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Inde-Chine : Hindi Chini Bhai Bhai

Publié le 29 Juillet 2026 par Vendémiaire in Asie, Asie - Chine, Histoire - textes fondamentaux - débats - biograph...

Inde-Chine : Hindi Chini Bhai Bhai

29 juillet 2026

Jean-Pierre PAGE

Il existe en occident une approche de la relation Inde et Chine qui pèche par des oublis historiques majeurs mais surtout par une tonalité passéiste et néocoloniale Cette manière de voir la relation entre la Chine et l’Inde à travers le prisme de la conflictualité est pour ma part contraire à la réalité, à l’histoire et à mon expérience personnelle.

L’Inde et la Chine ont une histoire croisée depuis des millénaires. Elle remonte à leurs civilisations respectives et communes, à l’Antiquité, aux routes de la soie, à la diffusion de l’Islam et bien sûr à travers le bouddhisme, qui n’est pas une religion mais une philosophie de la vie. Cela tient évidemment à leur proximité géographique, et sans aucun doute parce que ces deux pays ont été avec d’autres nations d’Asie, les victimes de longues périodes de colonisation, de guerres, de pillages, de souffrances partagées. Mais par-dessus tout parce qu’à travers de véritables épopées, Gandhi et Nehru, Mao Zedong et Zhou Enlai, ces hommes hors du commun, furent les infatigables initiateurs d’un mouvement de libération nationale, pour la défense de l’indépendance, de la souveraineté, de leurs valeurs, de leurs cultures de chacun de leur pays respectif. Ensemble, ils ont inspiré les mouvements de décolonisation de l’après-guerre, en Asie, en Afrique, en Amérique latine.

Ainsi, ce n’est pas sans raison que les cinq principes de la coexistence pacifique qui sont l’armature du système international adoptés par les Nations Unies sont nés en Asie à l’initiative de l’Inde et de la Chine et également du Myanmar : la paix entre les nations, l’harmonie sans l’uniformité, la non-agression sont toujours des sources d’inspiration, tout comme les moyens permettant de trouver des réponses aux problèmes, sans ingérence étrangère, et particulièrement celle des Etats-Unis et de leurs alliés. On se réfèrera aux deux interventions remarquables du Président Xi Jinping au 60e et 70e anniversaire des cinq principes de la coexistence pacifique et à leur élaboration conçue principalement et ensemble par la Chine et l’Inde mais également le Myanmar.

André Malraux quand il parlait de la Chine avait l’habitude dire : “La Chine est la Chine, et le reste du monde est le reste du monde”. Cela pourrait s’appliquer de la même manière à l’Inde. Ces deux nations ont toujours eu rendez-vous et souvent ensemble avec l’histoire ! C’est bien pourquoi on ne saurait réduire celle-ci à une conflictualité irréductible.

Sans remonter à des temps immémoriaux mais en tenant compte de l’histoire contemporaine la relation entre les deux nations les plus peuplées au monde représente un patrimoine politique contrasté fait d’avancées et de reculs, de succès et de défaites. Ce n’est pas un fait du hasard que les deux pays lors des négociations sur le statut du Tibet furent ensemble à l’origine des cinq principes de la coexistence pacifique, le Panchsheel Agreement de 1954 qui deviendra par la suite la référence de la conférence de Bandung. On ne saurait oublier que les deux principaux artisans, concepteurs et rédacteurs des principes de la coexistence pacifique furent Nehru et Zhou Enlai. Ce sont leurs idées novatrices qui donnèrent naissance par la suite au Mouvement des États Non Alignés.

On pourrait ajouter à ce constat l’amitié sincère et profonde, le respect de Zhou Enlai et Nehru, l’un pour l’autre. Autant que leurs combats communs, leurs origines sociales et leur grande culture rapprochaient sans doute le fils de mandarins et le brahmane (Nehru était brahmane et également Pandit). Tous les deux ont joué un rôle déterminent dans la fondation de leur pays respectif. Dans le même temps, leur vision du monde a eu une très forte influence sur les bouleversements de leur époque. Sans doute, leur proximité avec ces deux géants de l’histoire de l’humanité, Mao Zedong et le Mahatma Gandhi à un même moment de l’histoire ne fût pas indifférente aux rôles et à l’action créatrice qui fût la leur.

