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Chine-Iran : une relation bilatérale à l’épreuve de la guerre

Publié le 28 Avril 2026 par Vendémiaire in Asie, Moyen Orient-Asie Mineure

Chine-Iran : une relation bilatérale à l’épreuve de la guerre

L’offensive israélo-américaine lancée le 28 février dernier contre la République islamique d’Iran a été analysée par de nombreux observateurs comme une attaque interposée de Washington contre les intérêts chinois et un régime allié de Pékin. Une hypothèse qui a sans doute une part de vérité, mais qui s’appuie sur une vision fantasmée d’un supposé axe sino-iranien. Si la Chine semble sortir renforcée de la séquence en cours pour diverses raisons, le conflit lancé par son rival américain pourrait la confronter à sa difficulté à concilier ses relations avec l’Iran d’une part et ses autres partenaires régionaux d’autre part.

Les relations entre la République Populaire de Chine et l’Iran ont démarré en 1971 lorsque, dans le sillage du voyage de Nixon en Chine, le Shah d’Iran reconnaît la RPC et initie des relations diplomatiques officielles avec Pékin. A partir des années 80, les relations entre la Chine et l’Iran s’approfondissent à l’aune de deux événements : l’isolement diplomatique de la jeune république islamique, mise sous embargo par l’Occident et agressée par l’Irak de Saddam Hussein, et les réformes économiques à l’œuvre en Chine qui ont tiré sa croissance et entraîné une hausse massive de ses besoins énergétiques. Dès lors, l’Iran se met à exporter très majoritairement son pétrole vers la Chine, une dépendance structurelle dont le pays n’est toujours pas ressorti quatre décennies plus tard.

A l’inverse, la Chine percevait plutôt cette relation comme un rapprochement de connivence sur la base d’intérêts communs limités. Les entreprises chinoises, de plus en plus internationalisées, participent dès la fin des années 80 à des projets d’envergure en Iran (dans le secteur pétrolier, les infrastructures comme le métro de Téhéran, ou encore le nucléaire civil), mais les sanctions internationales empêchaient déjà la relation bilatérale de s’approfondir autant que l’Iran l’aurait souhaité.

Il faut attendre 2016, un après la signature de l’accord nucléaire iranien pour que la Chine affiche un rapprochement économique et diplomatique avec l’Iran

Cette tendance s’est confirmée dans le courant des années 90, lorsque les dirigeants chinois ont refusé à plusieurs reprises les appels du pied iraniens visant à l’approfondissement des liens stratégiques en matière militaire, notamment dans le domaine du nucléaire. La priorité de la Chine était alors une normalisation de ses relations avec Washington en vue de son adhésion à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) en 2001. Puissance dotée de l’arme, la Chine a par ailleurs toujours affiché son hostilité au programme nucléaire militaire iranien, à l’instar des autres membres permanents du conseil de sécurité de l’ONU.

Aux origines de la relation sino-iranienne

Il faut donc attendre 2016, un après la signature du Joint Comprehensive Plan of Action (JCPOA, l’accord nucléaire iranien), pour que la Chine affiche un rapprochement économique et diplomatique avec l’Iran. Xi Jinping se rend à Téhéran pour une visite d’Etat, la première d’un dirigeant chinois en quatorze ans, et présente l’Iran comme une pièce maîtresse de ses Nouvelles Routes de la Soie. La sortie des Etats-Unis du JCPOA en 2018, et le retour des sanctions, sont venu contrarier cette bonne dynamique. La Chine résiste mieux que les Européens, mettant en place un certain nombre de dispositifs de paiement (dont certains utilisés avec la Russie également) afin de contourner les sanctions et permettre à l’Iran d’accéder à des devises dont le pays a grandement besoin. Certaines entreprises chinoises reprennent la place laissée vacante par les entreprises européennes, à l’image de la China National Petroleum Corporation (CNPC) venue remplacée Total pour l’exploitation du champ gazier South Pars. Toutefois, nombre d’entre elles demeurent réticentes à l’idée d’investir en Iran, redoutant les sanctions américaines et l’instabilité régionale. Malgré ces difficultés, le ministre des affaires étrangères chinois Wang Yi et son homologue iranien Mohamed Javad Zarif, signent en 2021, à Pékin, un « partenariat stratégique global », considéré comme une distinction diplomatique majeure dans la nomenclature chinoise.

