La guerre en Iran a révélé l’aspect chaotique de la tactique américaine, et le caractère erratique des réactions de Donald Trump. Mais derrière cette apparente impréparation se trouve une stratégie de long terme, qui vise à préserver l’hégémonie américaine menacée par la République populaire de Chine. Celle-ci a fait main basse sur les métaux critiques et les éléments de terre rare qui constituent le fondement des économies occidentales. Ce quasi-monopole confère à Pékin une arme de poids dans la guerre commerciale qui l’oppose à Washington ; en novembre dernier, Xi Jinping a ainsi contraint Donald Trump à reculer dans sa surenchère tarifaire, suite à la menace de restrictions à l’exportation de plusieurs métaux vers les Etats-Unis. Menacés d’un d’embargo mondial, les Etats-Unis tentent à leur tour de priver la Chine du pétrole sur lequel repose leur économie, en s’attaquant à deux de ses alliés : le Venezuela et l’Iran. Par Guy Laron, professeur de relations internationales à l’Université hébraïque de Jérusalem.
NDLR : Cet article s’inscrit dans une série visant à analyser les causes de la guerre en Iran. Vous pouvez notamment retrouver sur le Vent Se Lève l’article de Lotfi el Othmani selon lequel cette guerre découle des contradictions de l’économie américaine, celui de notre rédaction, qui l’inscrit dans le retour du keynésianisme militaire aux Etats-Unis, ou encore celui de Matt Huber, qui critique l’interprétation malthusienne dominante à propos du pétrole.
Au matin du 23 février 2026, Benjamin Netanyahu appelait Donald Trump depuis Jérusalem pour lui communiquer des renseignements qui allaient changer le cours de leur guerre contre l’Iran. De hauts responsables iraniens, dont le Guide suprême Ali Khamenei lui-même, devaient se réunir ce samedi-là dans un complexe à Téhéran, une cible vulnérable à une seule frappe aérienne.
Deux semaines plus tôt, Trump et Netanyahou s’étaient rencontrés à Washington pendant trois heures lors d’une réunion qualifiée par les participants de « grave et sombre », au cours de laquelle ils avaient planifié une opération coordonnée dans les moindres détails. Avant même que les deux dirigeants ne se rencontrent, Trump avait ordonné un déploiement massif de troupes au Moyen-Orient suite à un soulèvement en Iran que les dirigeants du pays avaient réprimé dans le sang. Le président envisageait certainement d’attaquer l’Iran, mais il n’avait pas encore pris de décision quant au moment opportun.
À la suite de son entretien téléphonique avec Netanyahou, Trump demanda à la CIA de vérifier les renseignements fournis par Israël. Ceux-ci se révélèrent exacts. Trois jours plus tard, ses émissaires Jared Kushner et Steve Witkoff l’appelèrent depuis Genève. Les négociations avec l’Iran n’avançaient pas, affirmaient-ils. Trump avait désormais tous les éléments en main : le plan, l’occasion opérationnelle, l’impasse diplomatique. Il en résulta l’opération « Epic Fury », une frappe surprise conjointe américano-israélienne qui tua Khamenei et déclencha la guerre.
Pour autant, le conflit entre l’Iran et les États-Unis n’a pas commencé avec cet appel téléphonique, ni même avec l’uranium enrichi enfoui sous les terres à Ispahan. Il a débuté huit ans plus tôt, lorsque Washington et Pékin se sont engagés dans une lutte existentielle a bas bruit autour de l’architecture physique du futur. Il s’agissait d’une guerre de position acharnée, noyée dans les communiqués austères des ministères du Commerce concernant des minéraux dont la plupart des gens n’ont jamais entendu parler. Pour comprendre pourquoi des avions américains et israéliens ont frappé Téhéran ce samedi matin, il ne faut pas se tourner vers le golfe Persique, mais vers les « villages du cancer » de l’intérieur de la Mongolie intérieure [la Mongolie intérieure est une région chinoise NDLR].
Terres rares chinoises
Dans le district minier de Bayan Obo, en Mongolie intérieure, à 150 kilomètres au nord de Baotou, le sol recèle les minéraux qui font fonctionner le monde moderne. Plus de 80 % des réserves chinoises de terres rares y sont concentrées, aux confins du désert de Gobi.
La production n’a véritablement décollé qu’à partir des années 1990, lorsque les gouvernements occidentaux ont discrètement conclu que l’extraction de ces minerais était trop polluante et trop toxique pour être imposée à leurs propres citoyens. Mieux valait laisser la Chine s’en charger. Entre 1990 et 2000, la production chinoise a bondi de 450 %. L’Occident a fermé ses propres mines et a détourné le regard.