Prendre en compte la dimension des défis de cette période est essentiel si l’on veut comprendre et suivre les évènements qui caractérisent cette nouvelle période de l’histoire dans laquelle nous sommes dorénavant de pleins pieds. Par exemple, si l’on veut comprendre le mouvement des BRiCS+ il faut aussi connaître l’histoire de chacun de ces pays, ce qui les rapproche comme ce qui peut les éloigner, les contradictions en quelques sorte.

Je n’ai jamais partagé cette idée d’une conflictualité sourde entre la Chine et l’Inde. Les choses sont plus complexes. A commencer par le fait que les deux pays sont obligés de s’entendre pour des raisons objectives. On parle peu de la relation entre Xi Jinping et Narendra Modi, leurs rencontres fréquentes mais sans tapage. Il faut voir le film de la visite et l’accueil de masse au Tamil Nadu en 2019, ou Narendra Modi salua á l’occasion de ce second sommet informel l’existence des anciennes routes de la soie. Xi Jinping visita le temple de Shore à Mamallapupuram, comme le fit Chou Enlai en 1956 aux côtés du Mahathma Ghandi. Aujourd’hui on parle encore pour qualifier la relation entre les deux pays du Chennai Spirit comme après le premier sommet qui eu lieu en Chine du Wuhan Spirit. La conférence des BRICS+ à Kazan en Russie en octobre 2024 et l’évidente complicité entre Poutine, Xi et Modi en donna une autre bonne illustration. D’ailleurs la même relation existe entre le Chinois Wang Yi, l’Indien Subrahmanyam Jaishankar avec le russe Serguei Lavrov. Les rapports entre les trois ministres des affaires étrangères au sommet de leur art de la négociation ne sont en rien comparables aux Occidentaux dont la médiocrité est le plus souvent consternante. Cette qualité de relations a contribué pour beaucoup à la solution trouvée aux problèmes frontaliers entre l’Inde et la Chine après des affrontements militaires pendant des dizaines d’années.

Il faut juger des relations entre l’Inde et la Chine à travers les faits concrets. Il s’agit des deux plus importants pays au monde. Leur voisinage et l’importance de la politique pro business de Modi ont trouvé un écho important en Chine. Tout cela a contribué à porter les échanges économiques et financiers entre les deux pays à un niveau sans précédent. Il existe plus de 1 000 entreprises chinoises en Inde, et dans les domaines de la recherche scientifique si elle progresse très vite l’Inde n’a pas rattrapé son retard sur la Chine. Les deux pays sont des puissances nucléaires et spatiales. Leurs capacités militaires sont particulièrement fiables et compétitives.

La vie politique des deux sociétés :

La vie politique et sociale en Inde est très intense. Avec des Partis communistes (CPI, CPI-M, et dans une moindre mesure CPI-ML) très actifs sur le terrain des luttes sociales comme on a pu le voir avec la longue grève victorieuse des paysans. Les syndicats sont très mobilisés. Il y a cinq ans l’Inde a connu la plus grande grève de l’histoire de l’humanité avec 250 millions de grévistes. Pendant presque 40 ans, le CPI-M a dirigé avec le communiste Jyoti Basu le Bengale occidental, état le plus peuplé de l’Inde. Il faudrait parler du Kerala dirigé jusqu’à très récemment par les communistes et qui est devenu sous leur gouvernement le premier état de l’Inde à éradiquer la pauvreté. Ces dernières semaines et malgré la répression, le “Mouvement des cafards” a mobilisé des millions d’étudiants et d’enseignants en Inde et conduit à la démission du Ministre de l’éducation, ce qui constitue une autre illustration des capacités du mouvement social en Inde. En Chine, on ignore et sous-estime souvent en occident la réalité des mouvements sociaux, les conflits du travail, l’importance des débats politiques et économiques, l’intérêt dans la jeunesse de sur ce qu’a été l’héritage politique et idéologique de Mao Zedong sont très importants. 2026 sera le 50e anniversaire de la mort de Mao Zedong et le 90e anniversaire de la Longue Marche dont le journaliste américain Edgar Snow publia en 1938 son fameux reportage “ Étoile rouge sur la Chine” ( Red star over China) accompagné de la première interview de Mao Zedong.