Cette chronologie permet de comprendre l’asymétrie de la relation sino-iranienne. La Chine est le premier partenaire commercial de l’Iran, à hauteur de 28% de ses échanges extérieurs, alors que l’Iran n’est qu’un partenaire commercial très secondaire pour la Chine. Le pétrole iranien est exporté à 80% vers la Chine, alors qu’il ne représente que 7 à 8% des importations chinoises, loin derrière la Russie et l’Arabie Saoudite. Conséquence de cette dépendance, l’Iran est contraint de brader son pétrole pour le vendre à la Chine, passant par des pays tiers (Iraq, Malaisie, Emirats, Philippines etc.) pour échapper aux sanctions américaines. En raison de la non-convertibilité du yuan et du risque lié à l’échange en dollar, les deux pays utilisent des mécanismes opaques pour leurs échanges commerciaux. La Chine règle en partie ses factures de pétrole par l’exportation de marchandises vers le marché iranien, ce qui est en réalité une double peine pour l’économie iranienne.

L’Iran a pourtant tenté, dans certains secteurs et dans la mesure du possible, de diversifier ses partenaires. L’Inde aurait pu être une alternative économique crédible à la Chine, investissant notamment dans le port commercial de Chabahar, point d’entrée d’un projet de corridor économique nord-sud reliant l’Inde à la Russie par l’Iran et l’Asie centrale. A ce jour, les infrastructures ferroviaires de cet axe nord-sud restent majoritairement investies et construites par des entreprises chinoises, démontrant les limites évidentes de ce partenariat avec l’Inde. Toujours friande de symboles, la Chine a par ailleurs ouvert un consulat dans le port commercial de Bandar Abbas, sur les rives du Golfe Persique, signifiant ses intentions à son rival indien.

Autre partenaire pouvant servir de contrepoids à la Chine, la Russie approfondit de manière incontestable sa relation avec l’Iran depuis plusieurs années, notamment sur le volet militaire. L’Iran fournit à la Russie ses drones-suicide Shahed-136 dans le cadre de son invasion de l’Ukraine, et la Russie contribue en échange à la modernisation des équipements de la défense iranienne. Toutefois, la Chine demeure le deuxième partenaire militaire de l’Iran, fournissant des missiles de croisière antinavires, des systèmes de défense sol-air, divers composants de type électronique ou carburants pour son industrie de missiles et de drones. L’Iran souhaiterait accéder à des technologies chinoises plus avancées, notamment les avions de chasse de dernière génération utilisés par le Pakistan, mais la stratégie de Pékin consiste à transférer principalement des produits à usage double (civil et militaire) pour pouvoir nier tout implication directe dans d’éventuels conflits. Disposée à renforcer ses liens avec l’Iran, la Chine demeure soucieuse de respecter le cadre légal des sanctions américaines.

Rapprochement de Pékin avec les monarchies du Golfe

Consciente des risques inhérents à son partenariat avec l’Iran, la Chine diversifie ses partenariats régionaux, en se rapprochant de l’Arabie Saoudite et des Emirats Arabes Unis. A la suite de sa visite d’Etat à Téhéran en 2016, Xi Jinping s’est rendu à Riyad, signifiant sa volonté d’entretenir des relations équilibrées avec les deux rives du Golfe, alors en proie à des tensions grandissantes. Pékin a signé des partenariats stratégiques globaux avec Riyad en 2016 et Abu Dhabi en 2018, démontrant que sa relation avec l’Iran n’est pas aussi « spéciale » que ce qu’aurait souhaité Téhéran. Du reste, les investissements chinois parlent pour eux-mêmes : ils s’élèvent, sur les vingt dernières années, à environ 26 Mds $ pour l’Iran, contre 39 Mds $ pour les Emirats Arabes Unis et 52 Mds $ pour l’Arabie Saoudite.

