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Blog d'actualité politique

Le retour de la « doctrine Monroe » et l’escalade militaire en Amérique latine

Publié le 18 Août 2026 par Vendémiaire in Amérique du Sud et Centrale, Etats-Unis

Le retour de la « doctrine Monroe » et l’escalade militaire en Amérique latine

Andre Pagliarini

16 août 2026

Une nouvelle apologie de la « doctrine Monroe ». Le 11 août, le département d’État américain diffusait une vidéo traçant une ligne directe entre le message de James Monroe au Congrès en 1823 (appelant les Européens à se retirer d’Amérique latine) et l’enlèvement de Nicolás Maduro en janvier dernier, sur ordre de Donald Trump. Celui-ci serait ainsi le plus récent gardien d’une doctrine qui avait longtemps pris soin de se présenter en protectrice, plutôt qu’en maîtresse de l’hémisphère. Une telle réaffirmation de la force sur le droit a conduit plusieurs pays à envisager un réarmement à marche forcée – et notamment le Brésil. Pour ce pays, qui fut le premier pays en Amérique du Sud à saluer l’énoncé de Monroe, et qui n’a jamais rompu avec Washington, le message du Département d’Etat ne laisse guère de doute sur ses intentions. À quelques mois d’un scrutin présidentiel où Lula concourt contre le fils de Jair Bolsonaro, c’est bien la souveraineté du pays qui se trouve mise en question.

NDLR : cet article s’inscrit dans une série visant à documenter l’actualité d’une Amérique latine en butte au retour de la « doctrine Monroe ». Nous vous invitons notamment à découvrir le reportage de Pierre Lebret et Vincent Ortiz à Cuba, notre analyse des intérêts économiques derrière l’enlèvement de Nicolas Maduro ainsi que la mise en perspective régionale d’un sous-continent désormais aligné sur Washington, par Maria Luisa Ramirez.

En 1914, devant l’université de Buenos Aires, le président Theodore Roosevelt qualifiait la « doctrine Monroe » de politique « que les États-Unis ont promulguée, en partie par intérêt propre, en partie dans l’intérêt de l’ensemble des républiques du Nouveau Monde ». Plus tôt cette semaine, le département d’État a publié sur son compte officiel, sur X, une vidéo de cinq minutes traçant une ligne continue depuis le message de James Monroe au Congrès en 1823 jusqu’à l’enlèvement de Nicolás Maduro à Caracas en janvier dernier, en passant par la guerre hispano-américaine, le corollaire Roosevelt et la crise des missiles de Cuba. La vidéo présente Donald Trump comme le plus récent défenseur de la doctrine.

Mettant fin à de deux siècles d’euphémisme diplomatique, la vidéo conclut que « la domination américaine dans l’hémisphère occidental ne sera plus jamais remise en question ». Plutôt que présentée comme la défense d’une indépendance hémisphérique qui profiterait accessoirement aux États-Unis, la « doctrine Monroe » s’affiche désormais ouvertement comme un instrument de domination américaine. Rien de très surprenant à cela : les formes diplomatiques de principe n’ont jamais embarrassé la communication de Donald Trump.

Le corollaire Roosevelt (1904) transforma un avertissement adressé à l’Europe en autorisation, pour les États-Unis, de se constituer en force de police

Le corollaire de Theodore Roosevelt, en 1904, transforma un avertissement adressé à l’Europe en autorisation, pour les États-Unis, de se constituer en force de police chez leurs voisins. Durant l’essentiel de son histoire, la « doctrine Monroe » exigeait un certain travail d’interprétation pour être comprise comme un instrument de l’hégémonie américaine. Ses défenseurs pouvaient invoquer ses origines – une mise en garde contre la recolonisation européenne, un bouclier de solidarité tendu au-dessus de républiques nouvellement indépendantes et fragiles. Ses détracteurs devaient, eux, retracer comment ce bouclier s’était mué en matraque.

Henry M. Brackenridge, qui dirigea en 1817 une mission spéciale au Brésil à la demande du président James Monroe, avait saisi l’ambiguïté de la doctrine – et la sensibilité clivée des responsables américains. « En tant qu’Américain, je ne puis qu’éprouver une certaine fierté à envisager les hautes destinées de ce nouveau monde », écrivait-il, avant de conclure que « si l’on considère les vastes capacités et ressources du Brésil, il n’est pas déraisonnable de dire que cet empire est appelé à devenir notre rival ».

