Il aura fallu le bombardement de l’Iran pour réconcilier Hillary Clinton et Donald Trump. Les réseaux néoconservateurs, hostiles à l’isolationnisme supposé du candidat républicain durant sa campagne, applaudissent des deux mains à présent qu’il a déclenché une guerre, d’une ampleur et d’une durée indéfinies. En réalité, ces frappes ne sortent pas de nulle part. Depuis des mois, une nébuleuse de think tanks interventionnistes travaille à préparer le terrain. Au cœur de ce dispositif, la Vandenberg Coalition. Dirigée par Elliott Abrams – envoyé spécial au Venezuela et en Iran durant la première administration Trump -, elle diffuse rapports détaillés et enquêtes d’opinion pour pousser Washington vers l’escalade. A l’aide de ses entrées à la Maison Blanche, elle mène un activisme souterrain qui rappelle furieusement les méthodes employées à la veille de l’invasion de l’Irak.
Alors que le président Donald Trump poursuit ses bombardements contre l’Iran, il semble déployer une stratégie esquissée dans un texte modestement intitulé « L’affaire du siècle : résoudre la question moyen-orientale ». Ce document est élaboré par une vénérable coalition : celle des néoconservateurs qui, il y a plus de vingt ans, soutenaient l’invasion de l’Irak.
Sa publication s’inscrit dans une entreprise de pression multiforme, financée par l’argent de donateurs privés. Depuis plus d’un an, un ensemble de groupes néoconservateurs et de lobbys pro-israéliens œuvrent discrètement pour pousser l’administration Trump à engager une intervention militaire contre l’Iran. Notes stratégiques, rapports et sondages se sont multipliés pour l’encourager le passage à l’acte.
Au cours des premières semaines de la présidence Trump, en janvier 2025, un groupe de réflexion nommé Vandenberg Coalition publie un livre blanc présentant un nouvel agenda pour la politique étrangère des États-Unis. Le document fait figure de véritable « manifeste néoconservateur » pour un second mandat de Donald Trump : il appelle Washington à accroître encore son soutien militaire à Israël, et à adopter une ligne « radicalement différente » à l’égard de l’Iran. Autrement dit, une feuille de route résolument belliciste destinée à influencer un président qui, durant sa campagne, avait pourtant cultivé une rhétorique isolationniste.
La Vandenberg Coalition est étroitement liée à l’administration Trump
Fondée en 2021 sous la présidence de Joe Biden, la Vandenberg Coalition défend une politique étrangère interventionniste et une hausse massive des dépenses militaires. Au cours de l’année écoulée, le groupe a publié une série de rapports consacrés notamment au Venezuela et à l’Iran : il s’est félicité de la capture du président vénézuélien Nicolás Maduro et a diffusé, en janvier, un document appelant explicitement à frapper l’Iran.
Réseau néoconservateur autour de Donald Trump
L’organisation est présidée par Elliott Abrams, figure majeure du courant néoconservateur à Washington. Ancien membre de l’administration de George W. Bush, Abrams fut l’un des acteurs clés de la campagne en faveur de l’intervention américaine en Irak avant l’invasion de 2003. À cette époque déjà, il traînait derrière lui un lourd passif : condamné pour son rôle dans le scandale de l’Irangate, il avait finalement été gracié.
Malgré son implication dans certaines des décisions de politique étrangère les plus brutales prises par les États-Unis au cours des dernières décennies, Abrams n’a jamais vraiment quitté les cercles du pouvoir à Washington. Sous la première administration Trump, il fut nommé représentant spécial pour le Venezuela puis pour l’Iran. Par la suite, il fut nommé par Joe Biden à la Commission consultative américaine sur la diplomatie publique, chargée de superviser les efforts de « diplomatie publique » – autrement dit de propagande – menés par les États-Unis à l’étranger.
À la tête de la Vandenberg Coalition, Abrams dirige aujourd’hui un groupe de réflexion étroitement connecté à l’administration Trump et qui constitue l’un des pôles d’un nouveau lobby néoconservateur. Cet écosystème de groupes conservateurs financés par l’industrie des énergies fossiles et par des donateurs anonymes plaide pour une intervention militaire contre l’Iran, en étroite interaction avec le lobby pro-israélien.
Le conseil consultatif de l’organisation comprend plusieurs membres émérites qui occupent aujourd’hui des fonctions au sein de l’administration Trump. On y trouve notamment le représentant au commerce Jamieson Greer, le directeur adjoint pour la sécurité intérieure Brian Cavanaugh, le conseiller juridique du Pentagone Earl G. Matthews, ou encore la vice-envoyée spéciale du président pour la paix au Moyen-Orient Morgan Ortagus.