La fermeture du détroit d’Ormuz par l’Iran représente une menace pour l’ensemble de l’économie mondiale, et particulièrement pour les économies asiatiques hautement dépendantes de ce corridor

En approfondissant ses relations avec des pays rivaux, voire ennemis, la Chine s’est montrée fidèle à deux principes qu’elle défend sur la scène internationale : les partenariats gagnant-gagnant au service du développement économique, et le principe de non-ingérence. Cohérente sur le papier, cette stratégie s’est rapidement confrontée aux complexités des jeux de pouvoir dans le Golfe, et la Chine se voit de plus en plus contrainte à s’investir dans la médiation. L’équilibre est complexe à trouver pour Pékin, qui l’a découvert en 2022, en reconnaissant la souveraineté émiratie sur des îles du Golfe Persique occupée par l’Iran, suscitant l’ire de Téhéran. Les Iraniens ont rapidement réagi en convoquant l’ambassadeur chinois, mais ont finalement calmé le jeu pour ne pas perturber la visite d’Etat du président Ibrahim Raissi à Pékin, en février 2023, la première d’un dirigeant iranien depuis vingt-trois ans.

Consciente de devoir assumer un plus grand rôle dans la région, la diplomatie chinoise a été à l’initiative d’un véritable tour de force en mars 2023, en orchestrant à la surprise générale une normalisation des relations diplomatiques entre l’Arabie Saoudite et l’Iran, rompue depuis 2016. Les différends étaient pourtant nombreux entre les deux géants du Golfe : guerre au Yémen, attaque de l’ambassade saoudienne à Téhéran en réponse à l’exécution du clerc chiite Nimr al-Nimr, tragédie du pèlerinage à la Mecque de 2015 dans laquelle plusieurs milliers d’iraniens ont perdu la vie etc. Le prince héritier d’Arabie Saoudite, Mohamed Ben Salman (MBS) n’a d’ailleurs jamais caché son hostilité au régime iranien, le comparant au régime nazi et l’Ayatollah Ali Khamenei à Adolf Hitler. Dans un tel contexte, le coup de maître de Pékin pourrait s’expliquer par la volonté de l’Arabie Saoudite de diversifier ses partenaires, et par un retour du pragmatisme à Riyad, après une période marquée par autant de coups de force que d’échecs stratégiques (guerre au Yémen, blocus du Qatar entre 2017 et 2021).

Pour couronner cette série de succès chinois dans le Golfe, l’Iran et les Emirats Arabes Unis sont annoncés comme nouveaux membres des BRICS en août 2023, rejoints officieusement en 2024 par l’Arabie Saoudite, qui parle pudiquement de « processus en cours » pour ne pas froisser son allié américain. Sans surestimer l’impact géopolitique réel de cette association, cette vague d’élargissement à des pays rivaux marque une nouvelle fois la volonté chinoise d’utiliser ses propres outils au service d’un multilatéralisme dont elle serait l’élément central.

Pékin au défi du conflit en cours

Cette dynamique de rapprochement sous l’égide de Pékin se voit aujourd’hui contrecarrée par l’agression américano-israélienne contre l’Iran, lancée le 28 février 2026. En réaction à ce conflit, la Chine a eu beau jeu de dénoncer l’infraction du droit international par les Etats-Unis, et d’afficher un soutien mesuré à son partenaire iranien pour ne pas s’aliéner ses autres partenaires. A l’issue de la guerre des Douze Jours de juin 2025, la Chine avait discrètement répondu à l’appel de l’Iran pour l’aider à reconstituer ses capacités balistiques, fournissant des composants essentiels à son industrie de missiles, qui se sont révélés décisifs dans la contre-offensive de ces dernières semaines.

