L'opération de Ceuta visant à déstabiliser Pedro Sanchez sur la question de l'immigration qui menacerait l'Europe a fait choux blanc. Néanmoins elle a permis à plusieurs dirigeants européens, israéliens et américains de s'en prendre à l'immigration de façon outrancière, violente et avec des arguments sordides.
Ainsi avec la crise de Ceuta, des vies humaines sont instrumentalisées par les droites mondiales. Une internationale brune prête à toutes les outrances pour nourrir les peurs en Europe.
L’extrême droite européenne rêve d’une Europe forteresse repliée sur elle-même, et celle des États-Unis rêve d’un ghetto blanc. Sans jamais parler des causes des migrations – guerres, inégalités, changement climatique – ni de leur caractère inévitable, qui appelle une planification européenne.
Face à la pression politico-médiatique, Pedro Sanchez tiendra t-il ?
Il a adressé une lettre officielle aux institutions européennes. Au-delà du débat entre Madrid et Rome, je trouve intéressant de voir un chef de gouvernement répondre à des accusations non par des slogans ou des outrances, mais en s’appuyant sur le droit européen, les faits et les données de Frontex. En voici un extrait :
« En moins de 48 heures, le gouvernement espagnol a entièrement repris le contrôle de la frontière. Il a apporté une importante assistance humanitaire et a procédé au rapatriement de la quasi-totalité des migrants entrés irrégulièrement.
La réaction des gouvernements européens a été très contrastée. La plupart nous ont exprimé leur soutien et leur solidarité, en proposant leur aide. D’autres, en revanche, ont choisi d’attaquer l’Espagne et de demander son exclusion temporaire de l’espace Schengen.
Une telle attitude, fondée sur des préjugés, des fausses informations, l’ignorance ou des intérêts politiques, est non seulement contraire au droit européen, au droit humanitaire et au principe de solidarité qui unit nos États. Elle est également contraire aux intérêts à long terme de l’Europe et au plus élémentaire bon sens.
Ceuta ne fait pas partie de l’espace Schengen ; il n’y a pratiquement plus de migrants en situation irrégulière qui n’aient pas été rapatriés ; et, selon Frontex, l’Espagne est l’une des frontières extérieures les moins perméables de l’Union européenne, avec un nombre d’entrées irrégulières deux fois inférieur à celui enregistré, par exemple, en Italie ces dernières années. »
Au fond, ce qui me frappe le plus n’est pas le désaccord politique. C’est qu’à une époque où l’on gouverne souvent à coups de petites phrases, il est encore possible de répondre en invoquant les traités, les faits et les institutions. L’Europe ne peut fonctionner durablement que sur cette exigence.
Autant pour saluer son courage que pour l'encourager à traiter les migrants avec humanité et à résister à l'extrême droite mondiale, le journaliste marocain Abdelatif Khizrane s'est adressé publiquement à Pedro Sanchez. Voir ci-dessous sa lettre.
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Monsieur le Président du Gouvernement,
Mesdames et Messieurs les intellectuels espagnols,
Je me permets de vous adresser cette lettre écrite avec le cœur autant qu’avec la raison. Je le fais parce que je crois que, dans le paysage politique international, vous incarnez une voix singulière. Une voix qui refuse le renoncement, qui place encore l’humain au centre de la décision politique et qui ose défendre des convictions lorsque tant d’autres préfèrent le silence ou le calcul.
Notre monde traverse une époque où les guerres, les fractures et les peurs semblent l’emporter sur l’espérance. La Terre, cette planète bleue admirée depuis le cosmos, paraît aujourd’hui se teinter d’un rouge inquiétant, celui des conflits, des murs, des exclusions et des souffrances humaines. Le péril n’est plus seulement géopolitique ; il est profondément moral.
L’Histoire nous place parfois devant des instants qui dépassent la simple gestion d’une crise. Ce sont des rendez-vous avec notre conscience collective. Les événements des 29 et 30 juillet autour de Ceuta appartiennent à ces moments.
Je vous invite respectueusement à prendre le recul que seules les grandes responsabilités exigent. Derrière chaque migrant se cache une histoire, un visage, une famille, un rêve et, souvent, un immense courage. Car il faut une détermination extraordinaire pour abandonner sa terre, ses habitudes, ses proches, et accepter que la mort puisse devenir une éventualité sur le chemin de l’espérance.
Qui sont-ils ? Ce sont des enfants. Des adolescents. Des jeunes femmes. Des hommes. Des nourrissons encore dans les bras de leurs mères. Des personnes qui ne fuient pas seulement la pauvreté, mais qui cherchent une existence digne. Je ne vois pas en eux une menace. J’y vois une formidable réserve de courage, de résilience et de volonté.
Parmi eux se trouvent peut-être les ingénieurs qui construiront l’intelligence artificielle de demain, les chercheurs qui feront progresser la médecine, les enseignants qui transmettront le savoir, les entrepreneurs qui créeront des emplois, les sportifs qui feront rayonner les couleurs de leur pays d’accueil, les artistes qui enrichiront notre patrimoine commun, ou encore les responsables politiques qui défendront demain les valeurs démocratiques européennes.
L’immigration n’est pas seulement un défi. Elle est aussi, lorsque l’intégration est réussie, une chance historique.
L’Espagne le sait mieux que quiconque. Votre propre histoire raconte les grandes migrations espagnoles des années 1930, puis celles des décennies suivantes. Des millions d’Espagnols ont quitté leur pays pour la France, l’Allemagne, la Suisse, l’Amérique latine ou encore les États-Unis. Ils y ont travaillé, construit, innové, aimé et contribué au développement de leurs terres d’accueil sans jamais renier leurs racines. L’Italie, le Portugal, l’Irlande, la Norvège et tant d’autres nations européennes ont connu cette même aventure
humaine. L’Histoire de l’humanité est celle des migrations. Les plus grandes avancées scientifiques, économiques, artistiques et culturelles sont souvent nées de la rencontre entre des peuples, des langues et des traditions différentes. Les civilisations prospèrent lorsqu’elles savent accueillir les talents, quelles que soient leurs origines.
Les véritables dirigeants ne sont pas ceux qui répondent à la peur par davantage de peur. Ils sont ceux qui transforment une crise en opportunité, un drame en espérance et une frontière en passerelle.
C’est dans ces moments que naît la grandeur politique. Je forme le vœu que l’Espagne demeure fidèle à cette tradition d’ouverture qui a toujours fait sa force, et que ses intellectuels, ses universitaires, ses artistes et ses penseurs participent eux aussi à ce grand débat avec lucidité, humanisme et courage.
Notre siècle ne sera pas jugé sur la hauteur de ses murs, mais sur la grandeur de son humanité.
Veuillez croire, Monsieur le Président du Gouvernement, Mesdames et Messieurs les intellectuels espagnols, en l’expression de mon profond respect.
Abdelatif Khizrane
Journaliste – Directeur de publication
Medina Morocco Magazine