Au lendemain de la publication du département d’État, Celso Amorim – conseiller principal en politique étrangère du président brésilien Luiz Inácio Lula da Silva et ancien ministre des Affaires étrangères de la plus grande nation d’Amérique latine – a déclaré devant le Congrès brésilien que cette vidéo remettait en cause la souveraineté de tous les pays d’Amérique latine. Il a relevé que le Brésil n’y était pas mentionné, tout en jugeant ce détail sans grande importance : une déclaration de domination hémisphérique n’a pas besoin de nommer ses cibles dès lors qu’elle les revendique toutes.

Amorim a ensuite précisé aux parlementaires à quoi pourrait ressembler la mise en application de cette doctrine. La récente désignation, par Washington, de factions criminelles brésiliennes comme organisations terroristes ne saurait, a-t-il averti, être lue indépendamment de ce contexte. Des interprétations extensives des qualifications de « terroriste » et de « narcoterroriste » ont déjà servi à justifier des opérations militaires dans d’autres zones du monde.

Ironie de l’histoire, le gouvernement brésilien de l’empereur Pedro Ier (1822-1831) fut le premier d’Amérique du Sud à donner son soutien public à la « doctrine Monroe ». Le jeune empereur fit imprimer la déclaration du président américain en portugais et la fit circuler, comme une nouvelle positive pour la région. Le Brésil, indépendant depuis deux ans à peine et soucieux de s’affirmer dans la région et au-delà, y vit la promesse que le Nouveau Monde serait laissé libre de se gouverner lui-même. José Silvestre Rebello, premier envoyé brésilien à Washington, invoqua précisément cette logique lorsqu’il pressa John Quincy Adams de reconnaître son pays – reconnaissance obtenue le 26 mai 1824, après l’adoption de la première constitution brésilienne. L’indépendance du Brésil était juste et conforme au droit constitutionnel, plaidait Rebello, et le pays devait donc être libre de suivre sa propre voie.

Tel fut le marché, tel du moins que le comprirent les Latino-Américains les plus optimistes du XIXe siècle : l’hémisphère serait fermé aux empires européens, et les nations américaines décideraient elles-mêmes de leur destin. Ce que la région obtint en réalité est bien documenté. Le corollaire de Theodore Roosevelt, en 1904, transforma un avertissement adressé à l’Europe en autorisation, pour les États-Unis, de se constituer en force de police chez leurs voisins. La doctrine légitima les occupations dans les Caraïbes et en Amérique centrale, la diplomatie de la canonnière puis celle du dollar, et, pendant la guerre froide, le soutien à des coups d’État et des régimes militaires, du Guatemala au Chili en passant par le Brésil lui-même.

La représentante Delia Ramirez, dont les parents avaient fui le Guatemala pendant les massacres soutenus par Washington, a réagi à la vidéo du département d’État en la qualifiant de propagande impérialiste au rabais, au service d’une politique qui a produit « instabilité, pauvreté profonde, migrations massives et colonialisme dans toute l’Amérique latine et les Caraïbes ». En novembre dernier, la stratégie de sécurité nationale de l’administration a annoncé un « corollaire Trump » à la « doctrine Monroe », affirmant que les États-Unis interdiraient à tout concurrent extérieur à l’hémisphère – la Chine en premier lieu – la moindre implantation dans les Amériques, et traiteraient les ressources stratégiques de la région comme relevant de la sécurité américaine. Les premiers mois de 2026 ont montré ce que cela signifie concrètement. Nicolas Maduro a été capturé lors d’une opération militaire américaine que l’administration a baptisée « Opération Résolution absolue ». Cuba, de son côté, a été soumis à un régime de sanctions toujours plus étendu.

Le secrétaire d’Etat Marco Rubio ne s’est embarrassé d’aucun euphémisme : « ce que nous essayons de leur apprendre, c’est qu’il n’existe pas de soupape de sécurité » a-t-il déclaré à Axios. Dans un entretien récent, Amorim a qualifié l’opération contre le Venezuela de violation du droit international au sens le plus ancien du terme, n’y trouvant comme précédent récent que le sort réservé à Saddam Hussein. Il a pris soin de préciser qu’il ne défendait pas Maduro. C’est précisément là que réside l’enjeu : nul besoin de défendre tel ou tel gouvernement pour comprendre qu’un monde dans lequel Washington enlève des chefs d’État de l’hémisphère est un monde où la souveraineté d’aucun gouvernement n’est assurée.

