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LE NERF DE LA GUERRE- Marcel Cachin et Benito Mussolini.

Publié le 18 Avril 2026 par Vendémiaire in Histoire - textes fondamentaux - débats - biograph...

LE NERF DE LA GUERRE- Marcel Cachin et Benito Mussolini.

 par Michel Levine 

   Au début de la première guerre mondiale, le député socialiste Marcel Cachin se voit proposer une mission très particulière : soudoyer Benito Mussolini. Cette démarche est les conséquences internationales  qu’elle a entrainées méritent d’être connues.  

    La Première Guerre mondiale, qui débute en juillet 1914, oppose les forces de l’Entente (France, Russie et Royaume-Uni) aux empires centraux (Allemagne et Autriche-Hongrie) Bien que lié à ces derniers, le royaume d’Italie proclame sa naturalité, échaudé par la malheureuse expérience d’une guerre menée en Lybie contre la Turquie qui a ruiné son économie. Voilà qui ne fait pas les affaires de la France, désireuse que ce dernier pays ouvre dans les Alpes un second front contre l’Autriche afin de soulager les efforts des armées françaises. Mais comment convaincre le royaume transalpin de s’engager dans cette  guerre qu’on prévoit courte et joyeuse ?

     Pour y parvenir, le Quai d’Orsay décide de faire appel à son ambassadeur à Rome, Camille Barrère. Hôte du Palais Farnèse depuis 1897, cet ancien communard est réputé avoir constitué un important réseau de relations dans les milieux politiques et économiques de la péninsule. Il décide de contacter un personnage auquel on ne s’attendrait pas dans une telle situation : nul autre que l’avocat Benito Mussolini, rédacteur en chef de l’Avanti, le journal du parti socialiste. Ce bouillant leader, à l’image de la majorité des socialistes de son pays, s’affirme fervent partisan de la neutralité. Dans son fameux article « Abbasso la guerra ! » (« À bas la guerre ! ») publié au printemps 1914, il en est venu à inciter le prolétariat à se soulever si le gouvernement capitaliste se prononçait partisan de la guerre à l’Allemagne.

    Pourquoi Barrère le désigne-t-il cependant au secrétariat du Quai d’Orsay comme « notre homme en Italie « ? Parce qu’il sait que le leader socialiste n’est pas insensible aux sollicitations de certains milieux financiers et industriels avides, au contraire de lui, d’engager leur pays dans la guerre. Ainsi en est-il  des usines Fiat, représentées par l’industriel Piémontais Cesare Goldman, auxquels se sont joint des groupes financiers animés en sous-main par le président du conseil en personne, Antonio Salandra. Tous se déclarent prêtes à financer avec largesse le journal que Mussolini rêve de posséder, à condition que cet organe de presse prenne ouvertement fait et cause pour l’engagement de l’Italie aux côtés des forces de l’Entente. Barrère pressent que le futur Duce est prêt vendre son âme. Il suffit que la France s’ajoute à ces généreux donateurs pour donner le dernier coup de pouce au destin…

   Le message est bien reçu au Quay d’Orsay, qui décide d’investir dans l‘opération ses fonds secrets, augmentés de l’apport financier des usines Schneider-Creuzot. Barrère estime qu’entre 40.000 et 80.000 lires pèsent désormais dans la balance. Sans que la population italienne le sache encore, son entrée en guerre est en train de se négocier…Certes Barrère sait qu’il doit affronter un adversaire à Rome, l’ambassadeur Bernhard von Bülow, ancien chancelier d'Empire, dépêché en urgence par l’Autriche pour tenter d’obtenir l’alliance italienne et qui, lui aussi, fait largement usage de corruption.  Mais l’Empereur François-Joseph rechigne à dépenser son argent, privant ainsi son envoyé des subsides indispensables.

   Pour augmenter ses chances de succès, Barrère fait appel à Jules Guesde, ministre d’État sans portefeuille dans le gouvernement Viviani. Celui-ci propose d’envoyer en Italie l’un de ses proches, Marcel Cachin, député socialiste membre influent de la commission des affaires étrangères de l’Assemblée Nationale. Cachin offre plusieurs avantages. D’abord, il appartient à l’aile la plus belliciste de la S.F.I.O, en rupture avec la ligne de l’Internationale socialiste et du leader du parti, Jean Jaurès - qui sera assassiné en juillet 1914.  Ensuite, ce journaliste au ton particulièrement belliciste lance dans les colonnes de l’Humanité de constants appels à ses camarades socialistes italiens pour qu’ils se joignent à la France. Mussolini doit donc connaitre son existence et savoir mesurer son rôle.

