La vision de Netanyahou était de faire revivre ce concept, mais en faisant d’Israël le point d’arrivée. La proposition initiale de Netanyahou, datant de 2017, prévoyait un tracé de pipeline de sept cents kilomètres partant du port saoudien de Yanbu, traversant la Jordanie jusqu’à Eilat, puis rejoignant directement la Méditerranée via le pipeline existant Eilat-Ashkelon, contournant ainsi entièrement les détroits d’Ormuz et de Bab-el-Mandeb. Les frais d’utilisation – estimés à plusieurs centaines de millions de dollars par an – seraient versés au Trésor israélien, tandis que le pétrole serait acheminé vers l’Europe.

La première administration Trump avait embrassé l’idée, mais les Saoudiens l’avaient accueillie avec froideur. La crise du détroit d’Ormuz de 2026 a donné une nouvelle urgence à ce projet, et Netanyahou a saisi cette occasion pour présenter publiquement le plan, affirmant même que le nouvel oléoduc reliant Yanbu à Eilat pourrait être construit en trois ans.

La logique géopolitique allait encore plus loin. Un réseau de pipelines acheminant le pétrole du Golfe vers les ports méditerranéens plutôt que par le détroit d’Ormuz redessinerait les enjeux économiques dans la rivalité sino-américaine. Le pétrole acheminé par voie terrestre jusqu’à Ashkelon, puis vers les marchés européens, coûterait plus cher aux acheteurs asiatiques et moins cher aux acheteurs européens, ce qui détournerait les flux énergétiques au profit des alliés des États-Unis, au détriment de la Chine.

Une conséquence que Netanyahou avait peut-être anticipée – voire souhaitée – était celle d’un Iran divisé mais radicalisé, dont l’hostilité envers les monarchies du Golfe ferait en sorte que ces États se sentent constamment menacés. Les États du Golfe en tireraient alors une conclusion sans appel : seul Israël pouvait les protéger.

Fin mars 2026, Anwar Gargash, conseiller diplomatique des Émirats arabes unis, confirmait ce que Netanyahu avait prédit : les frappes de missiles et de drones iraniens contre les États du Golfe avaient fait de Téhéran la principale menace régionale, contraignant les nations arabes à repenser leurs alliances. « Ce ne sont pas deux mille missiles et drones israéliens qui nous visent », faisait remarquer Gargash, « ce sont deux mille missiles et drones iraniens qui nous visent. »

Le détroit de Trump

À la fin du mois de mars, Trump, sentant que le moment était venu, a appelé l’Arabie saoudite à rejoindre les Accords d’Abraham. Mais alors que Netanyahou lorgnait sur les oléoducs, Trump voulait s’emparer des champs pétroliers. Le mode opératoire qu’il avait en tête était déjà en place à Caracas.

Delcy Rodríguez, la vice-présidente de Maduro, devenait ainsi l’interlocutrice de Washington pour le pétrole vénézuélien. Trump souhaitait le même arrangement à Téhéran : un régime successeur qui coopérerait en matière de production et de tarification. « Il s’agit avant tout de mettre en place quelqu’un comme Delcy Rodríguez », a déclaré un responsable de l’administration aux journalistes. Trump lui-même a confié au Financial Times fin mars : « Pour être honnête avec vous, ma priorité est de m’emparer du pétrole iranien. » [le Venezuela n’a pour le moment pas été ouvert aux investissements américains NDLR]

Si la diplomatie échouait, il existait une option plus radicale. L’île de Kharg, terminal par lequel transitent environ 90 % des exportations de pétrole brut iranien, se trouve dans le nord du golfe, à portée des forces américaines. « Il nous faut environ un mois pour affaiblir davantage les Iraniens », a déclaré une source proche de la Maison Blanche, « prendre l’île [de Kharg], puis les tenir par les couilles et s’en servir pour les négociations. » Trump a expliqué plus tard que si les États-Unis prenaient Kharg, « cela signifierait aussi que nous devrions rester là-bas [sur l’île de Kharg] pendant un certain temps. »

Le 26 mars, Trump a évoqué une autre possibilité : que le détroit d’Ormuz soit contrôlé par « moi et l’ayatollah ». Le lendemain, il est allé plus loin, qualifiant le détroit d’Ormuz de « détroit de Trump ».