Avec une relation bilatérale au plus bas depuis des décennies – peut-être à son point le plus bas de toute son histoire -, le Brésil a des raisons particulières de s’inquiéter des implications de ce message venu de Washington. Le Brésil n’a jamais cherché la rupture avec les États-Unis. Il a approuvé la « doctrine Monroe » avant tous ses voisins. Il a combattu à leurs côtés, commercé avec eux, coopéré avec des administrations des deux bords. En échange, il a défendu son droit à poursuivre ses propres intérêts, tels que les Brésiliens les définissent eux-mêmes, même lorsque cela dérange Washington.

Lula commerce avec la Chine parce que la Chine achète ce que le Brésil vend. Il dialogue avec Moscou et Téhéran parce que le Brésil considère que les conflits se règlent par la médiation plutôt que par l’escalade. Contrairement à ce que laisse entendre l’administration Trump, rien de tout cela ne relève d’un alignement avec les ennemis des États-Unis. Il s’agit de la politique étrangère d’une nation souveraine, qui refuse de vivre à l’intérieur de la sphère d’influence de quiconque.

C’est ce refus, précisément, que vise la vidéo. Amorim a soutenu que la multipolarité dégénère en quelque chose de plus brutal : un partage du monde en sphères d’influence, où les grandes puissances condamnent en paroles les annexions des autres tout en les respectant dans les faits. Interrogé sur ce que ferait le Brésil en cas d’invasion américaine, le ministre brésilien de la Défense a récemment répondu qu’un Brésil désarmé « n’aurait d’autre choix que d’ouvrir le portail ». De son côté, Amorim a conclu que le Brésil ne peut rivaliser avec la puissance militaire des États-Unis, de la Chine ou de la Russie – et ne doit pas chercher à le faire -, mais qu’il peut renchérir le coût de toute agression. D’où son appel à porter les dépenses de défense à près de 2 % du PIB et à bâtir une stratégie nationale autour des minerais critiques, domaine dans lequel le Brésil se classe déjà deuxième au monde pour ses réserves de terres rares. Un pays proclame que la domination hémisphérique lui revient de droit ; ses plus grands voisins se mettent aussitôt à chiffrer l’achat de sous-marins. Voilà l’état d’esprit que l’administration Trump est en train d’imposer à tout l’hémisphère.

Le problème de fond est celui que de nombreux Latino-Américains avaient identifié dès 1823. Une doctrine qui ferme l’hémisphère aux empires extérieurs ne vaut que par la retenue de la puissance qui la proclame. Simón Bolívar l’avait compris très tôt. Les diplomates brésiliens le comprirent dès les années 1820, lorsque Rebello – pourtant peu porté au républicanisme – quitta Washington convaincu que les États-Unis faisaient toujours passer leurs propres intérêts avant tout principe abstrait.

Les défenseurs de la doctrine ont toujours soutenu qu’elle protège les Amériques. Son histoire montre quelque chose de plus étroit : elle protège la primauté américaine. La vidéo du département d’État vient d’abolir cette distinction. Les États-Unis ont cessé de feindre que la « doctrine Monroe » visait autre chose que leur propre liberté d’action. L’Amérique latine l’avait compris il y a deux siècles. Washington ne fait que rattraper son propre passé.

Les Brésiliens se rendront aux urnes en octobre sous l’ombre de droits de douane arbitraires imposés à des fins politiques, de désignations terroristes susceptibles de légitimer une intervention, et d’une superpuissance proclamant ouvertement sa domination sur leur hémisphère. S’ils en concluent que leur souveraineté se joue dans ce scrutin, ils ne se tromperont pas sur l’enjeu du moment.

Article originellement publié par notre partenaire Jacobin sous le titre « Trump Gets Real About US Dominance of Latin America ».

https://lvsl.fr/le-retour-de-la-doctrine-monroe-et-lescalade-militaire-en-amerique-latine/

 

 

 

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