Parmi les membres actifs du conseil figurent également des représentants du secteur privé de la défense ainsi que des responsables d’autres think tanks qui se distinguent par leur soutien à une guerre de changement de régime en Iran – en particulier la Foundation for Defense of Democracies et l’American Enterprise Institute.
Le conseil d’administration de la Vandenberg Coalition compte aussi David Milstein, conseiller principal de l’ambassadeur de Trump en Israël, Mike Huckabee. Peu connu du grand public, Milstein a pourtant exercé une influence notable sur la politique américaine à l’égard d’Israël, comme l’a révélé l’an dernier le média Responsible Statecraft. Partisan d’une ligne particulièrement dure, il s’est notamment employé à étouffer toute critique d’Israël au sein même du département d’État – pourtant peu suspect d’hostilité envers l’État hébreu.
Le think tank a publié des sondages prétendant montrer un large soutien de l’opinion américaine à la guerre en Iran – alors que la plupart des enquêtes indépendantes indiquent que le conflit est impopulaire
Milstein est par ailleurs le beau-fils de Mark Levin, animateur vedette de Fox News et figure majeure du commentariat conservateur. Levin compte parmi les plus fervents défenseurs d’une intervention militaire en Iran dans les médias – et Donald Trump est connu pour suivre attentivement ses émissions.
L’imbrication entre le lobby pro-israélien et les think tanks néoconservateurs – comme la Vandenberg Coalition – est devenue l’un des traits saillants de la machine d’influence qui façonne la politique étrangère à Washington, souligne Eli Clifton, conseiller principal au Quincy Institute for Responsible Statecraft, un groupe de surveillance opposé aux interventions militaires.
« Et ce qui apparaît aujourd’hui plus clairement encore, notamment avec la guerre contre l’Iran, c’est que tout cela vise à faire avancer les objectifs stratégiques d’Israël dans la région », ajoute-t-il.
La recette de la guerre d’Irak
À la veille de l’invasion de l’Irak, sous les administrations Clinton puis Bush, une organisation baptisée Project for the New American Century avait joué un rôle central pour préparer l’opinion et pousser à la guerre. Ce groupe extérieur au gouvernement – dont plusieurs membres rejoignirent ensuite l’administration Bush – avait bombardé la classe politique de lettres ouvertes appelant à une intervention en Irak entre la fin des années 1990 et 2003.
La Vandenberg Coalition fonctionne aujourd’hui de manière assez similaire, note Eli Clifton : c’est une « organisation à en-tête » [traduction de « letterhead organization » NDLR], autrement dit un groupe qui exerce son influence en multipliant lettres ouvertes et prises de position publiques. Elle a ainsi adressé plusieurs lettres aux parlementaires pour réclamer un engagement accru contre l’Iran et publié des sondages prétendant montrer un large soutien de l’opinion américaine à la guerre lancée par Trump – alors que la plupart des enquêtes indépendantes crédibles indiquent au contraire que le conflit est très impopulaire.
Le financement de ces initiatives reste largement opaque. Ces dernières années, la Vandenberg Coalition a déclaré des revenus annuels compris entre un et deux millions de dollars, selon ses déclarations fiscales. Une somme non négligeable, mais qui reste dérisoire comparée à celle d’organisations similaires : la Foundation for Defense of Democracies, par exemple, a déclaré 32,5 millions de dollars de recettes en 2024.
Parmi les donateurs identifiés figurent les fondations de George Seay, proche allié de Donald Trump et soutien important d’Israël. Mais, comme c’est souvent le cas dans l’univers des organisations à but non lucratif enregistrées sous le statut 501(c)(3), les exigences de transparence sont minimes : la coalition n’est pas tenue de révéler l’identité de la plupart de ses donateurs. Au moins 2,4 millions de dollars ont ainsi été acheminés vers l’organisation ces dernières années par l’intermédiaire de donor-advised funds, des véhicules caritatifs particulièrement opaques qui permettent de dissimuler l’identité des financeurs.
« L’argent qui circule dans ces structures est considérable », observe Eli Clifton.
Cet article a été originellement publié sur le site du média The Lever, sous le titre « New War, Same Neocons ».
source : https://lvsl.fr/la-vandenberg-coalition-le-lobby-neoconservateur-en-faveur-de-la-guerre-en-iran/