Le fil conducteur allant de Caracas à Téhéran n’était pas le fruit d’un opportunisme fortuit. Il s’agissait de la trame visible d’une stratégie, exposée avec clarté par Michael Every, stratège chez Rabobank. Pendant des décennies, la Chine s’est montrée plus habile que les États-Unis en utilisant la politique industrielle et commerciale comme arme géopolitique : en créant des monopoles, en contrôlant les chaînes d’approvisionnement, en transformant les dépendances économiques en levier. Cependant, la Chine dépendait des matières premières provenant des quatre coins du monde pour alimenter sa machine industrielle, et la riposte logique des États-Unis consistait à utiliser le seul instrument face auquel la Chine ne pouvait pas encore rivaliser.

« Nous disposons d’une armée et de forces armées capables de projeter notre puissance à l’échelle mondiale », a fait valoir Every. « La Chine en aura une dans dix ou quinze ans. Ce n’est pas encore le cas aujourd’hui. » La stratégie, telle qu’il l’a décrite, consistait à prendre le contrôle des matières premières essentielles avant que cette fenêtre ne se referme, afin de garantir que les ressources alimentent les chaînes d’approvisionnement américaines, que leurs prix restent libellés en dollars et qu’elles arrivent de l’autre côté du Pacifique à un coût plus élevé, voire pas du tout. Le Venezuela était une manifestation de ce dessein. L’Iran devait être la suivante.

L’horizon d’une « abondance énergétique », comme l’administration Trump aime à le désigner, est-il un réel objectif ou le moyen de s’engager dans une compétition géopolitique ?

Helen Thompson, économiste à l’université de Cambridge, aborde la même question sous l’angle de la géopolitique énergétique plutôt que de la stratégie militaire, et parvient à une conclusion plus inquiétante : « Si l’on se réfère à ce rapport sur la sécurité stratégique publié l’automne dernier, il apparaît clairement que l’abondance énergétique, comme aime à l’appeler l’administration Trump, est à la fois un objectif et un moyen de s’engager dans une compétition géopolitique. »

Les États-Unis sont indépendants sur le plan énergétique, ils sont le premier exportateur mondial de gaz naturel liquéfié (GNL) et sont à l’abri des conséquences d’une fermeture du détroit d’Ormuz, contrairement à la Chine, premier importateur mondial d’énergie. Selon Thompson : « si des problèmes de ce type surviennent dans le Golfe, le pays le moins touché serait les États-Unis […] en principe, ils pourraient même en tirer profit », car les États-Unis vendraient leur GNL à des prix plus élevés.

À l’inverse, une fermeture prolongée du détroit d’Ormuz constituerait pour la Chine une hémorragie lente : hausse des coûts d’importation, marges industrielles réduites, vents contraires pour une économie déjà sous pression, etc. Trump lui-même, interrogé fin mars sur la fermeture du détroit d’Ormuz, s’est montré encore plus direct : « Nous n’avons pas besoin du détroit d’Ormuz. Nous avons tellement de pétrole que notre pays n’est pas affecté par cela. » C’était, presque mot pour mot, la thèse d’Helen Thompson énoncée comme une ligne politique. Mais la stratégie d’étranglement de Trump s’est heurtée à son propre point d’étranglement.

Le péage de Téhéran

Quelques jours seulement après le début des hostilités, la République islamique d’Iran a réussi un exploit qui aurait semblé impossible il y a dix ans. Sans disposer d’une marine capable de rivaliser avec les groupes aéronavals américains, elle a réussi à fermer de fait le goulet d’étranglement maritime le plus important au monde. Son arme : le drone – peu coûteux, facile à remplacer et dévastateur pour le secteur de l’assurance maritime.