Ce qu’on a préféré ignorer, ce sont les déchets toxiques et radioactifs produits par les fonderies, qui se déversaient dans des fosses à ciel ouvert et des bassins non étanchéifiés, s’écoulant vers le fleuve Jaune, principale source d’eau potable pour une grande partie du nord de la Chine. Les villages autour de Baotou ont fini par être surnommés, avec un pragmatisme sinistre, les « villages du cancer ». Des enquêteurs ont recensé des vagues de troubles orthopédiques et de malformations congénitales. Les enfants inhalaient de la poussière radioactive simplement en jouant dans la rue.
En 2025, le pétrole brut iranien et vénézuélien soumis à des sanctions américaines représentait environ 17 à 18 % des importations totales de pétrole de la Chine
Il existe bel et bien des technologies permettant d’extraire les terres rares en causant moins de dégâts, mais elles sont plus coûteuses. Pékin a opté pour la méthode la moins chère. Les vestiges des « villages du cancer », aujourd’hui démolis, gisent toujours éparpillés parmi les tuyaux rouillés et les entrepôts abandonnés.
La Chine n’a pas accédé à sa position dominante par simple hasard géologique. On trouve des éléments de terres rares partout dans le monde, mais rarement dans des gisements suffisamment riches pour être exploités de manière rentable, et presque jamais sous des formes faciles à séparer les unes des autres. Pour rompre les liaisons chimiques qui les unissent à l’état naturel, il faut parfois plus d’une centaine d’étapes de traitement et d’énormes quantités d’acides puissants.
Depuis les années 1980, Pékin a investi des milliards pour maîtriser ce processus, en subventionnant chaque étape de la chaîne d’approvisionnement jusqu’à contrôler non seulement les mines, mais aussi le processus chimique. Aujourd’hui, la Chine extrait environ 70 % des terres rares mondiales et raffine 90 % de l’offre mondiale, dont près de la moitié du minerai américain, qui traverse le Pacifique pour être traité et revient sous forme de produit fini.
Leur fonction n’a rien d’exotique ; on les retrouve partout, des moteurs électriques aux écrans de smartphones en passant par les réacteurs d’avion. Mais c’est leur utilisation militaire qui a causé des insomnies aux responsables du Pentagone. Les terres rares sont au cœur même de l’appareil de guerre américain : chasseurs F-35, sous-marins de classe Virginia, missiles Tomahawk, drones Predator.
À la fin 2025, les États-Unis ne disposaient d’aucune source opérationnelle en dehors de la Chine pour plusieurs des terres rares lourdes les plus essentielles. Il s’est avéré que ce pilier invisible du monde moderne n’avait qu’un seul propriétaire. Pékin allait bientôt tirer parti de cet avantage.
Communiqué n° 61
Tout au long de l’année 2025, Trump n’avait cessé d’alourdir les droits de douane sur les produits chinois, infligeant une série de coups de plus en plus violents. La Chine avait réagi à chaque fois par des contre-mesures soigneusement calibrées. Cependant, si la guerre tarifaire était douloureuse pour Pékin, la guerre technologique était une question de survie. La colère chinoise trouve ses racines en 2018, bien avant le « Jour de la Libération » d’avril 2025. Cette année‑là, la première administration Trump avait lancé une offensive diplomatique discrète pour empêcher Pékin d’accéder aux technologies de pointe d’ASML, indispensables à la fabrication des puces les plus avancées.
ASML, une entreprise néerlandaise et seul fabricant de machines de lithographie EUV, sans lesquelles il est impossible de produire des semi-conducteurs de pointe, était sur le point d’expédier une machine d’une valeur de 150 millions de dollars à un client chinois. Cependant, le secrétaire d’État Mike Pompeo a personnellement fait pression sur le Premier ministre néerlandais Mark Rutte, et la machine n’a finalement jamais été expédiée.
Ce qui n’était au départ qu’une mesure ciblée sur une transaction s’est mué, sous la présidence de Joe Biden puis durant le second mandat de Donald Trump, en une série de sanctions à caractère bien plus systémique. Elles ne visent plus seulement les machines nécessaires à la production des puces les plus avancées, mais aussi les puces elles‑mêmes, s’étendant progressivement à l’ensemble de la chaîne technologique et ajoutant régulièrement de nouvelles entreprises à des listes noires. L’objectif affiché est direct : en privant la Chine des semi‑conducteurs de pointe indispensables à l’intelligence artificielle, il s’agit de l’écarter de la technologie dominante de la prochaine génération.
Pour Pékin, l’affaire dépassait largement le cadre d’un simple différend commercial. Elle était perçue comme un encerclement stratégique, une tentative délibérée de maintenir la Chine dans une position technologique subalterne au moment même où elle approchait d’un statut de puissance dominante. L’humiliation la plus profonde, aux yeux des responsables chinois, tenait au fait que Washington bloquait l’accès à des technologies rendues possibles par des minerais de terres rares extraits au prix de lourds sacrifices humains autour de Baotou. La Chine fournissait la matière première, mais se voyait refuser la possibilité de profiter pleinement des avancées qu’elle permettait.
