « maccarthysme » à la française qui se prépare. Comme je le dis dans l’introduction de mon livre, la marcronie a hélas préparé le terrain avec la controverse lancée par Vidal sur l’islamo-gauchiste ou les propos de Gabriel Attal sur Science po.  A l’Assemblée Nationale, en commission éducation, les députés issus du RN insistent pour arrêter de financer certaines recherches en sciences sociales. Et les groupuscules d’extrême droite s’organisent pour empêcher certaines initiatives scientifiques comme des colloques, rencontres ou même accueil de scientifiques étrangers (palestiniens par exemple) », développe le député Hendrik Davi qui a fait paraître Sciences en résistance. Pour une recherche libre et émancipatrice, un ouvrage qui propose une réflexion argumentée et historique sur les rapports entre production des savoirs et pouvoir politique. Il y critique principalement la politique néolibérale qui cherche, selon lui, à restreindre l’autonomie académique.

Les offensives viennent également des exécutifs locaux d’une droite toujours plus radicalisée. En Île-de-France et en Auvergne-Rhône-Alpes, les coupes opérées contre les établissements jugés « complaisants » avec les mobilisations sociales ont servi de test. Le constat de cette érosion est notamment documenté par le rapport de la chercheuse Stéphanie Balme, remis à France Universités, qui confirme que la France suit la trajectoire identifiée par l’Academic Freedom Index. Le rapport pointe aussi un « risque d’effondrement systémique » et insiste sur la « fragilité du financement public de la recherche et la dépendance aux subventions locales ».

Face à cette convergence des politiques de droites et d’extrême droite, des voix appellent à une mobilisation des forces syndicales et des partis politiques de gauche. « L’idée de la science émancipatrice ne va pas de soi à gauche puisqu’elle a été aussi un moyen de domination, d’accumulation du capital et parfois l’alliée des guerres. Or, sans la science, on n’aurait pas connaissance des systèmes de domination. D’autant plus qu’aujourd’hui on a grandement besoin de science face aux enjeux écologiques», constate toujours Hendrik Davi « La science est menacée car il y a une volonté de contrôle par les puissants.»

Le « moment Gaza » de l’université française

Si les offensives contre le « wokisme » ont préparé le terrain idéologique, les mobilisations de soutien au peuple palestinien ont servi de prétexte pour le passage à une phase de répression active. Cette période inaugure une véritable stratégie d’atrophie des espaces de production et d’expression scientifique ainsi que de toute mobilisation politique.

Sous la pression directe du pouvoir politique — on garde en mémoire les interventions de Gabriel Attal fustigeant, en mars 2024, une « dérive liée à une idéologie de combat » à Sciences Po —, les directions d’établissements ont multiplié les interdictions de rassemblements. L’annulation d’un colloque sur la Palestine au Collège de France en 2025 a résonné comme l’une des annulations des plus illustratives en la matière. Cette doctrine s’est étendue aux réunions publiques et aux mobilisations étudiantes, actant le déclin de la « franchise universitaire » au profit d’une gestion policière de la contestation.

Cette pression a produit des effets profonds au sein de l’institution : autocensure, marginalisation des voix engagées et multiplication des « procès bâillons ». Les spécialistes des questions coloniales ou du Proche-Orient, de l’histoire politique de la Palestine, ont subit et subissent encore une décrédibilisation orchestrée, se voyant fermer l’accès aux grands médias tout en étant la cible d’attaques de leurs pairs ou de leurs propres directions. La solidarité, autrefois affichée lors des polémiques sur « l’islamogauchisme », a semblé ainsi s’étioler.

Pire, ces atteintes aux libertés académiques sont devenues avec le recours à la hard law et à l’offensive judiciaire, allant jusqu’aux convocations pour « apologie du terrorisme » visant des cadres syndicaux et des chercheurs. Pour Jérôme Heurtaux, maître de conférences à l’Université Paris-Dauphine et membre de l’Observatoire des atteintes à la liberté académique (OALA), ce « moment Gaza de l’université française » constitue une accélération « des menaces qui existaient déjà et dont les formes se sont systématisées ». L’auteur de l’ouvrage Le droit international est-il mort à Gaza ? note également que « sur un certain nombre de questions sensibles, le débat rationnel, même entre chercheurs, est devenu beaucoup plus rare laissant place aux invectives et accusations en tout genre».