      Marcel Cachin débarque bientôt en Italie, empli de conviction et les poches lestées de fonds secrets. Il apporte  avec solennité le soutien des socialistes français  à leurs camarades italiens exclus de leur parti pour bellicisme, puis lors sa rencontre secrète à Milan avec Mussolini en personne, lui remet un million de francs .[1] Des tractations d’une autre nature sont en train de se dérouler : le 26 avril 1915 est signé à Londres un pacte secret entre le Royaume-Uni, la France, la Russie et l’Italie, cette dernière s’engageant à entrer en guerre contre les Empires centraux en échange de substantielles offres territoriales.

     Mussolini entre en campagne. Son nouveau journal, Il popolo d’Italia jouissant d’une très large diffusion, exhorte le peuple italien à combattre la barbarie allemande au nom d'un « interventionnisme révolutionnaire » censé accélérer les transformations sociales du pays. Aussitôt expulsé du parti socialiste, il prend la tête à Rome, Milan, Gènes et Turin, de manifestions souvent violentes exigeant le retour à la mère patrie des régions de langue et de culture italiennes, alors sous souveraineté austro-hongroise (Trentin, Dalmatie, Trieste Istrie, Vallée de l’Adige,  etc.) qu’on appelle les terres irrédentes. Dans son action, il bénéficie du soutien du célèbre poète Gabriele d’Annunzio, de la famille royale et de la caste militaire.

     Le 23 mai 1915, l’Italie déclare officiellement la guerre à l’Autriche-Hongrie et bientôt à l’Allemagne. Mobilisé et blessé sur le front, Mussolini en revient pour constater que le traité de Versailles de 1919 a trahi les engagements pris envers l’Italie par les pays vainqueurs  : la majorité des terres irrédentes promises n’ont pas été octroyées. C’est un marché de dupes. Exploitant le profond ressentiment du peuple italien, Mussolini l’exhorte alors à prendre sa revanche sous le slogan Redimere la vittoria mutilata (« venger la victoire mutilée »). Il prendra le pouvoir en octobre 1922 à la tête de ses « chemises noires » (Camicie Nere) pour engager ensuite son pays à combattre ses anciens alliés aux côtés de l’Allemagne nazie.

   Marcel Cachin effectue pour sa part une seconde visite en Italie en février-mars 1917 pour assister à un congrès interparlementaire visant à harmoniser les efforts de guerre entre des deux pays - à cette date, Mussolini a déjà rompu avec le socialisme.

   Dans les années trente, membre du comité central d’un parti communiste que Mussolini combat avec violence dans son pays, Marcel Cachin n’aura de cesse de dénoncer les crimes du fascisme mussolinien.

   Jamais les deux hommes, par oral ou par écrit, n’évoqueront l’encombrant souvenir de leur rencontre de 1915, qui a vu l’un trahir   ses convictions pacifistes et l’autre se faire l’agent du capitalisme belliciste.

Michel Levine 

[1]  Mussolini bénéficie également de fonds de la Belgique, apportés par le socialité Jules Destrée, et du Royaume-Uni , où c’est le MI5, le service secret, qui se charge de l’opération

        

                                             Bibliographie

 

Candar(Gilles) et Frédéric Cépède(Frédéric) , La SFIO des origines à nos jours, Fondation Jean-Jaurès, 2020.

De Felice(Renato), Mussolini il rivoluzionario 1883–1920, Einaudi, Turin, 1965 

Gibelli.(Antonio)  La Grande Guerra degli italiani 1915-1918.Rizzoli 2014

Kriegel(Annie), Aux origines du communisme français, Mouton, 1964

Les Carnets de Marcel Cachin, éd. Denis Peschanski, CNRS Éditions, 4 vol., 1993–1998

Milza(Pierre), Mussolini (Fayard, 1999)

Sternhell (Zeev,) Ni droite ni gauche, l'idéologie fasciste en France, Seuil, 1983 (rééd. Gallimard, coll. Folio Histoire, 2000).

Toscano(Alberto), Mussolini, un homme à nous (Armand Colin, 2022

 

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