En avril 2025, Pékin a perdu patience ; la Chine a imposé des restrictions à l’exportation sur plusieurs produits clés à base de terres rares, un coup de semonce visant directement les fabricants américains du secteur de la défense. Il s’agissait à la fois d’une protestation contre les droits de douane à trois chiffres imposés par Trump et d’une riposte à sept années de restrictions croissantes sur les semi-conducteurs.
Cette menace s’est avérée suffisamment efficace pour aboutir à une trêve de quatre-vingt-dix jours conclue à Genève en mai, ramenant les droits de douane à 30 % et suspendant les contrôles sur les minerais. Mais trois mois n’ont pas suffi à régler quoi que ce soit. En octobre 2025, alors que l’accord de Genève commençait à s’effriter, Pékin a de nouveau brandi l’arme des terres rares, avec cette fois-ci beaucoup plus d’ambition et bien moins de retenue.
Le communiqué n° 61 du ministère chinois du Commerce, rédigé dans un style sec, n’en avait pas moins des conséquences potentiellement dévastatrices. Il étendait les contrôles à l’exportation à douze des dix‑sept éléments de terres rares et imposait désormais une licence pour tout aimant contenant la moindre trace de matériau d’origine chinoise, quel que soit l’endroit où il avait été fabriqué.
Cela signifiait que si, par exemple, une entreprise allemande utilisait ne serait-ce qu’une infime quantité d’éléments de terres rares chinois pour fabriquer un produit, elle devait demander l’autorisation de Pékin pour l’exporter vers n’importe quelle autre partie du monde. Le communiqué n° 61 interdisait en outre purement et simplement les exportations de terres rares destinées à toute application militaire. Le cadre juridique était calqué presque mot pour mot sur le mode opératoire de Washington : la règle du produit direct étranger, un mécanisme que les États-Unis utilisaient depuis longtemps pour restreindre l’accès de la Chine aux semi-conducteurs de pointe, se retournait désormais contre ceux qui l’avaient inventé.
Washington était sous le choc. L’accès à la ressource vitale qui alimente ses industries les plus avancées venait d’être considérablement restreint. Le secrétaire au Trésor, Scott Bessent, a déclaré que Pékin avait « pointé un bazooka sur les chaînes d’approvisionnement et le tissu industriel de l’ensemble du monde libre ». La réaction de Trump fut explosive. Il annonça l’imposition d’un droit de douane supplémentaire de 100 % sur les produits chinois, en plus des 30 % déjà en vigueur, menaça de mettre en place des contrôles drastiques sur les logiciels critiques et annula sa rencontre prévue avec Xi Jinping en Corée du Sud. Mais cette fureur ne pouvait être durable.
Quelques jours après la polémique déclenchée par Trump sur Truth Social, les deux parties cherchaient secrètement une issue. Le 30 octobre, Trump et Xi se sont rencontrés en marge du sommet de la Coopération économique Asie-Pacifique à l’aéroport international de Gimhae, à Busan, en Corée du Sud. L’accord qu’ils ont conclu consistait en un rétablissement prudent du statu quo d’avant octobre, présenté comme une avancée majeure.
Washington a considérablement réduit ses droits de douane et a également suspendu les règles limitant l’exportation de semi-conducteurs et de machines de fabrication de puces vers des entreprises liées à la Chine. De son côté, Pékin a suspendu le « Communiqué n° 61 » pour une durée d’un an. La crise des terres rares a été temporairement mise en veilleuse. Mais le « bazooka », comme le nommait Bessent, n’a été que rangé dans son étui. Il était toujours là, à disposition de Pékin.
Trump a déclaré aux journalistes qu’il attribuerait à sa rencontre avec Xi la note de « douze » sur une échelle de zéro à dix. D’autres observateurs n’ont pas adhéré à cette interprétation optimiste. Le chercheur Jin Canrong a affirmé que le sommet de Busan avait démontré que la Chine et les États-Unis étaient devenus des « grandes puissances sur un pied d’égalité ». Les élites chinoises en ont tiré la leçon que des contre-menaces fermes portaient leurs fruits et que Washington pouvait être poussé dans ses derniers retranchements.
Trump en a toutefois tiré une autre leçon. Il avait été humilié par l’existence d’un point d’étranglement qu’il ne contrôlait pas. Restait à savoir s’il pouvait, à son tour, en identifier un. Il avait déjà un candidat en tête : les raffineries de la province chinoise du Shandong.