La fermeture du détroit d’Ormuz par l’Iran représente une menace pour l’ensemble de l’économie mondiale, et particulièrement pour les économies asiatiques hautement dépendantes de ce corridor. Les navires chinois ont cependant rapidement bénéficié d’une exemption de passage, dont on ne connaît pas encore les modalités exactes.

D’autres pays ont suivi la Chine et ouvert des discussions bilatérales avec l’Iran pour s’assurer un passage sûr, notamment ceux pour qui l’approvisionnement en hydrocarbures est rapidement devenue critique. La stratégie iranienne a suscité l’ire de Donald Trump, qui avait manifestement ignoré le risque d’un tel scénario avant de lancer son offensive. Le présent américain s’est même lancé dans une tentative aussi vaine qu’absurde d’appeler la Chine à l’aider à rouvrir le détroit d’Ormuz, balayé d’un revers de main par Pékin.

Cette séquence a été l’opportunité de rappeler que la Chine ne dépend plus qu’à 50% du pétrole du détroit d’Ormuz, ayant diversifié ses fournisseurs, et non à 90% comme le répète Donald Trump. La menace sur son économie est donc bien réelle, mais supportable en comparaison de la victoire stratégique que représente un enlisement américain.

Pourtant, tout indique que la Chine a joué la carte de l’apaisement, par le biais de son allié pakistanais, médiateur entre l’Iran et les Etats-Unis. Plus que tout, la Chine a besoin de stabilité, aussi bien pour ses approvisionnements énergétiques que pour la bonne santé économique de ses marchés d’exportation. De plus, les contre-offensives iraniennes contre les monarchies du Golfe accueillant des bases militaires américaines (Arabie Saoudite, Qatar, Koweït, Bahreïn, Emirats Arabes Unis) menacent le fragile équilibre que cherchait Pékin avant le début de cette crise. 

Malgré son extrême prudence à ne pas être perçue comme un soutien militaire de l’Iran, l’implication de la Chine reste difficile à nier. Elle l’autorise notamment à utiliser son système de de navigation par satellite BeiDou, ainsi que l’imagerie provenant de ses systèmes satellites de reconnaissance (Yaogan) pour le ciblage, deux atouts cruciaux de la contre-offensive iranienne de ces dernières semaines, forcément vus d’un mauvais œil par l’autre rive du Golfe.

Enfin, cette séquence a été l’occasion de raviver la question d’une montée en puissance du yuan comme monnaie d’échange, notamment pour la vente de pétrole. Les dirigeants chinois affichent de plus en plus ouvertement leur volonté de contester la suprématie du dollar, comme le démontrent les discussions avec l’Arabie Saoudite pour échanger du pétrole en yuan. Aussi, la rumeur selon laquelle le péage du détroit d’Ormuz serait réglé en yuan, aujourd’hui ou à l’avenir, a fait couler beaucoup d’encre. Il ne faut toutefois pas minimiser les défis colossaux pour l’économie chinoise que représenterait une dédollarisation trop rapide, conjuguée à une montée en puissance du yuan comme monnaie de référence. Si la crise actuelle devait représenter le point de départ d’un éventuel « pétroyuan », la Chine a plutôt intérêt à un processus de long terme qu’à une rupture trop brutale.

Face au défi que représente la crise dans le Golfe, la Chine a face à elle un jeu d’équilibriste à mener pour préserver sa bonne entente avec Téhéran, sans s’aliéner ses autres partenaires. Si le régime iranien survit à ce conflit, ce qui en prend le chemin, les monarchies du Golfe vont être rapidement confrontées à un dilemme entre une menace iranienne revigorée, et une protection américaine de plus en plus faillible. Pékin tentera logiquement d’en tirer profit.  

 

https://lvsl.fr/chine-iran-une-relation-bilaterale-a-lepreuve-de-la-guerre/

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