Dans ce contexte, la proposition de loi portée par la députée Caroline Yadan, soutenue par le bloc central et l’extrême droite, inquiète. En confondant volontairement le délit d’antisémitisme et la critique de la politique de l’État d’Israël, coloniale et impérialiste, le texte vivement contesté par la gauche pourrait constituer un nouveau pas vers une surveillance brutale de la production scientifique. Si cette loi était appliquée, juristes, politologues, historiens et tout autre chercheur des disciplines en sciences politiques travaillant sur la Palestine, le gouvernement israélien ou bien plus largement l’histoire des conflits dans la région, pourraient difficilement travailler sans craindre d’être surveillés ou censurés dans la diffusion de leurs travaux. De plus, cette confusion politiquement organisée entre antisémitisme et antisionisme (le premier un délit interdit par la loi, le second une opinion politique, certes contestable mais en débat) n’est pas à la hauteur de l’exigence d’un véritable combat contre les formes d’antisémitisme renouvelées.

Enfin, autre fait d’actualité brûlante de cette fin février 2026, les récents événements en marge d’une conférence à l’Institut d’études politiques de Lyon, qui ont débouché sur la mort du militant identitaire Quentin D., ont permis une nouvelle offensive ministérielle. En ciblant l’organisation de « meetings » sur les campus via une circulaire, le ministre de l’Enseignement supérieur interroge brutalement l’avenir de la liberté de réunion politique pour ces prochaines semaines. Hélène Boulanger met de nouveau en garde : « L’université n’est pas un lieu apolitique, mais un lieu où le pluralisme politique doit pouvoir s’exprimer. Les seuls endroits où on interdit les expressions à dimension politique, c’est là où des régimes autoritaires sont en place. »

Constitutionnaliser les libertés académiques ?

Bien qu’une proposition de loi du sénateur socialiste Adel Ziane visant à protéger les chercheurs a été adoptée au Sénat le 11 février dernier, le constat reste celui d’un manque d’actes forts à la mesure des menaces. De son côté, la droite sénatoriale a amendé ce texte, supprimant notamment les dispositions sur les clauses abusives dans les contrats de recherche. Le texte, désormais transmis à l’Assemblée nationale pour examen, prévoit la création d’une instance au sein du Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (Hcéres) pour quantifier les atteintes aux libertés académiques. Son indépendance réelle vis-à-vis du politique ainsi que le périmètre de ses missions restent cependant assez flous.

La publication du rapport de France Université « Défendre et promouvoir la liberté académique » avec ses 65 propositions a relancé le débat autour de l’inscription de la liberté académique dans la Constitution. À l’instar de l’inscription de l’IVG dans la Constitution française en mars 2024, suite aux atteintes mondiales de ce droit fondamental, particulièrement aux USA, la mesure chercherait à sacraliser la liberté de recherche et d’enseignement des chercheurs en la gravant dans le marbre du principal texte républicain. Pourtant, elle ne fait pas l’unanimité totale au sein de la communauté universitaire. Si certains questionnent légitimement l’efficacité de cette inscription pour endiguer les mouvements réactionnaires contre la production des savoirs, d’autres restent sceptiques et craignent une rigidification de la notion même et, en l’intégrant dans un corpus interprétable par les juges constitutionnels, une perte d’autonomie de sa définition déjà en débat au sein de la communauté académique.

« L’enjeu d’une sensibilisation large de la population à ce sujet est urgente bien que complexe », pour Jérôme Heurtaux. « Tout comme pour les libertés journalistiques [NDLR : elles aussi très largement menacées] qui ont fait l’objet d’âpres combats passés lors de la construction du modèle républicain et démocratique en France, il est aujourd’hui crucial  de faire comprendre à la population que ces libertés académiques, qui sont certes réservées à une communauté intellectuelle et professionnelle minoritaire, celle des enseignants-chercheurs et plus largement de la communauté universitaire, constituent pourtant bien la condition d’un bien commun, celui d’une production et d’une diffusion des savoirs qui bénéficient à toute la société. »

 

source : https://lvsl.fr/luniversite-et-les-libertes-academiques-menacees-anatomie-dune-offensive/

Commenter cet article