Les théières du Shandong
Le long de la côte de la province du Shandong, un paysage industriel s’étend sur des centaines de kilomètres : des réservoirs de stockage, des tours de craquage et des cheminées de raffinerie qui dominent les villages de pêcheurs. Les raffineries indépendantes qui s’y sont regroupées, surnommées « théières » en raison de leur taille modeste à l’origine, n’ont commencé à obtenir des licences d’importation qu’en 2015, lorsque Pékin a mis fin au monopole d’État sur les achats de pétrole.
En l’espace d’une décennie, elles sont désormais responsables d’un quart de la capacité totale de raffinage de la Chine, constituant le moteur d’une économie provinciale évaluée à près de 10 000 milliards de yuans, générant des centaines de milliers d’emplois, depuis les chaînes de production jusqu’à la logistique, en passant par l’industrie chimique et les services connexes. Le complexe de raffineries du Shandong joue un rôle crucial dans l’économie chinoise, mais il fonctionne grâce à un type de carburant très particulier.
Ce carburant secret, ce sont les sanctions. En coupant l’Iran et le Venezuela de leurs acheteurs occidentaux, les États-Unis avaient involontairement fait émerger une catégorie de fournisseurs prêts à vendre leur pétrole à prix cassés à quiconque accepterait de le prendre sans poser de questions. Les « théières » n’en posaient aucune. Le brut lourd iranien et vénézuélien arrivait ainsi rebaptisé en pétrole malaisien, omanais ou indonésien, après avoir été transbordé de navire à navire dans les eaux internationales par des tankers naviguant transpondeurs éteints.
En 2025, le pétrole brut iranien et vénézuélien soumis à des sanctions américaines représentait environ 17 à 18 % des importations totales de pétrole de la Chine. Les gigantesques raffineries publiques chinoises se sont tenues à l’écart, gardant les mains propres. Ce sont les « petites théières » qui se sont chargées du sale boulot : des entreprises nominalement privées, mais étroitement liées à l’État chinois par le biais de partenariats avec des sociétés publiques. Pékin fournit l’accès aux ports et c’est cette indifférence calculée qui rend tout le système possible.
Les caractéristiques mêmes qui rendaient les « théières » compétitives – leur dépendance vis-à-vis du brut lourd à prix réduit, leur logistique parallèle, leurs fournisseurs soumis à des sanctions – les rendaient extrêmement vulnérables face à quiconque souhaitait frapper l’amont de la chaîne d’approvisionnement plutôt que les raffineries elles-mêmes. Trump semble l’avoir remarqué et a commencé à cibler les fournisseurs du Shandong.
La nouvelle guerre froide s’étend aux Caraïbes
Dans la nuit du 3 janvier 2026, les forces spéciales américaines ont enlevé Nicolás Maduro à son domicile de Caracas et l’ont transféré à New York pour qu’il y soit jugé pour des accusations de narcoterrorisme. Pour Washington, il s’agissait d’une opération de maintien de l’ordre. Pour Pékin, c’était plutôt une catastrophe.
La stratégie américaine consiste à prendre le contrôle des matières premières essentielles par la force, avant que cette fenêtre ne se referme
Le Venezuela n’était pas seulement un partenaire commercial de la Chine ; c’était le premier bénéficiaire des prêts accordés par l’État chinois en Amérique latine, avec 106 engagements de prêts totalisant plus de 100 milliards de dollars, dont la grande majorité était structurée sous forme d’accords de remboursement garantis par le pétrole. La Banque chinoise de développement avait en quelque sorte misé tout son capital sur le brut vénézuélien comme garantie. Avec le départ de Maduro et l’annonce par Washington de sa volonté de prendre le contrôle des exportations pétrolières du Venezuela, cette garantie se trouvait désormais entre les mains des États-Unis.
Pékin a fait part de sa « profonde inquiétude » et a exigé la libération immédiate de Maduro. L’administration Trump ne s’est pas donné la peine de répondre. Le produit des premières ventes de pétrole vénézuélien – un demi-milliard de dollars – a été transféré sur un compte bancaire au Qatar, soigneusement mis hors de portée des créanciers, tant vénézuéliens que chinois, qui avaient pourtant des droits sur cette source de revenus.
S’ensuivit une démonstration de la manière dont l’énergie peut être utilisée comme une arme de précision chirurgicale. Le Venezuela fournissait à Cuba environ trente-cinq mille barils de pétrole par jour, une quantité vitale pour l’île, dont le réseau électrique fonctionne presque exclusivement au pétrole. Trump a immédiatement interrompu cet approvisionnement, menaçant d’imposer des droits de douane à tout pays qui interviendrait pour le remplacer. En quelques semaines, les centrales électriques cubaines ont commencé à tomber en panne. En mars, le réseau s’était complètement effondré, provoquant une panne d’électricité à l’échelle de l’île. Des manifestations de rue ont éclaté dans un pays où les rassemblements non autorisés sont passibles de peines de prison.