Le trafic quotidien dans le détroit s’élevait en moyenne à 138 navires par jour, mais il était désormais réduit à un filet de passage, se comptant sur les doigts d’une main. Les navires encore disposés à transiter étaient dirigés vers les eaux territoriales iraniennes, où des unités de la Garde révolutionnaire iranienne vérifiaient les manifestes, inspectaient les cargaisons et – dans au moins deux cas avérés – percevaient des paiements pouvant atteindre 2 millions de dollars par traversée, payable en yuans chinois.

Toute cette opération semblait remettre en cause la suprématie mondiale du dollar. Depuis les années 1970, celui-ci a conservé son statut de monnaie de réserve grâce au pétrole des pays du golfe Persique, dont les prix étaient fixés en dollars. Si un pays ne disposait pas de dollars, son accès au pétrole s’en trouvait limité.

La contrepartie offerte par Washington consistait en un parapluie de sécurité : des garanties américaines, des bases américaines, des groupes aéronavals américains dans le Golfe. Les États-Unis étaient prêts à entrer en guerre pour défendre les monarchies du Golfe, ce qu’ils ont fait dans les années 1980 et 1990. Mais soudainement, en raison de la crise dans le Golfe, le pétrodollar risquait d’être éclipsé par le pétroyuan.

[https://lvsl.fr/detroit-dormuz-la-nouvelle-crise-de-suez/]

À ceci près que ce n’était pas le cas – ou pas vraiment. Le yuan représente environ 2 % des réserves mondiales de devises, contre 57 % pour le dollar. Cette disparité s’explique par le fait que le yuan n’est pas encore suffisamment liquide, fiable ou accessible pour remplacer le dollar. Malgré les ambitions de Pékin, le yuan n’est pas encore prêt à jouer les premiers rôles, et un « péage » dans le détroit d’Ormuz, aussi spectaculaire soit-il, ne suffira pas à changer cette donne.

Ce qui était encore plus ironique, ce n’était pas ce qui se passait sur les routes maritimes, mais à Téhéran même. Alors que le régime iranien percevait des droits de transit libellés en yuans auprès des superpétroliers, ses propres citoyens fixaient le prix de tous les biens – des pizzas aux baux d’appartement – en dollars. Une inflation supérieure à 70 % avait achevé le travail des sanctions américaines : transformer le dollar en monnaie courante de la vie quotidienne au sein de la République islamique.

Le régime qui venait de faire preuve d’une maîtrise sans pareille de la guerre des drones et du contrôle des couloirs maritimes stratégiques était en même temps trop faible pour inspirer confiance dans sa propre monnaie. Et pourtant, au final, même le péage s’est avéré négociable. Aux termes d’un cessez-le-feu de deux semaines conclu début avril, les États-Unis et l’Iran ont convenu de suspendre les hostilités pendant que les négociations se poursuivaient.

Fidèle à lui-même, Trump s’est immédiatement mis à improviser. Interrogé sur le projet de l’Iran d’imposer une taxe aux navires transitant par le détroit, il a annoncé qu’il envisageait d’en faire une joint-venture avec Téhéran. « C’est un moyen de le sécuriser », a-t-il déclaré aux journalistes. « C’est une belle chose. » Cette apparente contradiction souligne en réalité la cohérence de Trump. Après tant de guerres et d’effusions de sang, il était toujours déterminé à trouver l’équivalent iranien de Delcy Rodriguez qui lui permettrait de contrôler le pétrole iranien ; si ce n’est par Kharg, alors par le biais d’une coopération d’affaire dans le détroit d’Ormuz.

