La visite récente du Premier ministre pakistanais en Chine marque une étape décisive dans l’évolution du Corridor économique Chine-Pakistan (CPEC). Après une première phase centrée sur les routes, les ports et l’énergie, le projet bascule désormais vers une intégration industrielle plus profonde.
Derrière les accords économiques, c’est une architecture durable qui se met en place, liant étroitement l’économie pakistanaise aux chaînes de production chinoises et redessinant les équilibres en Asie du Sud.
Le Corridor économique Chine-Pakistan, pièce maîtresse des Nouvelles Routes de la soie, entre dans une phase décisive. La première étape du projet visait à bâtir les fondations physiques : autoroutes, centrales électriques, réseaux logistiques et surtout le port en eau profonde de Gwadar, conçu comme une porte maritime vers l’océan Indien. La visite du Premier ministre pakistanais consacre aujourd’hui le passage à l’industrialisation. Il ne s’agit plus seulement de transporter des marchandises, mais de produire, assembler et exporter localement, en intégrant progressivement le Pakistan dans les chaînes de valeur pilotées par la Chine.
Cette évolution repose en grande partie sur l’expansion des Zones économiques spéciales. Leur multiplication rapide vise à attirer des entreprises dans plusieurs secteurs industriels, notamment l’énergie, les batteries ou les véhicules électriques. Le corridor devient ainsi un instrument d’exportation industrielle autant qu’un outil de développement.
Pour Islamabad, l’enjeu est vital. Le pays cherche à sortir d’un modèle économique fragile, marqué par une faible base industrielle, une dépendance chronique aux importations et une dette énergétique lourde. Le corridor est, de ce point de vue, un accélérateur de modernisation, mais aussi un bel outil de stabilisation économique.
La visite du chef du gouvernement pakistanais, au-delà de la bonne entente diplomatique, montre un approfondissement d’une relation qui tend vers une interdépendance durable. Dans le domaine énergétique, le partenariat sino-pakistanais s’inscrit dans une logique de long terme. Les infrastructures construites lors de la première phase du corridor ont permis de réduire les pénuries d’électricité qui paralysaient l’économie pakistanaise. Mais elles ont aussi généré une dette importante, exposant le pays aux fluctuations monétaires.
La nouvelle phase du projet cherche à corriger cette fragilité en développant des industries capables de générer des revenus d’exportation. Les accords récents portent sur des secteurs à forte valeur ajoutée comme l’agriculture modernisée ou dessalement de l’eau.
Cette orientation relève d’une stratégie chinoise désormais classique : exporter non seulement des capitaux, mais aussi des normes techniques, des équipements et des compétences.
Le développement du CPEC ne se déroule pas dans le vide. Il est là où les tensions sont parmi les plus fortes de la planète, notamment avec l’Inde, qui observe avec inquiétude l’expansion de l’influence chinoise à proximité de ses frontières.
Le corridor traverse par ailleurs des zones marquées par des mouvements séparatistes, en particulier au Baloutchistan, province stratégique où se situe le port de Gwadar et où des groupes insurgés contestent régulièrement la présence de projets liés au corridor. La sécurité de cette région conditionne directement la continuité logistique et la crédibilité des investissements.
Dans ce contexte, la stabilisation dépasse le seul cadre bilatéral. Elle s’inscrit de plus en plus dans des dispositifs multilatéraux, notamment autour de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS). Pour Pékin comme pour Islamabad, l’OCS est un outil de sécurisation important du corridor et de gestion collective des risques liés aux séparatismes.
Au-delà des infrastructures et des investissements, le Corridor économique Chine-Pakistan est aussi une tentative de transformation économique à grande échelle. Il vise à créer un continuum industriel reliant l’Asie centrale, l’Asie du Sud et l’océan Indien. Pour la Chine, ce corridor est une voie d’accès supplémentaire aux marchés mondiaux, qui réduit sa dépendance aux routes maritimes traditionnelles. Pour le Pakistan, c’est une opportunité de modernisation industrielle et d’intégration économique. Mais cette opportunité s’accompagne d’un risque de dépendance structurelle ; l’équilibre entre coopération et souveraineté restera donc la question centrale des années à venir.