La logique stratégique qui sous-tendait ce blocus était clairement exposée dans le décret présidentiel de Trump lui-même : Cuba abritait la plus grande installation russe de renseignement d’origine électromagnétique à l’étranger, située à Lourdes, un vaste complexe d’antennes près de La Havane qui interceptait les communications militaires américaines depuis la Guerre froide. Elle comptait également quatre postes d’écoute chinois, dont l’installation de Bejucal, dont les antennes paraboliques scrutaient la forêt tropicale en direction du quartier général du Commandement central, qui supervise le Moyen-Orient, sans parler de la résidence de Trump à Mar-a-Lago et du seul champ de tir américain capable de simuler des combats dans le détroit de Taïwan.
Trump a clairement indiqué que sa condition pour lever l’embargo pétrolier contre Cuba était un changement de régime à La Havane – dont la Russie et la Chine seraient les perdants.
Pour les raffineries “théières” du Shandong, la saisie des cargaisons de Maduro a constitué un choc d’approvisionnement auquel elles n’étaient pas préparées. Le brut lourd vénézuélien était la matière première autour de laquelle tout leur modèle économique avait été conçu : sulfureux, techniquement difficile à traiter, mais vendu avec une décote de 10 à 15 dollars par rapport au Brent Crude (ou simplement « Brent », la référence commerciale pour ce type de pétrole), ce qui suffisait à justifier cette complexité.
Quelques semaines après cette opération, les exportations vers l’Asie ont chuté de 67 %. Les acheteurs chinois, qui avaient absorbé les trois quarts du pétrole brut vénézuélien l’année précédente, s’aperçurent que les règles du jeu avaient changé. Trump leur fit clairement comprendre qu’ils devraient désormais payer les prix du marché mondial, supprimant d’un seul coup la remise dont ils bénéficiaient.
Les raffineries du Shandong se trouvaient désormais face à un choix cornélien : trouver un substitut équivalent ou voir leurs bénéfices s’effondrer. Les analystes et les négociants s’accordaient tous sur la solution à adopter. Le brut lourd iranien constituait l’alternative la moins chère disponible, s’échangeant avec une décote d’environ 10 dollars par rapport au Brent. Pékin s’attendait à ce que cette substitution se fasse sans encombre. Netanyahu et Trump n’étaient pas du même avis.
Rêves panarabes
Pendant que les avions américains et israéliens frappaient des cibles aux quatre coins de l’Iran, Trump et Netanyahou pensaient au pétrole. L’objectif d’Israël dans cette guerre allait au-delà de l’élimination du régime iranien. Netanyahou avait en tête une nouvelle architecture régionale. La fermeture du détroit d’Ormuz – que les forces iraniennes ont miné et bloqué quelques jours seulement après les premières frappes – n’était pas, du point de vue israélien, une simple crise à gérer, mais une opportunité à exploiter.
Pendant des décennies, le pétrole du Golfe a emprunté la route d’est en ouest en passant par le détroit d’Ormuz. Une alternative avait pourtant été envisagée dès la fin des années 1940 : Tapline, un oléoduc transarabe construit par des compagnies américaines pour transporter le brut saoudien par voie terrestre jusqu’au port libanais de Sidon, en traversant la Jordanie et la Syrie. À l’époque, il s’agissait de l’un des plus longs oléoducs du monde. Mais les rivalités politiques arabes et les conflits régionaux ont rapidement compromis son fonctionnement, au point de le rendre obsolète dès le milieu des années 1970.
La vision de Netanyahou était de faire revivre ce concept, mais en faisant d’Israël le point d’arrivée. La proposition initiale de Netanyahou, datant de 2017, prévoyait un tracé de pipeline de sept cents kilomètres partant du port saoudien de Yanbu, traversant la Jordanie jusqu’à Eilat, puis rejoignant directement la Méditerranée via le pipeline existant Eilat-Ashkelon, contournant ainsi entièrement les détroits d’Ormuz et de Bab-el-Mandeb. Les frais d’utilisation – estimés à plusieurs centaines de millions de dollars par an – seraient versés au Trésor israélien, tandis que le pétrole serait acheminé vers l’Europe.
La première administration Trump avait embrassé l’idée, mais les Saoudiens l’avaient accueillie avec froideur. La crise du détroit d’Ormuz de 2026 a donné une nouvelle urgence à ce projet, et Netanyahou a saisi cette occasion pour présenter publiquement le plan, affirmant même que le nouvel oléoduc reliant Yanbu à Eilat pourrait être construit en trois ans.