Capitalismes en guerre

Pour la Chine, la guerre a mis en évidence avec une brutalité crue ce que les stratèges dénonçaient depuis longtemps en privé : environ 40 % de ses importations de pétrole et 30 % de ses importations de GNL transitaient par le détroit d’Ormuz, un goulet d’étranglement qu’elle ne pouvait ni défendre ni contrôler. La solution aurait été des gazoducs terrestres qu’aucun groupe aéronaval américain ne pouvait menacer.

Le dernier plan quinquennal de la Chine, publié début mars, prévoit de faire avancer « les travaux préparatoires pour le tracé central du gazoduc Chine-Russie », une expression diplomatique pour désigner le projet « Power of Siberia 2 », un gazoduc de 2 600 kilomètres reliant la péninsule de Yamal, en Russie, à la Chine via la Mongolie, dont la construction était au point mort depuis des années en raison de différends sur les tarifs. La guerre a changé la donne, et il semble que la Chine soit désormais prête à accroître sa dépendance énergétique vis-à-vis de la Russie.

Les tensions liées aux ressources s’accompagnent d’un tournant autoritaire à l’intérieur des États, destiné à absorber les conséquences sociales de la crise – à Pékin et à Téhéran comme à Tel-Aviv et Washington

Dans le même temps, dans un complexe hautement sécurisé de Shenzhen, des ingénieurs chinois travaillant sous de fausses identités et avec un accès limité au téléphone testent un prototype de machine de lithographie EUV. Cette machine, construite par d’anciens ingénieurs d’ASML recrutés avec des primes à la signature pouvant atteindre 700 000 dollars, occupe presque tout un étage de l’usine. Elle n’a pas encore produit de puces fonctionnelles, mais elle pourrait y parvenir d’ici 2030. La direction prise est sans équivoque : la Chine souhaite, comme l’a déclaré une source, « exclure à 100 % les États-Unis de ses chaînes d’approvisionnement ».

Washington mène la même course, mais depuis l’autre bout. En février, l’administration Trump a réuni cinquante-quatre pays lors d’une réunion ministérielle sur les minéraux stratégiques, signant des accords-cadres bilatéraux avec onze États et mobilisant plus de 30 milliards de dollars sous forme de prêts, d’investissements et de garanties de prêts pour des projets nationaux et alliés dans le domaine des terres rares.

L’administration Trump a investi 1,6 milliard de dollars dans USA Rare Earth, une entreprise de l’Oklahoma qui exploite des gisements de terres rares lourdes, essentielles aux technologies de défense. Comme l’a expliqué Howard Lutnick, secrétaire au Commerce : « Cet investissement garantit la résilience de nos chaînes d’approvisionnement et nous permet de ne plus dépendre de pays étrangers. »

Les rivalités autour des ressources entre la Chine et les États-Unis ont renforcé la volonté des deux puissances de réduire leur dépendance l’une envers l’autre. Cette confrontation stratégique oblige désormais le reste du monde à affronter les secousses provoquées par le démantèlement progressif de l’économie intégrée qu’elles avaient patiemment bâtie ensemble pendant un demi‑siècle.

Les coûts de ces rivalités se mesurent déjà sur le terrain : des enfants respirent des poussières radioactives autour de Baotou, des familles cubaines subissent des coupures d’électricité, et des marins restent immobilisés dans le Golfe en attendant que les grandes puissances règlent leurs différends. Par ailleurs, les tensions liées aux ressources s’accompagnent souvent d’un tournant autoritaire à l’intérieur des États, destiné à absorber les conséquences sociales de ces crises. Cette tendance se manifeste à Pékin, à Téhéran, à Tel-Aviv, et de plus en plus à Washington.

Le rôle des forces progressistes n’est pas de prendre parti dans cette guerre, mais de la désigner pour ce qu’elle est : une lutte entre États pour le contrôle des matières premières qui alimenteront la prochaine révolution industrielle, menée au détriment des populations qui vivent à proximité immédiate de ces ressources et qui sont les plus éloignées des décisions concernant leur utilisation.