« Quand on aime la vie, on aime le passé, parce que c’est le présent tel qu’il a survécu dans la mémoire humaine. »
Marguerite Yourcenar
Avec Louis Mandon, l’ombre de Herriot, Bernard Delattre nous plonge dans la France de la IIIe et de la IVe république à hauteur de vue d’un responsable politique et pas des moindres. Car si Louis Mandon, qui n’est autre que l’arrière-grand-père de l’auteur, a été chef de cabinet d’Edouard Herriot, le personnage central de l’ouvrage de Bernard Delattre est bien Edouard Herriot que l’on suit de 1920 jusqu’à sa mort en 1957.
Qu’on en juge. Celui dont Charles de Gaulle disait qu’il était le «vétéran des débats, des rites et des honneurs de la IIIe République » fut sénateur de 1912 à 1918, ministre des Travaux publics et du ravitaillement en 1916 et 1917, ministre de l’Instruction publique et des Beaux-Arts de 1926 à 1928 , Président du Conseil des ministres et ministre des Affaires étrangères de 1924 à 1932, ministre d’Etat de 1934 à 1936, député de1919 à 1942, puis de 1945 à 1954 et de 1947 à 1957, Président de la chambre des députés en 1925 et 1926 puis de 1936 à 1940 , Président de l’Assemblée nationale de 1947 à 1954, maire de Lyon de 1905 à 1957, soit 50 années durant et élu à l’Académie française en 1947.
Le radical-socialiste Edouard Herriot, personnage haut en couleur, sera la figure majeure du Cartel des gauches (1924-1926). Cet homme de gauche, qui reconnaissait l’« idéal communiste » de Jaurès sans le suivre, sera le premier à reconnaître l’Etat soviétique (1924). Impressionné par les réalisations de la jeune URSS, mais cependant sans « voir dans le stalinisme naissant un modèle politico-social transposable à la France », il affirmera notamment à l’occasion d’un voyage en Ukraine en 1933 n’avoir pas constaté la famine en cours.
Ne votant pas les pleins pouvoirs à Pétain en 1940, il sera par la suite emprisonné en Allemagne, puis libéré par les soviétiques qu’il suivra à Moscou avant de rentrer en France. Refusant d’entrer dans le gouvernement De Gaulle à la Libération, il votera contre la Communauté européenne de défense en 1954, déclarant à propos de ce projet d’armée supranationale : « C’est la vie ou la mort de la France. »
Celui qui sera à l’origine de l’expression « Français moyen » a à son actif un bilan impressionnant de réalisations concrètes dans divers domaines : économique, social et démocratique.
Par ailleurs, ce rappel de l’auteur qui pourra résonner étrangement aux oreilles de certains se réclamant aujourd’hui de la gauche : « Ce qui a bouleversé ce tranquille esprit républicain, et l’a fait passer du plan intellectuel au plan de l’action pratique, ce qui l’a jeté dans les réunions publiques et, à certaines heures dans la rue, c’est l’Affaire Dreyfus ! ».
Cet agrégé de lettres, auteur prolixe, notamment d’une Vie de Beethoven, témoignera de son engagement derrière Jaurès en ces termes : « L’éclatante démonstration de la vérité ne faisait que confirmer notre résolution ; nous nous enrôlons avec enthousiasme dans les troupes de la défense républicaine… »
La place prise dans ce livre par l’action d’Edouard Herriot n’empêche pas que c’est bien le double parcours de deux hommes, celui de Mandon, le chef de cabinet et celui d’Herriot, qui ont « travaillé ensemble avec passion au service de leurs concitoyens » qui est décrit et qui offre une plongée dans une période, pour le moins, très mouvementée de l’histoire de France. Une plongée où l’on apprend beaucoup. Une plongée qui, comblant des lacunes, incite à réviser quelques a priori ne correspondant pas à la réalité historique.
Valère Staraselski
Louis Mandon l’ombre de Herriot, Bernard Delattre, préface Gérard Larcher postface Guy Malandain, Editions Glyphe, p 210, 20 euros.
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