La logique géopolitique allait encore plus loin. Un réseau de pipelines acheminant le pétrole du Golfe vers les ports méditerranéens plutôt que par le détroit d’Ormuz redessinerait les enjeux économiques dans la rivalité sino-américaine. Le pétrole acheminé par voie terrestre jusqu’à Ashkelon, puis vers les marchés européens, coûterait plus cher aux acheteurs asiatiques et moins cher aux acheteurs européens, ce qui détournerait les flux énergétiques au profit des alliés des États-Unis, au détriment de la Chine.
Une conséquence que Netanyahou avait peut-être anticipée – voire souhaitée – était celle d’un Iran divisé mais radicalisé, dont l’hostilité envers les monarchies du Golfe ferait en sorte que ces États se sentent constamment menacés. Les États du Golfe en tireraient alors une conclusion sans appel : seul Israël pouvait les protéger.
Fin mars 2026, Anwar Gargash, conseiller diplomatique des Émirats arabes unis, confirmait ce que Netanyahu avait prédit : les frappes de missiles et de drones iraniens contre les États du Golfe avaient fait de Téhéran la principale menace régionale, contraignant les nations arabes à repenser leurs alliances. « Ce ne sont pas deux mille missiles et drones israéliens qui nous visent », faisait remarquer Gargash, « ce sont deux mille missiles et drones iraniens qui nous visent. »
Le détroit de Trump
À la fin du mois de mars, Trump, sentant que le moment était venu, a appelé l’Arabie saoudite à rejoindre les Accords d’Abraham. Mais alors que Netanyahou lorgnait sur les oléoducs, Trump voulait s’emparer des champs pétroliers. Le mode opératoire qu’il avait en tête était déjà en place à Caracas.
Delcy Rodríguez, la vice-présidente de Maduro, devenait ainsi l’interlocutrice de Washington pour le pétrole vénézuélien. Trump souhaitait le même arrangement à Téhéran : un régime successeur qui coopérerait en matière de production et de tarification. « Il s’agit avant tout de mettre en place quelqu’un comme Delcy Rodríguez », a déclaré un responsable de l’administration aux journalistes. Trump lui-même a confié au Financial Times fin mars : « Pour être honnête avec vous, ma priorité est de m’emparer du pétrole iranien. » [le Venezuela n’a pour le moment pas été ouvert aux investissements américains NDLR]
Si la diplomatie échouait, il existait une option plus radicale. L’île de Kharg, terminal par lequel transitent environ 90 % des exportations de pétrole brut iranien, se trouve dans le nord du golfe, à portée des forces américaines. « Il nous faut environ un mois pour affaiblir davantage les Iraniens », a déclaré une source proche de la Maison Blanche, « prendre l’île [de Kharg], puis les tenir par les couilles et s’en servir pour les négociations. » Trump a expliqué plus tard que si les États-Unis prenaient Kharg, « cela signifierait aussi que nous devrions rester là-bas [sur l’île de Kharg] pendant un certain temps. »
Le 26 mars, Trump a évoqué une autre possibilité : que le détroit d’Ormuz soit contrôlé par « moi et l’ayatollah ». Le lendemain, il est allé plus loin, qualifiant le détroit d’Ormuz de « détroit de Trump ».
Le fil conducteur allant de Caracas à Téhéran n’était pas le fruit d’un opportunisme fortuit. Il s’agissait de la trame visible d’une stratégie, exposée avec clarté par Michael Every, stratège chez Rabobank. Pendant des décennies, la Chine s’est montrée plus habile que les États-Unis en utilisant la politique industrielle et commerciale comme arme géopolitique : en créant des monopoles, en contrôlant les chaînes d’approvisionnement, en transformant les dépendances économiques en levier. Cependant, la Chine dépendait des matières premières provenant des quatre coins du monde pour alimenter sa machine industrielle, et la riposte logique des États-Unis consistait à utiliser le seul instrument face auquel la Chine ne pouvait pas encore rivaliser.
« Nous disposons d’une armée et de forces armées capables de projeter notre puissance à l’échelle mondiale », a fait valoir Every. « La Chine en aura une dans dix ou quinze ans. Ce n’est pas encore le cas aujourd’hui. » La stratégie, telle qu’il l’a décrite, consistait à prendre le contrôle des matières premières essentielles avant que cette fenêtre ne se referme, afin de garantir que les ressources alimentent les chaînes d’approvisionnement américaines, que leurs prix restent libellés en dollars et qu’elles arrivent de l’autre côté du Pacifique à un coût plus élevé, voire pas du tout. Le Venezuela était une manifestation de ce dessein. L’Iran devait être la suivante.
L’horizon d’une « abondance énergétique », comme l’administration Trump aime à le désigner, est-il un réel objectif ou le moyen de s’engager dans une compétition géopolitique ?