Bien sûr, il y a d’immenses différences entre l’Inde et la Chine mais celles-ci tendent à s’amenuiser. Les inégalités sont criantes en Inde mais comme en Chine les classes moyennes progressent très vite. C’est une autre réalité qu’on ne saurait sous-estimer. C’est pourquoi, je ne partage pas cette vision passéiste de la relation entre ces deux pays, pays dont la modernité est de plus en plus évidente. Inde et Chine diplôment chaque année et chacun de leurs côtés environ 1,5 millions d’ingénieurs. Leurs universités respectives sont d’un très haut niveau, leur coopération universitaire et scientifique ne cesse de progresser.

La différence politique entre l’Inde et la Chine, tient sans doute à la stabilité de la Chine et l’adhésion très majoritaire de son peuple au socialisme comme au rôle dirigeant d’un parti communiste. En Inde, Narendra Modi a été réélu, mais l’instabilité est un fait permanent. Si les situations dans les deux pays sont contrastées tous les deux sont des défenseurs intransigeants de leur souveraineté.

Positions en politique internationale

Internationalement, il y a la relation avec ses aspects contradictoires entre l’Inde et les USA qu’on ne saurait négliger. Elle est d’une nature différente que celle que l’on connaît entre la Chine et les Etats-Unis. Toutefois, en Inde celle-ci rentre très vite en conflit quand la souveraineté est mise en cause comme dans l’affaire du changement de régime au Bengale, le statut des iles Andaman et Nicobar que les Nord-Américains voulaient occuper. Cela a d’ailleurs conduit, à la fin de son mandat, à l’annulation du voyage d’État de Joe Biden et au premier voyage de Modi à Moscou après sa récente élection pour y retrouver son « cher ami Poutine ». En Inde, on n’oublie pas l’aide conséquente de la Chine à l’Inde au moment de la crise du COVID.

Il est un fait que l’Inde est soucieuse de son pré-carré et Modi a cherché à rétablir une influence perdue. Il ne faut jamais oublier les évènements de 1987 et la signature des accords entre l’Inde et le Sri Lanka à la suite d’un conflit qui obligea après l’intervention militaire de Delhi, à l’époque de Rajiv Ghandi à des accords avec Colombo qui prévoyaient de mettre un terme aux émissions de cette antenne de la CIA qu’était Voice of America qui émettait dans toute cette région ainsi d’ailleurs que l’engagement pris de ne jamais céder l’occupation du port en eau profonde de Trincomalee au Sri Lanka à une puissance navale étrangère. En l’occurrence, dans ce cas, à la 7e flotte des Etats-Unis. L’échec des Etats-Unis avec la dissolution du CENTO à la fin des années 1960 fût en son temps retentissant. Toute cela compte et ne saurait être négligé dans les analyses sur cette région qui contribue de manière décisive au nouvel ordre mondial qui se met en place.

Je connais assez bien ces deux pays l’Inde et la Chine où je me rends régulièrement, j’y compte beaucoup d’amis et de camarades depuis de nombreuses années et l’aide de Tamara Kunanayakam à mieux me faire comprendre l’Asie et la région d’où elle est originaire m’a beaucoup ouvert les yeux. Certes, comme disait Socrate “Je sais une chose, c’est que je ne sais rien”. Ce qui est une certitude c’est que ces deux pays m’ont toujours fasciné par leur immensité et leur histoire millénaire. Il faut relire l’immense poète indien Rabindranath Tagore et la romancière chinoise Han Suyin, par ailleurs grande amie de Zhou Enlai, ça aide énormément pour comprendre cette longue histoire croisée depuis plusieurs millénaires.

Jean-Pierre Page

Rédacteur en chef de La Pensée libre

Note :

[1] Dans les années 1950, au moment de la mise en valeur des cinq principes de la coexistence pacifique, Zhou Enlai visita l’Inde. Partout la foule l’acclamait en criant « Hindi-China Bhai, Bhai » (Inde-Chine nous sommes frères) et également « Panchscheel Zindabad » (Vivent les cinq principes de la coexistence pacifique). Cité par Xi Jinping, à la Conférence du 60e anniversaire des cinq principes de la coexistence pacifique, 28 juin 2014.

   Jean-Pierre PAGE

   Chine

   Inde

 

https://www.legrandsoir.info/hindi-chini-bhai-bhai.html

 

 

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