Helen Thompson, économiste à l’université de Cambridge, aborde la même question sous l’angle de la géopolitique énergétique plutôt que de la stratégie militaire, et parvient à une conclusion plus inquiétante : « Si l’on se réfère à ce rapport sur la sécurité stratégique publié l’automne dernier, il apparaît clairement que l’abondance énergétique, comme aime à l’appeler l’administration Trump, est à la fois un objectif et un moyen de s’engager dans une compétition géopolitique. »
Les États-Unis sont indépendants sur le plan énergétique, ils sont le premier exportateur mondial de gaz naturel liquéfié (GNL) et sont à l’abri des conséquences d’une fermeture du détroit d’Ormuz, contrairement à la Chine, premier importateur mondial d’énergie. Selon Thompson : « si des problèmes de ce type surviennent dans le Golfe, le pays le moins touché serait les États-Unis […] en principe, ils pourraient même en tirer profit », car les États-Unis vendraient leur GNL à des prix plus élevés.
À l’inverse, une fermeture prolongée du détroit d’Ormuz constituerait pour la Chine une hémorragie lente : hausse des coûts d’importation, marges industrielles réduites, vents contraires pour une économie déjà sous pression, etc. Trump lui-même, interrogé fin mars sur la fermeture du détroit d’Ormuz, s’est montré encore plus direct : « Nous n’avons pas besoin du détroit d’Ormuz. Nous avons tellement de pétrole que notre pays n’est pas affecté par cela. » C’était, presque mot pour mot, la thèse d’Helen Thompson énoncée comme une ligne politique. Mais la stratégie d’étranglement de Trump s’est heurtée à son propre point d’étranglement.
Le péage de Téhéran
Quelques jours seulement après le début des hostilités, la République islamique d’Iran a réussi un exploit qui aurait semblé impossible il y a dix ans. Sans disposer d’une marine capable de rivaliser avec les groupes aéronavals américains, elle a réussi à fermer de fait le goulet d’étranglement maritime le plus important au monde. Son arme : le drone – peu coûteux, facile à remplacer et dévastateur pour le secteur de l’assurance maritime.
Le trafic quotidien dans le détroit s’élevait en moyenne à 138 navires par jour, mais il était désormais réduit à un filet de passage, se comptant sur les doigts d’une main. Les navires encore disposés à transiter étaient dirigés vers les eaux territoriales iraniennes, où des unités de la Garde révolutionnaire iranienne vérifiaient les manifestes, inspectaient les cargaisons et – dans au moins deux cas avérés – percevaient des paiements pouvant atteindre 2 millions de dollars par traversée, payable en yuans chinois.
Toute cette opération semblait remettre en cause la suprématie mondiale du dollar. Depuis les années 1970, celui-ci a conservé son statut de monnaie de réserve grâce au pétrole des pays du golfe Persique, dont les prix étaient fixés en dollars. Si un pays ne disposait pas de dollars, son accès au pétrole s’en trouvait limité.
La contrepartie offerte par Washington consistait en un parapluie de sécurité : des garanties américaines, des bases américaines, des groupes aéronavals américains dans le Golfe. Les États-Unis étaient prêts à entrer en guerre pour défendre les monarchies du Golfe, ce qu’ils ont fait dans les années 1980 et 1990. Mais soudainement, en raison de la crise dans le Golfe, le pétrodollar risquait d’être éclipsé par le pétroyuan.
[https://lvsl.fr/detroit-dormuz-la-nouvelle-crise-de-suez/]
À ceci près que ce n’était pas le cas – ou pas vraiment. Le yuan représente environ 2 % des réserves mondiales de devises, contre 57 % pour le dollar. Cette disparité s’explique par le fait que le yuan n’est pas encore suffisamment liquide, fiable ou accessible pour remplacer le dollar. Malgré les ambitions de Pékin, le yuan n’est pas encore prêt à jouer les premiers rôles, et un « péage » dans le détroit d’Ormuz, aussi spectaculaire soit-il, ne suffira pas à changer cette donne.
Ce qui était encore plus ironique, ce n’était pas ce qui se passait sur les routes maritimes, mais à Téhéran même. Alors que le régime iranien percevait des droits de transit libellés en yuans auprès des superpétroliers, ses propres citoyens fixaient le prix de tous les biens – des pizzas aux baux d’appartement – en dollars. Une inflation supérieure à 70 % avait achevé le travail des sanctions américaines : transformer le dollar en monnaie courante de la vie quotidienne au sein de la République islamique.
Le régime qui venait de faire preuve d’une maîtrise sans pareille de la guerre des drones et du contrôle des couloirs maritimes stratégiques était en même temps trop faible pour inspirer confiance dans sa propre monnaie. Et pourtant, au final, même le péage s’est avéré négociable. Aux termes d’un cessez-le-feu de deux semaines conclu début avril, les États-Unis et l’Iran ont convenu de suspendre les hostilités pendant que les négociations se poursuivaient.
Fidèle à lui-même, Trump s’est immédiatement mis à improviser. Interrogé sur le projet de l’Iran d’imposer une taxe aux navires transitant par le détroit, il a annoncé qu’il envisageait d’en faire une joint-venture avec Téhéran. « C’est un moyen de le sécuriser », a-t-il déclaré aux journalistes. « C’est une belle chose. » Cette apparente contradiction souligne en réalité la cohérence de Trump. Après tant de guerres et d’effusions de sang, il était toujours déterminé à trouver l’équivalent iranien de Delcy Rodriguez qui lui permettrait de contrôler le pétrole iranien ; si ce n’est par Kharg, alors par le biais d’une coopération d’affaire dans le détroit d’Ormuz.
Capitalismes en guerre
Pour la Chine, la guerre a mis en évidence avec une brutalité crue ce que les stratèges dénonçaient depuis longtemps en privé : environ 40 % de ses importations de pétrole et 30 % de ses importations de GNL transitaient par le détroit d’Ormuz, un goulet d’étranglement qu’elle ne pouvait ni défendre ni contrôler. La solution aurait été des gazoducs terrestres qu’aucun groupe aéronaval américain ne pouvait menacer.
Le dernier plan quinquennal de la Chine, publié début mars, prévoit de faire avancer « les travaux préparatoires pour le tracé central du gazoduc Chine-Russie », une expression diplomatique pour désigner le projet « Power of Siberia 2 », un gazoduc de 2 600 kilomètres reliant la péninsule de Yamal, en Russie, à la Chine via la Mongolie, dont la construction était au point mort depuis des années en raison de différends sur les tarifs. La guerre a changé la donne, et il semble que la Chine soit désormais prête à accroître sa dépendance énergétique vis-à-vis de la Russie.
Les tensions liées aux ressources s’accompagnent d’un tournant autoritaire à l’intérieur des États, destiné à absorber les conséquences sociales de la crise – à Pékin et à Téhéran comme à Tel-Aviv et Washington
Dans le même temps, dans un complexe hautement sécurisé de Shenzhen, des ingénieurs chinois travaillant sous de fausses identités et avec un accès limité au téléphone testent un prototype de machine de lithographie EUV. Cette machine, construite par d’anciens ingénieurs d’ASML recrutés avec des primes à la signature pouvant atteindre 700 000 dollars, occupe presque tout un étage de l’usine. Elle n’a pas encore produit de puces fonctionnelles, mais elle pourrait y parvenir d’ici 2030. La direction prise est sans équivoque : la Chine souhaite, comme l’a déclaré une source, « exclure à 100 % les États-Unis de ses chaînes d’approvisionnement ».
Washington mène la même course, mais depuis l’autre bout. En février, l’administration Trump a réuni cinquante-quatre pays lors d’une réunion ministérielle sur les minéraux stratégiques, signant des accords-cadres bilatéraux avec onze États et mobilisant plus de 30 milliards de dollars sous forme de prêts, d’investissements et de garanties de prêts pour des projets nationaux et alliés dans le domaine des terres rares.
L’administration Trump a investi 1,6 milliard de dollars dans USA Rare Earth, une entreprise de l’Oklahoma qui exploite des gisements de terres rares lourdes, essentielles aux technologies de défense. Comme l’a expliqué Howard Lutnick, secrétaire au Commerce : « Cet investissement garantit la résilience de nos chaînes d’approvisionnement et nous permet de ne plus dépendre de pays étrangers. »
Les rivalités autour des ressources entre la Chine et les États-Unis ont renforcé la volonté des deux puissances de réduire leur dépendance l’une envers l’autre. Cette confrontation stratégique oblige désormais le reste du monde à affronter les secousses provoquées par le démantèlement progressif de l’économie intégrée qu’elles avaient patiemment bâtie ensemble pendant un demi‑siècle.
Les coûts de ces rivalités se mesurent déjà sur le terrain : des enfants respirent des poussières radioactives autour de Baotou, des familles cubaines subissent des coupures d’électricité, et des marins restent immobilisés dans le Golfe en attendant que les grandes puissances règlent leurs différends. Par ailleurs, les tensions liées aux ressources s’accompagnent souvent d’un tournant autoritaire à l’intérieur des États, destiné à absorber les conséquences sociales de ces crises. Cette tendance se manifeste à Pékin, à Téhéran, à Tel-Aviv, et de plus en plus à Washington.
Le rôle des forces progressistes n’est pas de prendre parti dans cette guerre, mais de la désigner pour ce qu’elle est : une lutte entre États pour le contrôle des matières premières qui alimenteront la prochaine révolution industrielle, menée au détriment des populations qui vivent à proximité immédiate de ces ressources et qui sont les plus éloignées des décisions concernant leur utilisation.
https://lvsl.fr/derriere-la-guerre-en-iran-la-volonte-detouffer-la-chine/